La dame en blanc


La dame en blanc

Je me souvenais très bien de la première fois qu’il m’avait été donné de voir ce film. C’était au premier étage d’une maison de ville qui en comptait deux vers le haut et un vers le bas, celui du bas étant une gigantesque caverne remplie de trésors, dont notamment une cible en liège criblée de trous et son lot de fléchettes rouges et bleues qui me fascinaient, moi le gamin qui jouait habituellement avec un minuscule arc en plastique accompagné de ridicules flèches qui se terminaient par une ventouse qui ne collait jamais. Si j’aimais à m’y rendre seul, il m’arrivait cependant d’être déçu quand mes oncles déclinaient gentiment l’invitation de descendre faire une partie en ma compagnie. J’étais d’autant plus déçu qu’ajoutées à la cible fatiguée, les longues feuilles remplies de scores barrés punaisées sur la porte de la cave indiquaient que de nombreuses et épiques parties s’étaient certainement déroulées dans ce lieu d’où semblait maintenant transpirer une odeur de mélancolie douceâtre. Je ressentais d’ailleurs cette odeur dans chaque recoin de la maison, et si je me rendais bien compte qu’elle avait naturellement sa place au milieu des étagères poussiéreuses qui accueillaient de vieux mécanismes cassés ainsi que des montagnes de chiffons tâchés de graisse qui avaient sans doute un jour rendu brillant tout cet enchevêtrement, je n’arrivais pas à apprivoiser cette même mélancolie qui se diffusait dans toutes les autres pièces de la maison. J’écris mélancolie aujourd’hui, mais peut-être était-ce autre chose, quelque chose que je n’arrivais pas vraiment à cerner à l’époque. D’ailleurs, en écrivant ces lignes, j’ai toujours autant de mal à trouver les mots qui pourraient saisir l’atmosphère qui me touchait l’âme dès lors que j’ouvrais la lourde porte d’entrée qui donnait sur un petit vestibule recouvert au sol d’une moquette qui brisait toute velléité sonore même du plus méchant des coups de talon. C’était comme s’il me manquait un petit bout de l’histoire de cette maison et de ses habitants, un petit morceau oublié entre le passé et le présent, comme si je n’arrivais pas, malgré tout ce que l’on avait pu m’en raconter, à imaginer des dégringolades joyeuses dans le grand escalier ou des parties de cache-cache dans le jardin miniature qui jouxtait la maison. Il me semblait que cette maison était encore remplie de quelque chose qui n’était plus, mais dont on ne pouvait oublier le souvenir, comme cette dame en blanc, si petite et si maigre, qui restait alitée dans sa chambre du matin jusqu’au soir, et pour laquelle il me semblait si difficile d’imaginer qu’elle fût la maman de huit enfants, dont ma mère était l’aînée.

Dans cette grande demeure familiale où nous ne restions, mes parents et moi, que rarement plus d’un jour ou deux, j’élisais aussi souvent que possible domicile dans la petite chambre sous les toits, au deuxième étage. Elle était si en hauteur que par sa petite fenêtre ronde, j’arrivais à peine à distinguer la cime des arbres des jardins environnants, ce qui renforçait l’agréable impression d’isolement qui déjà m’envahissait lorsque, au moment d’aller me coucher, j’en fermais la porte afin que les sons des joyeuses conversations de fin de repas ne me parvinssent plus que comme un lointain murmure rassurant. Le lendemain, à mon réveil, quand je quittais ma chambre pour rejoindre l’immense salle à manger vide et encore fatiguée par ses hôtes de la veille, je savais que mon chemin allait m’amener à passer devant la chambre de ma grand-mère. Je prenais alors mon temps pour descendre chacune des marches de l’escalier, reculant ainsi le moment où, glissant sur le palier, j’allais jusqu’à espérer qu’elle en fut absente pour ne pas avoir à lui dire bonjour, tant il est vrai que je ne savais pas toujours quelle contenance prendre devant sa maladie. Comme si ce palier du premier étage me déposait devant le vestibule de la mort. Car le petit garçon que j’étais pouvait-il y voir autre chose que la mort qui rôdait ? Et avait-il la moindre idée de ce que pouvaient être la mort et la souffrance ? Avait-il déjà cherché à l’apprivoiser où se sentait-il, à chaque fois qu’il pensait à sa propre destinée fatale, comme jeté dans un puits noir et tourbillonnant ? Et aujourd’hui qu’il écrit ces lignes, le petit garçon d’hier a-t-il vraiment avancé ? Ai-je vraiment avancé depuis mon « Pourquoi la mort ? » sibyllin qui amusait tant mon compagnon de chambrée ? Alors certes, il est préférable d’avancer lentement vers la mort, mais est-ce bien une raison suffisante pour croire que nous avons bien le temps d’y penser ? Quand la mort nous attrape au tournant, avons-nous vraiment l’éternité pour pleinement nous consacrer à ce que nous avons laissé sur le bas-côté de notre existence ? Je ne pouvais pour l’instant que laisser ces questions avec toutes les autres et revenir sur mon palier d’escalier, juste devant la chambre de la dame en blanc. Malgré le puits noir qui tourbillonnait au-dessus du lit, j’entrais et venais déposer rapidement un baiser léger sur la joue osseuse. Invariablement, les yeux malicieux m’interpellaient toujours gaiement d’un « Bonjour mon petit ! » que déjà je m’étais précipité dans l’escalier. Et, autant essoufflé par ma cavalcade dans les marches que par la certitude d’avoir échappé de peu à un grand danger, j’avais alors besoin de quelques heures pour me calmer, apprivoiser ma peur et oser de nouveau franchir la porte de sa chambre. Généralement, je devais attendre que l’on servît le dessert du joyeux mais interminable repas de famille, quand enfin j’obtenais l’autorisation de sortir de table. Là, curieusement, le désir de me retrouver au calme me poussait à monter dans la chambre de ma grand-mère. Je tirais alors doucement une chaise près de son lit, m’asseyais à ses côtés et regardais la télévision en sa compagnie. Elle me demandait si j’avais bien mangé, et je lui répondais toujours : « oui, c’était très bon Mamie », sans trop oser la regarder, toujours impressionné que j’étais par la maladie qui affleurait constamment son visage. Un peu plus tard, le souffle régulier de sa respiration m’indiquait que je pouvais tourner tranquillement la tête dans sa direction et découvrir ses yeux fermés et son visage enfin apaisé, traversé par un sourire d’ange, comme si ma présence silencieuse était finalement réconfortante. Si j’ai particulièrement gardé en mémoire le souvenir de La grande vadrouille, c’est parce qu’elle ne s’était pas endormie cet après-midi-là, et que l’on avait pu rire ensemble ; et souvent je m’étais retourné vers elle, heureux de voir qu’elle riait avec moi. Plus tard, alors que j’étais déjà un peu adulte, alors qu’elle n’était déjà plus là, j’aimais me retrouver dans cette chambre pour regarder la télévision. Et pour me rapprocher d’elle, malgré son absence, je venais m’asseoir sur son lit, à la place où elle avait passé tant de temps allongé. Après ces quelques années, le matelas non plus n’avait pas perdu la mémoire.


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lundi 11 septembre 2017

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