Bonne Maman


Bonne Maman

Je n’étais encore qu’un jeune homme et Bonne Maman venait de quitter ce monde. Sans faire de bruit. Comme ça, en pleine vieillesse. J’étais persuadé qu’elle était partie en souriant, tant elle souriait toujours. Ce matin-là, je me trouvais devant la salle mortuaire de l’hôpital d’une petite ville courant le long du Cher, et je m’apprêtais naïvement à retrouver une dernière fois son sourire et son regard plein de tendresse. Mais, quand on n’a jamais vu la mort de près, on est souvent encore plein d’illusions. En pénétrant dans l’antichambre de la mort, cette dernière, froidement, ne s’était pas donnée la peine de nous attendre. Elle avait déjà quitté la chambre glacée et était repartie vers d’autres champs de bataille, laissant là un visage figé, des yeux fermés et une immense bouche ouverte, sorte de monstruosité surréaliste, comme si de cette mâchoire allait sortir, à tout instant, un énorme ronflement ou pire, une éructation indécente. Pendant les longues minutes que je passais devant le cercueil ouvert, je n’avais eu qu’une envie, celle de voir sa bouche se fermer afin que le visage retrouvât un semblant de dignité et de sérénité, et surtout son sourire de mon univers de petit garçon. Mais ce ne fut que le couvercle de la boîte en bois qui se ferma à jamais.

De la suite, je ne me souvenais plus guère. À peine le souvenir flou de silhouettes réunies pour l’occasion, et formant un grand arrondi autour d’un petit espace rectangulaire creusé dans la terre. Et cette poussière. Toute cette poussière. Cette poussière détachée du sol à qui l’on fit pénétrer dans ses narines un souffle de vie afin que l’homme devînt un être vivant. Vivant hier. Mort aujourd’hui. Ma mémoire ne refit surface que quelques heures plus tard quand mon père et moi nous retrouvâmes seuls, comme si c’était pour la première fois. Et si je ne me souviens plus vraiment aujourd’hui de la teneur de notre conversation, dans mon cœur, il ne me semble jamais avoir été si proche de Papa que ce jour-là.

Presque vingt ans plus tard, je me suis de nouveau rendu dans cette petite ville du Val de Cher. Et si j’ai facilement retrouvé la maison d’enfance de mon père, il aura fallu que je l’appelle au téléphone pour retrouver dans le minuscule cimetière, la tombe de Bonne Maman. Elle était enterrée sous un nom que je ne connaissais pas, son nom de jeune fille tout simplement. En quittant les lieux, par nostalgie ou mélancolie, par la prise de conscience de la fragilité de l’humanité à ma petite échelle, j’avais été profondément troublé de penser qu’en à peine deux générations, le temps avait failli emporter avec lui le faible lien qui m’unissait sur ce petit bout de terre avec ma grand- mère. Avant de reprendre ma route, je m’étais retourné une dernière fois. Un drapeau tentait de flotter au vent, tricolore, fatigué, comme à bout de force de devoir s’accrocher à son monument aux morts.


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lundi 11 septembre 2017

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