Septième jour ?


Septième jour ?

Permettez-moi de vous livrer, fort mal rédigées (car la souffrance et la douleur brouillant mes facultés, j’ai perdu espoir d’écrire convenablement), quelques‑unes de mes noires pensées…

Hier soir encore, j’avais l’impression d’être au zénith de ma création. Ce matin pourtant, je me sens usé par une mauvaise fatigue. Oui, je me sens fatigué par toute la folie créatrice de ces six derniers jours. Vidé. Les certitudes s’envolent. Le doute s’installe. Je relie mes notes, souvenirs de mes entretiens avec mon psychiatre. Je ne suis plus vraiment certain de leur intérêt. Je ne suis plus vraiment certain que tout cela puisse même me venir en aide. Je n’ai plus de force. Je n’ai plus d’inspiration. Phrases courtes. Débit haché. J’aimerais bien ressentir le besoin et l’envie de reprendre des forces. Mais à quelle source s’abreuver quand les forces nous quittent ? À quelle source ?

Et pourquoi avoir ajouté ce point d’interrogation devant le septième jour ? Parce qu’il ne correspondait pas à ce que j’avais imaginé comme lendemain ? Madame Fusin‑Dumerg m’avait pourtant bien indiqué qu’il y aurait peut-être une dernière séance, ou un dernier jour, je ne savais plus comment l’appeler maintenant. Et moi, je lui avais pourtant dit adieu, de façon stupide, me barrant alors la possibilité de lui dire à demain. Ce matin, je ne pouvais donc que me retrouver par terre, allongé dans mon brouillard habituel alors que j’avais un temps cru approcher à la fois la lune et les étoiles. J’avais pourtant espéré, au soir du sixième jour, que Madame Fusin-Dumerg me prît par la main et me glissât à l’oreille : « Monsieur Z, pourquoi ne passeriez-vous pas le septième jour en ma compagnie ? Nous pourrions nous accorder un peu de ce divin repos, et je suis certaine que nous pourrions continuer, plus intimement peut-être, plus intimement sûrement, une autre œuvre tout aussi créatrice. »

J’avais beau fouiller dans mes notes, je ne trouvais aucune trace de ce rendez‑vous. Parce que je l’avais manqué ? Je m’étais juste réveillé avec un terrible mal aux côtes et personne à mes côtés. Sans doute l’avais-je rêvé ce lendemain, me rendant gaiement au domicile de Madame Fusin-Dumerg, marchant et dansant dans les rues, zigzagant entre mes contemporains partis à la recherche d’un vieux bâtiment à visiter pour tuer le temps, et moi déclamant : « ô amis marcheurs, si vous saviez la joie qui m’envahit le cœur, en route vers ma fiancée d’un jour ! Qu’il est bon et doux d’être rempli d’amour ! »

Alors pourquoi un tel vide ce matin ? Était-il si difficile de faire le premier pas ? Devais-je toujours tout attendre de l’autre, qu’il soit humain ou Divin ? Pourquoi toujours attendre que l’on me prît la main ? Pourquoi toujours attendre que l’on me prît par la main ? N’avais-je pas assez d’amour en moi pour penser que si je tendais la mienne, elle serait forcément rejetée, parce que je l’imaginais sèche et refermée sur elle‑même, le poing serré ?

Encore une fois, j’avais traversé une semaine de vicissitudes pour finalement retourner au commencement, assis dans le dernier wagon du train qui me ramenait chez moi, au milieu de jeunes braillards, d’adultes dans la force de l’âge gaspillant leur énergie en persiflages, et enfin (parce que le temps dans sa lente avancée les emportera tous un jour ou l’autre), de quelques vieillards silencieux. Ô Divin, saurez-vous m’accorder un jour un peu de repos ? Et moi, comprendrai-je enfin que le Divin n’existait pas pour celui qui n’allait pas à sa rencontre ?

Il y avait aussi cet élément que j’avais pris soin de ne pas mentionner à Madame Fusin-Dumerg. C’était à propos de la construction de mon récit et cette référence obsessionnelle aux trains. J’avais prévu, en commençant la rédaction de cette deuxième partie, et peut-être en espérant enfin me débarrasser de mon obsession, de l’appeler : « le dernier wagon ». Et puis au fur et à mesure, je m’étais ravisé. J’avais fait disparaître les lettres, laissant alors un peu de vide dans l’espoir de pouvoir écrire à la place « à la rencontre de la fiancée du septième jour ». Mais de fiancée point… et de septième jour point de suspension, point d’interrogation. Aujourd’hui, écrasé par la fatigue, je préférais éviter de retourner quelques pages en arrière pour de nouveau tracer péniblement les grosses et grasses lettres de ce D-E-R-N-I-E-R W-A-G-O-N. Et à quoi bon revenir en arrière, puisque que rien, absolument rien n’avait changé.

Qu’en aurait-elle bien pensé, Madame Fusin-Dumerg, d’un tel titre, d’ailleurs ? Qu’il était peu probable qu’un être humain né plusieurs décennies après la Catastrophe et ayant récemment pris la décision d’aller à la rencontre de Jacob et d’Israël pût être à ce point hanté par celle-ci (et j’insiste sur le à ce point, car je n’imagine pas que l’humanité entière puisse oublier l’inoubliable) ? Qu’il était plus vraisemblable que je marchasse aveuglement dans les traces de l’ennui en prenant tous les matins un train qui m’envoyait m’enfermer huit heures durant dans un bureau sans fenêtres remplir de milliers de chiffres des centaines de tableaux, moi qui préférais remplir de milliers de mots des centaines de pages ? Oui, j’avais fini par atteindre l’absolue certitude de mon ennuyeuse existence. Et quoi ! Il ne me restait donc plus qu’à oublier que le Divin ne s’était certainement pas donné la peine de me créer pour m’envoyer vers le néant. Oui, je n’avais plus qu’à oublier ce Monsieur Z et ces fichus caractères. C’est si facile d’oublier. Ne trouvez-vous pas ? Demain, à votre réveil, n’aurez-vous pas vous-même oublié ce Monsieur Z quand vous vous assiérez en face de moi dans notre train de banlieue ? Enfin… si le train est plein, car dans le cas contraire, vous savez maintenant ce qu’il vous reste à faire.


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lundi 11 septembre 2017

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