Mort d’une bicyclette (première nouvelle)


Mort d’une bicyclette (première nouvelle)

Cher membre de l’Union,

Vous nous avez fait part de votre souhait de devenir un écrivain de l’Union, et nous tenions à vous en remercier. En tant que membre de droit de l’Union, nous vous rappelons qu’il vous est effectivement possible d’accéder au statut d’écrivain de l’Union en vous présentant au concours ad hoc organisé par le ministère de la Culture de l’Union. Le concours d’écrivain de l’Union comprend deux épreuves : une épreuve d’admissibilité, et en cas de succès, une épreuve d’admission. Pour l’épreuve d’admissibilité, d’une durée de cinq heures et de coefficient un, il est demandé aux candidats de rédiger une note de synthèse d’où sera dégagée la problématique ainsi que toute forme de réflexion personnelle. Les modalités de l’épreuve d’admission vous seront divulguées le cas échéant. Le concours est organisé une fois par an dans les locaux du Ministère de la Culture de l’Union à une date très précise que nous sommes pour l’instant dans l’impossibilité de vous communiquer.

C’est dans un état de fatigue extrême que je relisais, assis dans le train qui allait m’envoyer au cœur de la capitale de l’Union, la convocation du Ministère. Encore très essoufflé, je peinais à recouvrer une respiration normale, tant il m’avait été éreintant de parcourir la courte distance qui séparait mon domicile de la gare ; tenant la main à mon âge avancé et à mes jambes engourdies, la peur de tomber m’avait accompagné comme une bien curieuse béquille le long de ce trottoir en léger dévers et habillé d’un dallage lisse afin que l’eau de pluie pût s’en aller gaiement continuer sa vie dans le caniveau. Mais bon sang ! depuis quand les Services de Voirie de l’Union favorisaient-ils l’écoulement de l’eau plutôt que la bonne marche de ses concitoyens ? sifflais-je entre mes dents en pénétrant dans l’enceinte où somnolaient, reposant sur le ballast, trois ou quatre paresseuses lignes de chemin de fer. Cette remarque impromptue fit immédiatement son effet, et je sentis comme un léger tressaillement à la commissure de mes lèvres. Non, je ne rêvais pas, c’était bien un petit sourire satisfait qui venait timidement s’épanouir sur mon visage. Pour la première fois depuis bien longtemps je souriais, comme si cette petite pique que je venais d’envoyer à l’intention d’une minuscule entité de cette vaste organisation qu’était l’Union, avait de loin en loin aiguillonné mes souvenirs ; c’était comme si, en cet instant précis, je découvrais à nouveau le visage d’un ancien camarade dont l’image, inscrite sur le buvard de mon enfance, se serait peu à peu estompée avant de complètement s’effacer de ma mémoire ; c’était comme si, pour briser ma solitude et retrouver des habitudes familières, il avait suffi pour cela que j’allasse sur mes quatre-vingts ans et qu’enfin l’Union se rappelât à mon bon souvenir.

J’arrêtais là ce monologue qui semblait vouloir m’engager sur les mélancoliques traverses de la nostalgie, et réfléchissant avec attention à mes dernières méditations, je constatais un peu agacé, qu’une nouvelle fois c’était l’Union qui menait la danse. Les vieilles habitudes, bonnes ou mauvaises, avaient décidément la vie dure soupirais‑je, et j’allais sûrement devoir m’employer pour pousser vers l’oubli certaines d’entre elles, à commencer par cette maudite apathie qui, à mon grand dam, m’avait tranquillement suivi depuis chez moi, et ce sans déraper sur le trottoir. Que je n’aie eu la présence d’esprit pendant que je marchais, de me retourner et de l’envoyer valdinguer dans une bouche d’égout ! m’entendis‑je proférer. Vexé par cet aveu de faiblesse et mon manque d’à-propos, je me repris et rétorquai aussitôt : vieux démons, maudite passivité, et vous toutes mes idées noires, sachez que contrairement à ce que vous aviez l’habitude de faire jusqu’à présent, à savoir me visiter nuit et jour depuis tant d’années en voletant dans un désagréable bourdonnement au‑dessus du couvercle de ma poubelle, il est hors de question que vous veniez vous faire une petite place à côté de moi afin de continuer de me tourmenter. NON ! cette fois‑ci, vous resterez à quai ! C’est seul que je me rendrai vers ma destinée, vers MA propre destinée, vous m’avez bien entendu ! C’est moi seul qui déciderai de quoi mon avenir sera fait ! il est temps pour moi de reprendre le cours de mon existence ! Ce n’est donc pas l’Union qui s’était rappelée à moi, c’est moi qui m’étais rappelé à elle ! rectifiais‑je dans le souffle d’une excitation qui hachait quelque peu mes propos ; c’est moi qui étais redevenu combatif ! Oui, même un vieux con comme moi pouvait encore avoir envie de se battre ! Oh que non ! il n’était pas venu le temps où l’on m’ouvrirait les veines pour une ultime sédation ! concluais-je même un peu trop bravement.

Que cela me rajeunissait de me savoir dans un tel état d’esprit et si bien protégé par les balustrades de ma précieuse solitude ! me disais-je en ôtant négligemment mes chaussures avant d’allonger mes jambes dans le but de poser mes pieds sur le tissu qui recouvrait d’un bleu délavé la banquette devant moi. Après ces quarante années perdues à m’être endormi dans les bras de l’Union sans jamais trouver le repos, voilà que je m’étais brusquement réveillé ce matin avec l’intention de donner des nouvelles fraîches de l’écrivain. Oui, c’était donc bien moi et personne d’autre qui, grâce à deux textes dont je goûtais avec délice la sombre et glauque atmosphère de fin, avait rappelé aux technocrates de l’Union que j’étais loin d’être moribond, sensation d’autant plus agréable que je me sentais maintenant grisé par la certitude de les avoir abondamment éclaboussés en plongeant joyeusement dans ce salutaire bain de jouvence.

À l’instant même où je terminais mon soliloque, les wagons se mirent en branle, provoquant l’imperceptible tressautement de mes deux jambes allongées. Immédiatement, dans un désagréable rappel à l’ordre, une vive douleur élança mon mollet droit, et il me fut impossible de tenir la position davantage. Devant la raideur de mon corps, je n’eus pas d’autre choix que de docilement courber le dos, puis de délicatement reposer mes pieds par terre ; et, pour garder un peu l’ascendant sur le petit espace qui gravitait autour de moi, j’installais méthodiquement mon cartable à l’endroit exact où j’avais préalablement mis mes pieds. Voilà, après ces ajustements minimes, j’étais maintenant confortablement installé dans mon fauteuil roulant sur les rails de la destinée. Vraiment, qu’elle m’était plaisante, cette dernière envolée lyrique ! Et pour fêter dignement la fin de ce paragraphe, je fis voltiger mon stylo dans les airs, l’envoyant d’une main à l’autre en oubliant complètement que je pouvais maintenant avoir d’autres spectateurs que les apathiques déchets dispersés habituellement dans ma cuisine.

Fort heureusement, le convoi ferroviaire qui s’apprêtait à quitter le quai était presque désert ; je ne remarquais que cette jeune femme, assise un peu plus loin de l’autre côté de l’allée centrale et accompagnée d’un enfant, son fils selon toute vraisemblance, tant la distance semblait immense entre les deux êtres. En posant mon regard sur celui de la voyageuse, je compris aussitôt qu’elle m’observait depuis mon entrée dans le train. Contrarié d’avoir été espionné, ou plutôt mortifié de m’être involontairement donné en spectacle, je répliquais en soutenant durement et durablement son regard, tentant de puiser dans ses pupilles dilatées, le large iris de ses pensées.

À quoi avait-elle songé à partir du moment où j’avais franchi les deux marches qui permettaient d’accéder à l’intérieur du compartiment ? Avait-elle envisagé de venir en aide au vieux bonhomme que j’étais ? S’était-elle imaginée un seul instant quitter le confort de sa place pour se diriger vers moi et me tendre la main ? Non, bien sûr que non. Elle avait commencé par froidement prendre le temps de réfléchir à la situation qui s’offrait à ses yeux : cet homme était-il en difficulté ? Devais-je me porter à son secours ? N’allais-je pas me déplacer pour rien ? Et si je me déplaçais, mon fils n’allait-il pas en profiter ? etc. Ainsi est l’être humain, ami lecteur. Dès lors qu’il commence à réfléchir, le voilà aussitôt assailli de manière confuse par des dizaines de questions les plus incongrues les unes que les autres ; et notre noble dame avait naturellement laissé son cerveau tourmenté prendre possession de son cœur, plutôt que se porter sans raison au secours de son prochain. Si elle avait choisi de m’observer méthodiquement plutôt que me tendre la main, c’était tout simplement parce que l’ensemble de son activité cognitive s’était concentrée sur la résolution d’une équation complexe à inconnues variables et multiples : le vieil homme et plus précisément ses capacités motrices à franchir l’obstacle ; l’estimation de son âge, de sa taille et de son poids ; la hauteur des marches ; leur état ; la possibilité éventuelle, à ne pas écarter, car sa montre indiquait que l’heure était venue, que le train démarre, auquel cas le paradigme dans lequel évoluait le vieil homme allait changer du tout au tout, passant d’un état de relative stabilité à un état d’instabilité très relative, etc. Si nous souhaitions vulgariser de la façon la plus pédagogique qui soit cette bien curieuse expérience scientifique, peut‑être pourrions-nous plus simplement écrire que la jeune femme – qui n’était donc qu’un vulgaire cobaye – après une étude sérieuse et attentive de la situation, était arrivée à la conclusion que notre vieillard allait se retrouver sur les fesses après une légère chute sans conséquence fâcheuse, l’incident offrant alors à celle-ci l’opportunité d’aller relever le malheureux, opportunité qui lui permettrait alors de tirer de son acte de charité un bénéfice supérieur à celui qu’elle aurait obtenu si elle était intervenue au moment même de la descente des marches ; autrement dit, dans un langage spécialisé dont la science fait rarement l’économie, notre individu rationnel avait analysé, toutes choses égales par ailleurs, l’ensemble des paramètres du paradigme observé de telle manière qu’il pût en maximiser le profit. Arrivé à ce stade de l’expérience, car la science atteignait somme toute assez rapidement ses limites, il sera fait appel à l’écrivain afin qu’il pénètre dans le paragraphe qui va suivre au plus profond des pensées de la jeune femme ; et apporte l’éclairage qualitatif nécessaire qui pourra définitivement valider les hypothèses de cette expérimentation scientifique.

« Pourvu qu’il ne lui arrive aucun mal », murmurèrent les lèvres purpurines de la félicité au moment où l’écrivain s’insinuait au milieu des reliefs tourmentés du cerveau de la jeune femme avant de plonger sous la surface des apparences ; puis, au cours de sa longue descente, au détour d’un repli caché, voilà qu’il se retrouva immergé au milieu d’un chant harmonieux qui tentait d’attirer à lui le voyageur de passage : « viens à moi, ô vieil homme ; viens à moi sans te soucier des obstacles que tu pourrais rencontrer ; et, si tu venais à trébucher, alors je volerais à ton secours pour te relever et te ramener sain et sauf vers le rivage. »

Malheureusement pour elle, s’il n’était pas rare qu’une foule jeune, bruyante et insouciante cédât facilement au chant des sirènes, il en allait tout autrement pour un vieil écrivain solitaire qui marmottait dans son coin ; il ne se passa donc rien de tout ce qu’elle avait espéré. En effet, après mon long périple sur le trottoir glissant, franchir les deux marches du compartiment fut presque un jeu d’enfant, et c’est avec l’euphorie que vous savez que je prenais place dans mon fauteuil. Confortablement installé, je pouvais concentrer sur l’indiscrète voyageuse un regard lui faisant maintenant comprendre qu’il était temps pour elle de subir les conséquences de ses ignobles pensées. Imperceptiblement, les exquises prunelles qui s’étaient violemment enflammées à mon endroit s’éclipsèrent lentement derrière un épais brouillard pendant que de petites crevasses glacées commencèrent de lézarder les contours de son visage ; et comme si une brutale agression hivernale s’était répandue en un rien de temps au sein de tout son être, je décelai dans les cendres froides qu’étaient devenues ses yeux, comme une sorte de terreur, la terreur d’une jeunesse jusqu’alors impérieuse qui tout à coup découvrait au travers du grinçant mouroir que renvoyait l’expression figée de mon visage, son propre et futur reflet. Oui, la voilà brutalement propulsée au bord de la tombe ; elle est là, en ce même lieu, dans ce même train poussif et désert, avec ce même fils que le temps et la négligence auront rendu encore plus inaccessible, et qui n’a qu’une hâte : se débarrasser de son encombrant fardeau ; alors, de mauvaise grâce, parce qu’elle ne peut plus réaliser seule ce simple geste, rongée qu’elle est par les rhumatismes, il l’aide à monter dans le train ; péniblement, enveloppée dans la nébulosité de la cécité, elle finit par s’asseoir en radotant dans un coin reculé du wagon, haletante comme halèterait une vieille chienne galeuse et épuisée, abandonnée là par le seul être qu’elle n’a pourtant jamais cessé d’aimer et qui, avant même qu’elle n’ait eu le temps de se retourner, vient de disparaître derrière le morne alignement des tourniquets.

Ne supportant plus mon regard peser lourdement sur le sien, la jeune femme, définitivement prise au piège, finit par honteusement baisser les yeux ; et moi, cruel, insatisfait par cette courte victoire, je la déshabillai à présent d’un œil impérieux, sentant poindre dans le fond de mes entrailles comme une sourde sensation qui ressemblait à une vague pitié, une sensation qui me submergeait à un point tel que l’idée me vint à mon tour de doucement me lever pour aller la prendre dans mes bras et la réconforter. Hélas, parce que je n’étais finalement qu’un misérable être humain comme les autres, à qui s’était ajoutée la pernicieuse envie de me venger, je n’en fis absolument rien. Il ne tenait pourtant qu’à moi d’aller la voir pour la rassurer, de lui affirmer qu’elle imaginait sans doute le pire, et que la vieillesse avait elle aussi sa part de bienfaits ; mais je choisis, par pure méchanceté, de la laisser dans son ignorance en ne lui révélant pas que sans doute avait-elle bien raison d’ainsi s’angoisser. Oui, je la laissais dans la torture de l’attente, et elle devra encore patienter de très longues années avant espérer obtenir un jour un repos éternel et apaisé. Alors, tel le chasseur qui abaisse puis casse avec mépris son fusil, refusant par ce geste d’achever un faible gibier, le cœur au bord des lèvres d’avoir pu si longuement me repaître de ma pathétique proie, je desserrai brutalement mon étreinte.

Écœuré par le flot ininterrompu que je venais de déverser sur mes feuillets pour simplement décrire un vague regard, je jetais à peine un coup d’œil méprisant sur l’enfant qui, auréolé d’un visage béat, avait regardé stupidement par la fenêtre pendant tout le temps qu’avait duré ce terrible échange sans paroles. Oui, la vieillesse était vraiment une sale affaire, car avec elle tout dégénérait, et le corps et l’esprit qui pataugeaient alors côte à côte dans les dédales fangeux qui bordent la folie, rejetant au loin les frêles roseaux de l’enfance et de son insouciance dans le but inavoué d’éviter de croiser dans un regard juvénile, un délicieux souvenir d’antan dont on s’apercevrait que trop tardivement combien il avait le goût des regrets. Finalement, je n’étais pas vraiment certain que mon récent réveil me ramenait à une vie rêvée ; nous avons toujours un ou deux cauchemars qui continuent de rôder à nos côtés.

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Au moment où le train atteignait difficilement sa vitesse de croisière, et alors que je m’attendais à ce que le roulement régulier de l’acier sur les rails m’endormît complètement, je fus entraîné dans une somnolence qui finit par faire émerger malgré toutes mes précautions, comme une estampe nostalgique, une paisible oasis destinée à venir enjoliver ce court trajet en train et le tortueux cheminement de ce récit. Le regard vaguement perdu derrière les vitres du train, je redécouvrais le visage d’un petit garçon qui traçait à la main sur une toile embuée, une fleur à la floraison éphémère. J’avais irrésistiblement envie de reprendre le dessin là où il l’avait laissé, oubliant pendant un instant que les trains modernes étaient totalement hermétiques à l’art enfantin depuis que l’air y était devenu aseptisé et la température tempérée sous l’effet d’une climatisation constante. Été comme hiver, dans ce biotope si hostile, l’humidité mourait tragiquement étouffée, empêchant toute forme de buée de venir doucement se déposer sur une surface vitrée où même le moindre grain de poussière en ressortait presque instantanément lessivé. Non, rien ne nous permettait plus aujourd’hui de laisser un quelconque souvenir sur les vitres d’un train. Peut-être même pourrions-nous bientôt voir les vitres elles-mêmes s’effacer, tant semblait venu le temps d’épargner à l’homme le morbide spectacle de cette nature qui agonisait, écrasée par les murs en béton et les barres en acier. Bien sûr, quelques jeunes humains inconscients avaient bien essayé de se révolter. Ainsi, si mon dos avait pu m’autoriser à regarder sous les sièges, peut-être y aurais-je découvert un vieux graffiti presque effacé, abandonné là par un adolescent un peu honteux d’être resté accroché à ses rêves d’enfant ; ces esquisses, parce qu’elles n’étaient pas aussi fugaces que les traces de doigt du passé, se voyaient aujourd’hui refuser aussi bien la pleine lumière que l’éternité ; et, comme il leur fallait sans cesse se cacher, parfois rejaillissaient-elles, çà et là, ivres de colère, maculant alors les murs blanchis d’un vestige d’une époque révolue où il était inimaginable qu’après les hommes, l’art lui-même, ou plutôt le peu qu’il en restait, pût un jour descendre dans la rue.

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Notre âme est parfois bien étonnante ; de sombres pensées que l’on veut vite oublier ; le regard d’un enfant à peine croisé, et nous voilà tout à coup submergés par de bien étranges souvenirs, sans pour autant que soit comblé le vide, le trou béant de toutes ces années perdues dans le flot enivré de ma poubelle d’où j’aimerais que revienne à la surface mes premières et timides rimes, en ce temps où j’essayais tant bien que mal de faire un brouillon de poème à partir d’une vitre, de quelques gouttes de poussière, et d’une pincée de buée.

Roulement régulier du destin qui avance
L’écrivain songe hagard à ses jeunes années
Et ces doigts sur les vitres vagues empreintes de l’enfance
Tracent une fleur assoiffée qui se fane dans la buée

Qu’il me semblait bien loin ce jeune écrivain, qu’il me semblait bien loin ce temps où j’avais senti poindre en moi une force que je jugeais belle et créatrice ; je me prenais alors pour un poète, un être humain tellement épris de lyrisme et de liberté, que perdu derrière le brouillard orgueilleux de mes illusions, je ne me rendis aucunement compte combien l’encre qui coulait de mon stylo s’était rapidement asséchée. Hypnotisé, aveuglé par les scintillements de mon écran devant lequel je restais sagement figé en espérant venir y déverser ma prose, je ne fis aucunement attention à la poubelle et à son couvercle qui déjà me regardaient en ricanant depuis un petit recoin de la cuisine ; et dans un énorme soupir qui dessina sur la vitre du train la forme abstraite d’une réminiscence, je pris alors pleinement conscience que le jour où j’avais commencé à écrire, je m’étais complètement fourvoyé : au lieu de me remplir, l’écriture m’avait vidé ; au lieu de me permettre de vivre au présent, elle m’avait renvoyé dans le passé.

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À mes débuts, il me semblait absolument impossible d’écrire une longue histoire à tenir debout, une longue histoire avec toute sa cohorte de personnages, leur apparence physique et morale, ainsi que les événements qui auraient pu les amener les uns et les autres, à se croiser, à s’aimer, à se détester, et enfin, à se séparer. Plus que de la triste fin de cette passion que l’on qualifiait souvent à tort d’amoureuse, j’avais surtout peur de trouver divin que je pusse construire un univers cohérent, un univers vivant et autonome, un univers que j’aurais pétri de mes propres mains avec ma seule écriture, et qui une fois terminé, s’en serait allé vivre sa vie auprès de ses lecteurs, sans que j’en contrôlasse la destinée. Longtemps j’ai résisté afin de ne pas devenir ce petit créateur orgueilleux qui se serait brûlé les ailes en se rapprochant trop près d’un Divin qui Lui avait créé le Monde par la Parole ; qu’Il me pardonne aujourd’hui et me donne enfin son accord après ces quarante années passées dans le désert, tiraillé entre le retour à un esclavage que je connaissais si bien et la marche vers une liberté que j’ignorais, pour qu’enfin je puisse créer sereinement mon modeste petit monde intérieur avec de simples lettres minuscules. Voilà comment à mes débuts, après avoir balbutié quelques textes très courts et des poèmes qui se sont vite retrouvés à joncher en ordre dispersé le sol au pied de ma poubelle, je m’attelai à l’écriture de cette petite et insignifiante nouvelle qui hélas se transforma rapidement en un difficile chemin de croix.

Que j’ai pu me sentir désespérément seul devant mes textes, incapable de faire preuve d’originalité. Que j’aurais alors voulu pouvoir rendre visite à nombre d’écrivains disparus, mais pour lesquels il était malheureusement impossible d’envisager une telle possibilité ! Combien de fois également me traversa l’idée de demander conseil à quelques‑uns de mes contemporains dont les textes me ravissaient ! Naïvement, j’avais effectivement imaginé pendant longtemps que je pourrais entretenir de longues et profondes correspondances avec mon prochain afin qu’il m’apportât son soutien. Ici, je m’imaginais envoyer une lettre à un vieux poète, et là faire part de mon sincère enthousiasme à cet écrivain qui m’avait charmé par son livre et sa touchante description de comptoir – « le coup de torchon de la sommelière, monsieur Drandon, monsieur Tindet, l’ouvrier Randet, et toutes leurs théories » – qui m’avait remémoré tous les cafés dans lesquels je n’avais fait souvent qu’une seule visite, ici dans un village du centre du pays, là au Grillon, dans un coin perdu de la capitale, et dans lesquels je cédais invariablement au rite du petit noir et de sa fidèle compagne qui partait en fumée. Je me demande souvent si ces cafés ne font pas partie de ces endroits rares où le temps qui passe n’a que peu de prise, comme si ce dernier s’était fossilisé dans le regard d’un client, ou au fond d’un petit verre de vin blanc. Et puis, quand mes pensées allègrement s’envolaient, je commençais à écrire quelques mots à cette femme que j’avais croisée dans la rue au gré d’une de mes promenades en solitaire, et qui avait esquissé, j’en étais persuadé, un léger sourire en passant tout près de moi. À ma première lettre, elle avait répondu du bout des lèvres, avec une belle légèreté dans la plume. Peu à peu, la confiance s’était installée, car dans les premiers temps de notre correspondance, je l’avais laissée s’habituer à mes propos cordiaux et respectueux ; je souriais de cette naïveté touchante qui toujours me surprenait, tant je restais persuadé que si la tendresse et la gentillesse unissaient dans une ouate douce et légère l’homme à sa femme, c’était la séduction seule, rugueuse et brutale, qui venait orchestrer l’ensemble des autres rapports entre le masculin et le féminin. Le moment venu, c’est-à-dire au moment où elle ne s’y attendait pas, je m’étais volontairement laissé aller à des écrits un peu plus fougueux. Pendant quelques semaines, c’est le silence qui m’avait répondu. Et puis un beau jour, la plume, encore plus légère que par le passé, la timidité peut-être, avait laissé filer sur le papier : « non, pas encore, pas maintenant, ne vous montrez pas trop empressé ». Grisé par une telle déclaration qui laissait une place immense à l’espérance, je ne l’avais pas écoutée, et je m’étais alors enflammé, oubliant que patience et longueur de temps nous rendent souvent bien plus précieux aux yeux de l’autre que la majesté du lion de la fable. Pendant de longs mois, c’est de nouveau le silence qui avait régné. Et puis, après une interminable et fébrile attente, une réponse, une seule et unique réponse, toujours aussi hésitante : « s’il vous plaît, je ne suis pas libre pour l’instant, laissez donc faire le temps ». Hélas, pourquoi avais-je voulu de nouveau accélérer les choses ? Pourquoi n’avais‑je pas fait preuve de plus de patience, alors que m’était accordée une seconde chance ? Il arriva ainsi qu’un beau jour, je ne sus résister et à ce moment-là s’écroula à mes pieds le fragile échafaudage sur lequel j’avais entassé toutes mes frustrations : le matin je lui écrivais avec l’amertume de l’amant rejeté, et à la nuit tombée, c’était l’amant possessif qui prenait la plume, se métamorphosant en ce loup lycanthrope qui ne voyait en elle qu’un faible agneau bêlant auprès de sa mère. Que je n’avais imaginé là ! Et que m’avait-il donc bien pris de vouloir croire en un déluge de lettres passionnées qui auraient pu donner naissance à un flamboyant roman épistolaire ! Qu’il me fut pénible, le dur retour à la réalité, quand je ne reçus pour ultime réponse, signée de l’être faible imaginé, qu’une sèche et saignante épître qui ainsi se terminait : je suis au regret de ne pouvoir donner suite à aucune de vos demandes.

Au-delà de mes rêveries désenchantées, j’ai pourtant réellement tenté une correspondance avec certains que je voulais considérer comme mes frères, mais à chaque tentative, maladroites certainement, je constatais que jamais l’on ne me répondait. Peut-être étaient-ils eux aussi enfermés dans leur propre monde, au milieu de leurs chimères, entre un écran, une poubelle, et un couvercle. Parfois, alors que j’éprouvais le besoin de remplir le vide faisant suite à l’envoi de mes lettres, la colère et le dépit venaient m’aider à combler tout cet espace inoccupé ; et je me laissais aller à broyer du noir, imaginant qu’ils refusaient de correspondre avec l’être inférieur que j’étais. Combien de mes correspondances gisent toujours au fond d’une antique boîte aux lettres, entre une carte postale et une lettre touchante pleurant doucement la mort d’une vieille grand-mère ? Alors si, une fois, on m’avait répondu. Et c’est depuis ce jour-là je crois, que j’ai arrêté toute correspondance, estimant que le vide et le néant étaient peut-être préférables à la lecture de cette fin de non‑recevoir avec son air de déjà-vu : Merci de votre courrier. Je suis au regret de ne pouvoir donner suite à aucune de vos demandes. Alors, j’écrivais pour moi, et pour moi seul cette fois, mes désillusions, tentant de circonscrire avec une petite cartouche d’encre, la souffrance et l’incompréhension qu’avaient suscitées à mes yeux une telle réponse : Il m’arrive de penser, une fois que j’ai rédigé et envoyé une longue lettre à un ami, une connaissance, ou encore à quelqu’un dont j’attends un peu d’aide, d’avoir peur qu’elle ait été mal reçue, mal perçue. En effet, les réponses que je reçois à mes longs développements sont souvent lapidaires. J’ai pourtant toujours été persuadé qu’il fallait beaucoup de mots pour exprimer au mieux notre pensée, tout en sachant que les mots, même très nombreux, même employés dans leur moindre nuance, ne pourront au mieux que l’approcher, sans jamais l’atteindre. Mais peut-être suis-je tout simplement déçu par les réponses des uns et des autres. J’aime lire, pendant des heures. J’aime écrire, pendant de plus longues heures encore. Je me sens parfois si seul au milieu de cet immense univers… Entre tous ces écrivains célèbres et moi-même, n’y avait-il pourtant jamais eu rien d’autre que quelques mots, certes inscrits dans un ordre un peu différent que les miens, mais des mots de la même famille, des frères, des sœurs, des passants anonymes, des synonymes et autres antonymes, de simples mots déposés sur la plus bête des feuilles de papier, un peu comme celle que vous auriez pu, ami lecteur, tenir en ce moment entre vos mains.

Je me souviens également qu’à cette époque, je souffrais d’une cruelle et maladive timidité que prolongeait une volonté obsessionnelle de ne jamais vouloir déranger, de toujours vouloir passer inaperçu. Je sentais confusément, vu qu’ils ne répondaient pas à mes écrits, qu’il me serait peut-être nécessaire de me déplacer pour aller à la rencontre de mes frères humains. Mais voilà, les mots ne sortent de mon être que lorsque j’écris. Quand il s’agit de parler, de faire entendre le son de ma voix, je n’ai que le silence à proposer. Mais l’être humain, dans toute sa bruyante modernité, est-il vraiment capable sans prendre peur, de s’arrêter quelques instants afin d’écouter le silence de son voisin ? J’ai vainement tenté de m’adresser à vous mes frères humains ; en vous écrivant, et en espérant que vous pourriez vous arrêter quelques instants de courir après… après quoi d’ailleurs courrez-vous, mes frères humains ? Après quoi ? Saurez‑vous un jour prendre un peu de votre temps pour me l’expliquer afin que je puisse en faire la matière première d’un quelconque récit ? En attendant de vos nouvelles à ce sujet, c’est donc le silence qui remplira l’espace entre vous et moi. Rien que le silence. Et le vide. Et le néant. Quarante ans que j’attends, quarante ans que je suis enfermé dans la folie d’une solitude qui voulait juste être partagée avec la vôtre.

Qu’il est douloureux pour moi de voir tous ces souvenirs que je pensais oubliés resurgir du passé, et ces mots, les uns après les autres, les voir se défiler sous mes yeux et de devoir les lire, et les lire à nouveau, et les lire une nouvelle fois à nouveau, sans jamais me satisfaire d’une tournure de phrase que je jugerais parfaitement réussie et qui assécherait en un point final le long et interminable écoulement des mots qui débordent inutilement de cette première et longue nouvelle. Je me sens si fatigué ; combien je le redoute ce fatal point final qui va hélas transformer tous ces souvenirs en d’irréparables regrets, car je sais que je vais devoir me remémorer cette occasion que j’ai laissé passer, car j’ai eu, comme tout un chacun dans ce monde, l’occasion de croiser ma destinée. Voilà, il est déjà trop tard, je n’ai plus d’autre choix que de vous raconter cette bien triste histoire, et de repousser une nouvelle fois à nouveau le moment où je mettrai un point final à cette triste nouvelle.

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Je ne me souviens plus vraiment des circonstances, mais je fis un jour une étonnante découverte. Parmi les hommes que j’admirais, il y avait cet artiste – il jonglait d’ailleurs si bien avec les mots que jamais je ne crois avoir entendu dire qu’il fut un écrivain – dont j’adorais les textes. Je me rappelle encore nettement un de ses écrits, celui où un homme débouche en voiture dans un rond-point ; et là, coup de théâtre ! il ne peut le quitter, car chacune des quatre issues sont assorties d’un sens interdit ; il y avait aussi cette ambulance et ce corbillard qui tournaient, qui tournaient… Il y avait également cette autre histoire avec des fous qui couraient, mais le sujet a déjà été effleuré précédemment. Bref, je m’aperçus donc un jour qu’il habitait dans une petite ville toute proche de mon propre domicile. Bien entendu, je ne connaissais ni le numéro ni le nom de sa rue, et ce même en consultant l’annuaire, car sans doute faisait-il partie de ces personnes prudentes et censées qui avaient compris qu’il fallait savoir un peu se cacher pour vivre paisiblement à côté de concitoyens parfois un peu trop curieux.

Je m’arrête quelques instants pour préciser ici ma pensée, car j’ai peur qu’une interprétation hâtive de ma remarque précédente déclenche l’ire des apôtres de la fraternité universelle, cette étrange confrérie qui voudrait faire ressembler l’humanité tout entière à un grand et merveilleux camp de vacances où nous aurions tous des tentes dont la taille et la couleur auraient été choisies par lesdits apôtres. Qu’il me soit permis de préciser que si nous devons effectivement vivre les uns à côté des autres en bonne intelligence, c’est uniquement par nécessité et dans un égoïste souci de tranquillité, mais en aucun cas pour atteindre l’hypothétique bonheur de la communion universelle. En revanche, souhaitons-nous d’atteindre le bonheur de la communion à deux, de partager notre vie avec cet être aimé pour qui nous sommes unique et qui alors nous fait pleinement prendre conscience que nous sommes un étincelant petit morceau d’humanité. Mais, avant d’aborder dans un de mes prochains textes un sujet si délicat, laissez-moi ici régler mes comptes, aussi bien avec l’éclatante bêtise de la collectivité, qu’avec le côté sombre de mon intimité. Je reste pour l’instant fondamentalement persuadé qu’il n’existe personne avec qui je puisse vivre ensemble, si ce n’est moi-même. Ne venez pas me contester cette évidence : je ne peux vivre ensemble qu’avec moi-même. Et parce que la langue est parfois la première victime des assauts de l’envahisseur, qu’il me soit donné le courage de la défendre en montant sur mes grands chevaux, ou mieux encore, sur la superbe jument alezane de Joseph le Grand, et tel un preux chevalier qui voudrait faire oublier cette terrible déroute que fut la Bataille d’Azincourt, permettez-moi de démolir et de jeter ici-bas ce pur galimatias, ce vivre-ensemble, ce terme abscons et absent du dictionnaire, avec l’espoir insensé que quelqu’un saura ce que peut bien signifier un galimatias, car qui voudra encore croire que la langue, avec sa sémantique et sa grammaire qui sont toutes deux censées unir les mots les uns aux autres, peut encore avoir de nos jours une quelconque importance dans un monde où les mots ont été depuis si longtemps vidés, et de leur sens, et de leur substance ? Mais que s’arrêtent là les jérémiades d’un vieux scribouillard aigri, et ami lecteur, si jamais vous vous demandez bien pourquoi je me suis engagé à brûle-pourpoint dans ce déroutant aparté, sachez que je souhaitais simplement vous adresser la mise en garde que l’on pourrait ainsi résumer : chaque époque porte aux nues un terme censé répondre aux maux récurrents de la vie en société, ainsi le fraternitaire du siècle de Baudelaire, ainsi le vivre-ensemble du mien. Et si du premier, plus personne n’entend aujourd’hui parler, j’aimerais pourtant presque le mettre à la place de l’horrible barbarisme qui se croit aujourd’hui le seul et unique trait d’union qui, par magie sans doute, rapprocherait les hommes les uns des autres pour qu’ils finissent par ne plus s’entre-tuer comme ils le font pourtant avec constance depuis les débuts de l’humanité. Voilà, ainsi se termine ce pathétique soliloque, car pour jongler avec les mots, aussi bien qu’avec des balles ou des oranges, encore faut-il avoir du talent. Il faut également à l’écrivain beaucoup de patience et de persévérance pour espérer apercevoir, tout au bout de la nuit, ne serait-ce que la promesse de l’aube. Vous pouvez vous moquer maintenant, je n’ai jamais su jongler avec plus de deux mots de vocabulaire et trois références littéraires.

En consultant une biographie où notre homme était qualifié d’humoriste, le côté jongleur sans doute, je tombais sur cette photo, prise vers la fin du vingtième siècle, en des temps où les souvenirs semblaient encore se conserver sous leur couleur naturelle, un peu avant que l’on invente des procédés permettant d’obtenir des teintes plus vraies que nature qui se transformèrent plus tard en couleurs complètement artificielles. On le voyait, avec ces yeux toujours incroyablement pétillants, prendre la pose au milieu d’un assez grand parc, et à l’arrière-plan, on pouvait distinguer malgré le flou du cliché, une longue allée rectiligne qui devait amener jusqu’à une belle et blanche demeure protégée par des chênes séculaires. À cette époque, même si la tâche n’était pas impossible, il était encore quelque peu compliqué de retrouver un tel lieu à partir des prises de vue des satellites, leur niveau de précision étant, selon les endroits, extrêmement faibles. De plus, ces images pouvant dater de plusieurs années en arrière, d’importantes erreurs d’appréciation étaient fréquentes, un tranquille champ de blé pouvant le lendemain avoir cédé sa place, soit à une bruyante zone industrielle, soit à une silencieuse et morne zone pavillonnaire. Néanmoins, avec un minimum de méthode, j’étais parvenu à localiser la demeure de l’artiste à force de recoupements et d’observations. Pour autant, mes principales interrogations n’étaient en rien d’ordre technique… Plus je me savais approcher du but, plus il me semblait impossible d’aller jusqu’au bout de ma démarche. Je ne pouvais imaginer me présenter devant un lourd grillage, et le cœur battant, approcher mon doigt d’un interphone d’où sortirait une voix qui alors me donnerait la réponse que je me refusais aujourd’hui à vouloir entendre, car combien sommes-nous à souvent préférer ne rien faire plutôt que de s’entendre essuyer un refus ? Pourtant, j’ai sincèrement voulu y croire, à défaut de vraiment essayer. Souvent je me rendais dans mon garage, et tournais pendant de longues minutes autour de ma bicyclette ; je la regardais, un peu gêné, lui expliquant que peut-être le vent était trop fort ce jour-là, où que les routes étaient rendues trop glissantes suite à une récente averse de neige, mais penaud devant son regard en acier, je ne pouvais que m’incliner, et après lui avoir bafouillé de plates excuses, je l’enfourchais sous un soleil renaissant et commençais à me diriger vers l’endroit tant convoité. Hélas, à chacune de mes tentatives, dans la petite ville qui précédait, alors que je savais que ma destinée était là, au bout de cette ligne droite qui longeait la forêt, je bifurquais systématiquement à gauche pour gravir la pente très raide d’une petite route qu’affectionnaient particulièrement les cyclistes du coin, réussissant ainsi à faire passer sans scrupule aucun, ma lamentable retraite en un petit exploit de sportif du dimanche. Je rentrais pourtant la tête très basse, me heurtant aux marches d’un podium qui jamais ne voulut de moi ; et, jour après jour, traînant le poids toujours plus lourd de ma lâcheté, je peinais de plus en plus à franchir la fenêtre de mon écran pour aller enjamber mon vélo et prendre la route, même pour une simple petite promenade qui n’aurait pas eu d’autre objectif que celui de ne pas en avoir. Les années passèrent, et la route devint pour moi le lieu de tous les dangers ; et quand exceptionnellement j’arrivais à m’extirper sans encombre de la dense circulation de la ville, je me mettais à souffler comme un vieillard devant la moindre inclinaison de la chaussée. Et puis un jour, je ne rendis même plus visite à mon vélo ; il commença à prendre la poussière, et ses couleurs vives se transformèrent, au fil du temps et de l’humidité du garage, en une sale couche d’un brun tout rouillé ; et parce que cette vision m’entraînait vers un insondable sentiment de culpabilité, mais aussi la prise de conscience que je n’étais plus au temps de l’insouciance de mes jeunes années, je recouvrai celui qui fut mon fidèle compagnon pendant tant d’années d’une lourde couverture élimée avant de fermer mon garage à clef pour ne plus jamais l’ouvrir, espérant ainsi ne pas entendre la ferraille hurler quand les rats viendraient se goinfrer du caoutchouc des pneus, de la selle, et de toute la câblerie passant à leur portée. Alors, remontant tristement me coller devant mon écran, j’imaginais comment, avec mon jongleur de mot, nous aurions fini, tout en rigolant comme de grands enfants, par trouver le titre suivant à ce tragique événement : Le cycle de la vie. Hélas, je me plantais devant mon écran, tapait théâtralement Mort d’une bicyclette, et démontrait avec ce titre combien il suffisait de presque rien pour passer à côté des plus belles choses. La nouvelle, à votre grand soulagement, pouvait tristement se terminer, et je me disais que jamais je ne pourrais rendre visite à mon copain d’artiste, moi qui ne sortais même plus de chez moi, et qui restais maintenant emmuré nuit et jour dans un long tête-à-tête avec ma poubelle.


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lundi 11 septembre 2017

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