Richard


Richard

Richard était parti un premier avril, sans éclat de rire, et parce qu’un sombre chauffard lui avait fait une terrible queue de poisson, à lui et à sa moto. Avant ce triste jour, on se voyait tous les matins, sur notre lieu de travail. Il nous arrivait de passer de longues minutes, comme ça, sans rien nous dire. Et ça nous faisait du bien, peut-être parce que c’était le seul moment de la journée pendant lequel on avait l’impression que quelqu’un était vraiment à nos côtés. Le midi, souvent, on se retrouvait au café du coin, pour boire un coup… Enfin plusieurs… Beaucoup trop même parfois… Ainsi grisés, on en oubliait le Petit Prince et ses questions à la con et l’on avait envie d’en rire. À chaque verre qu’il finissait, il lançait toujours, par bravade, un « c’est toujours ça qu’ils z’auront pas ! » Quant à moi… Oh ! moi, vous savez, je ne me souviens plus très bien de ce que je pouvais dire pendant ces moments-là. Des conneries, beaucoup de conneries. Des choses comme « bon d’accord je bois, mais je ne fais de mal à personne ! » Pas de quoi en faire un pataquès, car je ne faisais effectivement de mal à personne. Pas même à celle qui m’attendit, pendant tout ce mauvais temps. Dans un coin du comptoir, un homme à la barbe grise lisait son journal en souriant, les yeux malicieux brillants de kir. Nous avions pris l’habitude de parler avec lui des petits chevaux de notre jeunesse, des chevaux de bois des manèges, et puis de ceux qui voyaient passer le reste de l’argent que nous n’avions pas liquidé dans nos verres. Un jour, il n’était pas venu. Le lendemain non plus. Et puis les jours avaient continué de défiler, le temps de finir la bouteille, comme aimait à le dire Allain. Une aile en moins et il aurait pu nous tenir des propos sur le bonheur. Notre vie ne tient pas à grand-chose finalement.

Par un morne après-midi ensoleillé, je m’étais retrouvé seul accoudé au zinc, en tête à tête avec la serveuse dont les yeux ne cessaient de supplier depuis longtemps : « pars, fuis cet enfer tant qu’il en est encore temps ». Ce jour-là, elle osa franchir le silence de son regard pour me dire : « vous savez, le vieux monsieur barbu, on l’a retrouvé chez lui. Quinze jours qu’il était mort. » Ce jour-là, je n’avais rien répondu. Ce jour-là, je n’avais pas fini mon verre, histoire de rester sur un salutaire mauvais goût d’inachevé. Ce jour-là, j’avais quitté la langueur du comptoir pour ne jamais y revenir. Ce jour-là, j’avais tué la bouteille, n’est-ce pas Allain ? Et tant pis pour les petits bouts de verre qui avaient forcément égratigné alentour. Je perdis un peu de vue Richard, et celle qui m’attendait ne m’attendait déjà plus.

En regardant partir le cercueil au milieu des flammes, perdu parmi les proches de Richard, je savais bien qu’il ne me restait plus qu’elle maintenant. Sans bouteille. Sans Richard. Sans rien. Je pouvais enfin espérer l’apprivoiser, et finir par l’enlacer. Bienvenue chez moi, mademoiselle Solitude.


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lundi 11 septembre 2017

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