Le cycle de la vie (deuxième nouvelle)


Le cycle de la vie (deuxième nouvelle)

Cher candidat et membre de l’Union,

Nous avons le regret de vous informer que malgré les évidentes qualités littéraires de votre texte, vous n’avez pas été retenu pour participer à l’épreuve d’admission du concours d’écrivain de l’Union. Néanmoins, si vous deviez envisager de vous porter une nouvelle fois candidat à l’avenir, nous ne saurions que trop vous recommander de modérer vos propos afin que votre texte reste neutre, aussi bien sur la forme que sur le fond. Nous vous informons d’ailleurs qu’à la suite de la lecture du passage concernant le vivre-ensemble, les examinateurs du concours d’écrivain de l’Union ont décidé de remettre votre texte aux Services de Renseignement de l’Union pour qu’ils en effectuent une expertise plus approfondie.

Depuis que l’humanité a choisi de conserver une trace écrite de toutes les histoires qui l’ont traversée, et pour peu que les hommes aient pris le temps de s’en souvenir, sans quoi même la plus indélébile des encres ne pourra jamais empêcher l’Histoire de l’effacer, il n’est pas aisé de nos jours pour le jeune littérateur, de démarrer une histoire de la façon la plus originale qui soit. Alors, plutôt que de rechercher vainement l’inspiration, autant affirmer purement et simplement que les histoires, à l’aube d’un jour nouveau, démarrent toutes de la même manière. Un matin, un être humain se lève et regarde par la fenêtre en se demandant quel temps il peut bien faire dehors : fait-il beau ? ou est-ce la pluie qui m’attend ? le ciel sera-t-il bleu, rouge, noir ou gris au moment où viendra poindre l’aurore ? la température sera-t-elle douce ? fera-t-il chaud ? ou froid ? Les nuances, selon notre emplacement sur notre petite planète, l’époque de l’année, et selon la quantité de nuages qui défilent devant notre fenêtre pour venir nous saluer selon leur humeur, la douce ondée de cette matinée contrastant étonnamment avec l’énorme orage d’hier soir, peuvent presque se décliner à l’infini. Et pourtant, en dépit de toutes ces nuances climatiques et géographiques, l’immense majorité des êtres humains qui habitent sur la Terre font chaque matin, comme ils l’avaient fait la veille, et comme ils le feront le lendemain, encore et toujours le même geste : ils se lèvent ; regardent avec une pointe d’anxiété par la fenêtre ; et, à leur grand soulagement, constatent une fois de plus que le ciel leur tient toujours compagnie quelque puisse être sa couleur. Sans doute n’allez-vous pas manquer l’occasion de venir souffler à la lueur de la bougie qui éclaire ma feuille de papier, que j’oublie certainement un peu trop vite ces individus qui ne voient rien du ciel le matin d’un nouveau jour sans fenêtre, faute de toit sous lequel ils puissent s’abriter. Oui, votre altruisme bienséant voudra absolument que j’aie une petite pensée pour tous ces humains qui ont depuis longtemps oublié les gestes simples d’une belle journée qui commence après une nuit passée dans la chaleur d’un doux foyer. Au risque de vous choquer, je n’ai aucune envie de disserter sur les conditions d’existence de cette minorité d’êtres humains, par crainte peut‑être de me sentir obligé de faire œuvre d’un peu de charité vis-à-vis de toutes les personnes qui vivent à l’ombre de ma fenêtre. Et puis, si je devais vraiment commencer à y penser sérieusement, peut‑être serais‑je désagréablement surpris de constater qu’avec toutes les catastrophes provoquées plus ou moins naturellement par l’homme sur le globe terrestre, la minorité se révélerait certainement beaucoup plus importante que pouvait être amené à l’imaginer le bienheureux citoyen de l’Union occupé ce matin-là à regarder en l’air plutôt qu’en bas en direction du trottoir et de son caniveau. Alors ami lecteur, vous non plus, n’hésitez pas une seule seconde, et joignez-vous à moi pour passer cette petite et agaçante fourmilière par la fenêtre, car n’est‑ce pas là le sort, sinon la place, qui lui est habituellement réservée tout au long de l’histoire de l’humanité ? Bien, maintenant que nous nous sommes débarrassés de ce petit détail de l’histoire, nous pouvons sereinement commencer notre récit dans un univers réglé à la perfection où la multitude est programmée pour y vivre de la plus heureuse des façons, et qui pour connaître le temps qu’il fait dehors, allume de façon mécanique la fenêtre de son écran luminescent.

*

Il était une fois un univers merveilleux où la terre était ronde, un univers sur lequel, à chaque instant, à chaque seconde de par ce monde, il se trouvait toujours quelqu’un pour se lever le matin et regarder par la fenêtre. C’était à se demander si là-haut, très loin là‑haut, il n’y avait pas un préposé spécialement dédié à ce geste anodin du quotidien ; oui, très très loin là‑haut, ne pouvait-on pas envisager un des innombrables compagnons du Divin – qu’ici-bas on aurait certainement appelé l’idiot du village – une immense liste entre les mains, et dont la seule et unique tache était de nous mettre sur pied, les uns après les autres, un par un, en continu, et ce tous les matins que le Maître de l’Univers faisait ; et s’il y avait parfois un oubli ou deux, c’était que l’univers du Divin, contrairement à celui des humains, était loin d’être réglé à la perfection, la mort faisant alors naturellement partie de ces événements qui font que l’Humanité connaît, de‑ci de‑là, quelques ratés que nous qualifions de regrettables quand nous les observons à distance, mais qui terriblement nous affectent dès lors qu’ils viennent nous toucher dans notre intimité ou notre identité la plus profonde.

Bref, tout cela pour dire, au-delà de ma récurrente difficulté à démarrer cette histoire, que l’humanité qui ouvrait ses volets tous les matins, malgré toute sa diversité face à la couleur du ciel, n’avait finalement rien de bien originale. C’est dans ce contexte, en regardant par la fenêtre les premiers rayons du soleil d’un dimanche de début de printemps, moi qui étais donc certain d’être comme tout un chacun en phase avec la perfection de ce monde, que je sentis pourtant pendant une fraction de seconde que quelque chose d’imperceptible m’échappait, comme si l’imperceptible ne pouvait jamais être à la portée de l’homme, même de celui qui, parce qu’il s’autoproclamait poète, passait sa vie à ne jamais l’attraper en dépit de la conscience de son existence. Pouvait-il alors en être autrement pour un amoureux anonyme de la petite reine, cet homme qui enfin pouvait se décider à reprendre sa passion sans risquer inopportunément de glisser vers les fossés, maintenant que le givre et le verglas, qui avaient pris possession des routes durant l’hiver, se vaporisaient enfin dans l’air ? Pardonnez-moi cette étrange et subite interrogation qui va jusqu’à m’étonner moi-même : voilà que je m’apprête à m’entretenir avec vous de bicyclette, au risque je le crains, de me lancer dans un bien trop important développement, voire dans toute une histoire qui nous entraînerait hors du cadre de cette simple nouvelle. Donnons-nous plutôt rendez‑vous une autre fois pour poursuivre la tête bien dans le guidon, une route qui serpentera longuement en direction d’un vertigineux col montagneux. Aussi ne me bornerai-je ici qu’à vous narrer rapidement l’excursion que je fis ce jour‑là.

*

Somnolant sous la douceur de l’air, les rues de la ville étaient encore silencieuses, à peine perturbées par de rares piétons ayant été plus prompts à profiter du soleil naissant pour aller chercher la baguette blanche et fraîche de leur petit déjeuner, que les automobilistes paresseux qui ne manqueront pas dans quelques heures de chevaucher un trottoir déjà fortement encombré de tous les retardataires qui s’en retourneraient piteusement chez eux en compagnie d’un vieux croûton brûlé. Loin de ces considérations farineuses d’une matinée dominicale pas toujours de tout repos, notamment pour ceux qui ne croyaient plus à rien, la voie était libre pour ce cycliste prudent qui, après avoir jeté un coup d’œil rapide à travers la fenêtre, et ravi par l’atmosphère printanière qui semblait régner dehors, pouvait refermer tranquillement la porte derrière lui et entamer sa promenade à vélo sans trop d’appréhension, et ce contrairement au reste de la semaine où il préférait éviter d’emprunter une chaussée alors la propriété exclusive d’une hargneuse et bruyante armada de véhicules à quatre roues.

Malgré ces conditions idéales, il me fallut de longues minutes avant de me retrouver complètement à l’aise, le temps de voir lentement s’effacer la ville au profit d’une campagne que je trouvais plus accueillante ; quelques énormes ronds‑points, une zone industrielle et sa route défoncée, un quartier pavillonnaire rejeté en lisière de la petite métropole, et enfin j’aperçus sur les bas-côtés quelques haies sauvages où seules de rares ronces aventureuses se risquaient à venir égratigner le crépi des murs de maisons de plus en plus clairsemées au milieu d’une verdure encore largement domestiquée. Enfin, au gré d’une énième intersection, je rencontrai quantité de touffus taillis parmi lesquels je m’émerveillais de retrouver des trésors que je croyais à jamais disparus, tel l’or du cytise qui illuminait les abords du village de mon enfance. Pendant près d’une heure, je parcourus alors des routes aux tracés familiers pour les avoir maintes fois empruntées ; ainsi cette longue traversée au cœur d’une magnifique petite vallée boisée où reposaient les ruines d’une très ancienne abbaye ; ainsi cette clairière qui émergeait au sommet d’une butte et qui timidement découvrait un profond sous-bois s’étalant sous un sol sablonneux ; ainsi cette longue descente très roulante et sans danger dans laquelle j’aimais prendre de la vitesse, à l’ombre d’arbres dont les larges branches entreprenantes s’étaient mises en tête d’obstruer le ciel, et qui toujours me propulsait en plein cœur d’un bourg où invariablement je tournais à gauche pour prendre une petite pente très raide qui débouchait sur un plateau dépourvu du moindre arbuste, et où les champs s’étendaient à perte de vue, indolents et insensibles à ce vent en rafales qui pourtant bousculait sans précaution aucune même les promeneurs les plus aguerris. Ce jour-là, un peu comme dans un rêve, je ne suivis pas mon parcours habituel. Pour la première fois, je continuais tout droit. Je savais, pour en avoir souvent étudié la topographie sur une carte routière, qu’il me fallait d’abord emprunter une longue ligne droite d’un peu plus d’un kilomètre avant de prendre une petite route qui remontait légèrement vers le nord, route qui me déposerait devant la paisible demeure où se reposait l’homme que je m’étais mis en tête de rencontrer depuis de nombreuses années et pour lequel, du fait de sa célébrité, je remettais sans cesse la visite de peur de le déranger dans sa paisible retraite. Je ne savais si c’était l’anxiété grandissante, une sensation semblable à celle qui nous enveloppe aux prémices d’une rencontre que l’on espère amoureuse, ou si cette partie du paysage n’avait que peu de caractère, mais toujours est-il qu’en dehors d’un chêne lierre retombant paresseusement sur les pierres de la façade d’un restaurant, et dont j’imaginais qu’il était le lointain descendant d’une authentique auberge qui avait certainement dû servir de première étape avant un long voyage en province, je ne gardais qu’un vague souvenir de cette ligne droite, tout du moins jusqu’au moment où ma conscience fut tirée de sa torpeur par un spectacle qui m’apparut bien singulier. Devant moi, j’aperçus un vaste rond-point comme il en existait des milliers disséminés au milieu de toute l’infrastructure routière de l’Union ; il semblait y régner une importante agitation, et plus la vision du lieu se faisait nette à mesure que je m’en rapprochais, plus j’avais l’étrange impression de basculer dans le flou et hors de toute réalité. Quand enfin je pus embrasser l’ensemble de la scène du regard, je vis une ambulance arrêtée en plein milieu du rond‑point, et dont la lueur bleutée du gyrophare tournoyait dans une ronde frénétique et envoûtante ; derrière elle, de nombreux véhicules attendaient sagement le droit de pouvoir en faire le tour. Les ambulanciers, reconnaissables à leur longue blouse d’un blanc éclatant, couleur dominante de la tenue professionnelle du corps hospitalier, comme me l’avait indiqué la lecture récente (je cherchais à savoir pourquoi un métier, si salissant dès lors qu’était détecté chez le client du moment une importante hémorragie, avait une conception aussi immaculée de la tenue vestimentaire) d’un décret de l’Union précisant les conditions exigées pour les véhicules et les installations matérielles affectés aux transports sanitaires terrestres – décret dans lequel j’avais d’ailleurs appris, à défaut de la réponse à la question que je me posais, que le véhicule, pour être réglementaire, devait contenir au moins cinq morceaux de sucre entre autres éléments de secourisme d’urgence – les ambulanciers donc, s’affairaient autour d’un homme dont les couleurs chatoyantes de l’accoutrement qui le moulait de la tête aux pieds proposaient un contraste saisissant avec l’extrême pâleur de son visage. Immédiatement après la découverte de ce premier tableau qui hélas avait toutes les caractéristiques de la nature morte, je fus absorbé par un autre spectacle que je vais maintenant tenter de vous dépeindre. L’autre extrémité du rond‑point, coupé à la circulation sur quelques mètres, voyait défiler des centaines de coureurs à pied comme autant de petites taches plus bariolées les unes que les autres, et je compris soudain que le gisant du tableautin précédent s’était sans doute détaché de cette vaste fresque sur laquelle je voyais maintenant distinctement une interminable et impressionnante chenille monter en zigzagant au milieu des arbres de la forêt. Pour une raison inexplicable, je fus pris de panique à la vue de ce triptyque, comme si la vision de toutes ces couleurs allait m’entraîner vers le haut mal ; le gyrophare, le coureur allongé, et maintenant la chenille ; tout se mélangeait et clignotait dangereusement dans mon esprit en un portrait abstrait et dérangeant représentant un visage cubique au regard vide, une femme peut-être, et dont le sourire crispé semblait vouloir se déchirer au milieu des sanglots ; alors, malgré les cris d’indignation proférés par les coureurs que je bousculai, malgré les panneaux d’interdiction qu’agitèrent dans tous les sens les préposés à la gestion des flux circulatoires, je forçai le passage et traversai rapidement le sens giratoire, poussé par la peur que je pusse ne jamais en sortir. À peine m’étais-je extirpé de cet espace de non-sens que je croisai un fourgon tout de noir carrossé, et dont les vitres étaient si fumées qu’il me fut impossible d’en distinguer l’intérieur. Arrivé à ma hauteur, le lugubre véhicule ralentit tandis que la vitre avant côté conducteur se baissait, laissant apparaître une tête grise et spectrale rehaussée d’une casquette et de larges lunettes noires, et au milieu de laquelle se tordait, sous le coup de la déception de m’avoir vu lui échapper, une large bouche édentée. Timidement, j’esquissais par compassion pour sa mine défaite un petit geste engageant en direction du rond‑point, espérant ainsi, même si ce n’était pas lui qu’il était venu chercher dans un premier temps, que le fossoyeur retrouverait rapidement le sourire, et qui sait un peu de couleur, en constatant qu’il ne s’était pas déplacé pour rien, la mort ayant tout de même rattrapé au tournant un de ces fous crédules qui espérait pourtant bien lui échapper en courant sans fin autour d’un rond‑point.

À la suite de cet étrange incident, et sans doute pour l’oublier au plus vite, je redevins beaucoup plus attentif au monde qui m’entourait. Sur ma gauche, les haies de ficus alternaient avec des haies plus sauvages, les premières appartenant certainement à des propriétaires pressés de se cloîtrer à peu de frais dans leur jardin afin de ne pas jalouser leurs voisins plus patients qu’eux, et qui un jour verront églantiers, troènes et autres prunelliers s’épanouir, leur permettant alors de contempler tranquillement un petit morceau de nature où oiseaux et enfants aimaient à venir s’y glisser. Sur ma droite, j’aperçus un long bâtiment dont la tristesse architecturale me laissa inexplicablement à penser qu’il s’agissait d’une école. Oh ! une minuscule chapelle, bordée au nord par un petit jardin, et au sud par un vaste verger. Et là, de l’autre côté, regardez ! une magnifique meulière qui dépasse timidement d’un coteau arboré. Je m’interromps ici et souris devant mon enthousiasme enfantin : me voilà tout à coup complètement libéré pour enfin profiter des paysages traversés. Un passage boisé et c’est un chemin qui part se perdre au milieu d’un taillis d’arbrisseaux. Encore quelques mètres, et j’entrevois sur ma gauche la petite route, anodine pour tout un chacun, mais pour moi de tant d’importance. Arrivé à son intersection, je dois m’arrêter, le temps de laisser passer un véhicule qui arrive en sens inverse. J’en profite pour tranquillement observer la maison qui borne le carrefour ; presque carrée à sa base, elle est coiffée de deux petits chapeaux triangulaires au milieu d’un jardin où se dresse tout penaud un arbre récemment élagué, et à qui je dois certainement la vision temporaire d’une propriété qui habituellement se réfugie derrière un pudique voilage de verdure. Devant l’entrée, comme une faute de goût, un séchoir où pendouillent honteusement des vêtements bleus et blancs. La voiture vient de passer, je peux tourner à gauche et reprendre mon cheminement. Longeant maintenant l’autre côté de la propriété, j’aperçois un sécateur, preuve d’une haie ni complètement sauvage ni complètement domestiquée mais fraîchement taillée, et qui attend sagement au creux d’un mur d’être rangé au fond d’un de ces abris de jardin qui auraient certainement fait le bonheur de tous ceux que nous avons envoyés s’écraser en contrebas de nos fenêtres au début de ce récit.

Dorénavant pleinement accompagné par le temps présent, me sentant pleinement vivre mon histoire, mon cœur se met à battre à tout rompre, et je doute que cela soit à cause de la déclivité, plutôt faible, de la route empruntée. Non, j’approche tout simplement de ma destination ; sur ma gauche, une première grille de couleur verte, une entrée de service que prolonge un immense mur en pierres assorti d’une rangée d’arbres aux branches touffues, plantés là pour prêter main-forte au mur d’enceinte dans le cas bien peu probable où sa hauteur, pourtant déjà impressionnante, ne devait suffire à cacher l’horizon au passant curieux. J’y suis presque. Encore une centaine de mètres, et me voilà immobilisant mon vélo juste devant l’entrée principale. Je descends, et m’approche prudemment. Étrangement, il n’y a ni interphone, ni la moindre caméra de surveillance à proximité de la grille, et je ne peux lire que cette étonnante pancarte où est inscrite la phrase suivante : prière de refermer le portail après passage. Un simple geste de politesse serait-il suffisant pour être le bienvenu en ces lieux ? Je n’ose encore y croire. Je m’avance, et avant de franchir la grille, je m’immobilise pour jeter un œil inquiet sur la longue allée qui me fait face, de peur qu’un homme en surgisse et m’intime au dernier moment l’ordre de faire demi‑tour. Un ultime regard de part et d’autre de la propriété, et j’effleure timidement le lourd portail qui comme par enchantement, s’ouvre en silence sans l’éternel grincement qu’aurait dû provoquer un entretien mal assuré au moment où ma main ose le pousser légèrement. De façon étonnante, alors que je pensais que l’excitation allait atteindre son paroxysme, une immense quiétude vient envahir aussi bien mon corps que mon esprit au moment d’entrer dans le domaine. J’enlève lentement mon casque, le pose soigneusement sur mon vélo que je guide sur le côté droit avec une main tenant le guidon, et marche prudemment le long d’une longue allée délimitée par le vert d’une herbe douce et généreuse. Déjà un premier croisement, avec ce chemin partant en biais vers la droite, plus petit et bordé d’arbres, et qui m’invite à m’enfoncer plus avant dans la propriété ; au-dessus de ma tête, les hirondelles strient un beau ciel azur encore vierge de toute trace de vapeur aérienne. Je continue d’avancer, de plus en plus lentement pour ne pas arriver trop rapidement à un dernier embranchement où je vais suivre une nouvelle allée, cette fois bordée de fleurs. Il ne me reste plus que quelques pas à faire ; il est là ; je le sais avant même de l’apercevoir. Profitant sans doute de la quiétude du lieu, il semble regarder par-delà d’invisibles nuages. C’est d’une voix tranquille, presque recueillie, que j’engage, pour mon plus grand bonheur, la conversation :

- Bonjour monsieur D. Je vous prie de bien vouloir excuser mon arrivée, aussi impromptue soit-elle ; mais soyez rassuré, je ne compte pas vous importuner très longtemps, je ne fais que passer.

- Ne vous excusez pas cher ami, ne vous excusez-pas ! Les gens qui résident en ce lieu ont l’habitude de trépasser plutôt que de passer ; rares sont les gens de passage, en dehors de passants très pressés qui passent voir un trépassé. C’est d’ailleurs un bien amusant passe-temps que de… mais excusez-moi à mon tour, je suis incorrigible ! voilà que je reprends immédiatement mes petites manies alors que je n’ai même pas pris le temps de demander avec qui j’avais l’honneur de converser ! Quant à vous, je suppose que vous savez qui je suis, car cela fait maintenant quelques années que mon nom est, ici-bas, solidement gravé dans le marbre. Comment vous appelez‑vous donc, mon cher ami ?

- Z, je m’appelle Z. Monsieur Z.

- Étonnant cela… Monsieur Z dites-vous ? Permettez-moi de trouver ce patronyme quelque peu étrange, mais qui siérait parfaitement à un personnage de roman !

- Vous ne pensez pas si bien dire, puisque ce n’est effectivement pas mon vrai nom, je dois vous l’avouer. Mais c’est ainsi que j’aime à me faire appeler, dès lors que je souhaite dialoguer avec quelqu’un dans l’un ou l’autre de mes récits.

- J’aurais dû m’en douter ! Et serions-nous, vous et moi, au moment où je vous réponds, là, tout de suite, dans un de vos livres ?

- Oui, c’est exactement cela ; et c’est d’ailleurs pour cette raison que je souhaitais vous rencontrer, espérant obtenir votre assentiment pour utiliser un de vos textes dans un prochain ouvrage.

- Ah, mais bien entendu, c’est même une excellente nouvelle !

- Je ne saurais dire, je ne l’ai pas encore écrite.

- Bien évidemment, bien évidemment… Pourquoi suis-je donc si pressé ! Et puis sinon, quel intérêt de venir me voir, cela serait complètement absurde n’est-ce pas ? Mais ne m’en veuillez pas de trouver quand même bien dommage qu’elle ne soit pas encore écrite votre nouvelle, car cela m’aurait fait extrêmement plaisir que de pouvoir simplement la lire, ce soir pourquoi pas, juste avant de m’endormir, à la nuit tombante… non pas que les soirées soient d’un ennui mortel, mais…

- Excusez-moi de vous interrompre, mais je ne suis pas certain que le crépuscule soit le meilleur moment pour lire ma nouvelle.

- Ah ? Et pourquoi donc ?

- Je crains que la nouvelle ne soit pas très drôle, et je ne voudrais pas troubler votre sommeil.

- Vous savez, mon cher ami, mon sommeil est éternel et les soirées plutôt calmes par ici, calmes à un point tel que les vivants eux-mêmes, s’ils le souhaitaient, pourraient venir paisiblement s’assoupir sous les frondaisons ; mais rares sont les vivants qui viennent profiter du silence des morts, y compris en journée ; alors le soir, vous imaginez… Ils ont tort d’ailleurs, ils devraient venir plus souvent, je suis certain que cela leur apprendrait un tant soit peu à mourir sans trop d’appréhension. Visiter un cimetière, c’est un peu comme visiter son futur chez soi non ? D’ailleurs, depuis que je réside en ce lieu, je regretterais presque de ne pas en avoir visité plus souvent des cimetières, de mon vivant.

- Si je puis me permettre, vous avez peut-être le temps maintenant, sinon de visiter les cimetières, au moins de profiter de celui-là ?

- En êtes-vous persuadé ? Pensez-vous vraiment qu’il puisse en être toujours ainsi, mon jeune ami ? Si vous étudiez un peu l’histoire des cimetières et de leurs morts, je suis certain que vous pourriez tomber sur d’étonnantes anecdotes de morts qui ont déménagé ; tenez, comme cette gouvernante faite duchesse en des temps révolutionnaires, et dont les ossements voyagèrent en train, peut-être même dans une valise ! pour passer de la vie de château à l’anonymat d’un petit cimetière de campagne. Non, ne croyez pas que la vie éternelle soit de tout repos, et qu’un caveau de famille soit indéboulonnable ; sans compter qu’au-delà des affres de l’histoire, rares sont les humains prévoyants qui pour leur mort, achètent leur pied sous terre à vie ! Certes, je peux de mon côté m’estimer heureux, car même si je ne dispose pas d’une descendance pouvant venir fleurir ma tombe, je peux toujours compter sur de nombreux amis. Mais pour combien de temps encore ? Vous voyez, même quand on est mort, on continue de s’interroger sur la vie éternelle, et de ce que demain sera fait !

- Cela ne cesse-t-il donc jamais monsieur D ?

- Allez savoir, cher Monsieur Z, allez savoir… mais oublions mes petits soucis métaphysiques et revenons-en à l’objet premier de votre visite ! De quel texte souhaitiez-vous vous inspirer ?

- Du plaisir des sens, Monsieur D.

À l’énoncé du titre, Monsieur D restera un moment interdit, avant de poursuivre, l’air soudain songeur…

- C’est étonnant que vous soyez venu me parler de celui-là. Très étonnant… Vous savez, avec ce texte, j’ai longtemps tourné en rond, me retrouvant souvent dans une impasse. Et puis un jour, alors que je rongeais mon frein, tout s’est accéléré ! Et ce sont mes personnages qui se sont mis à tourner en rond. C’est bizarre n’est‑ce pas ? J’ai d’ailleurs souvent comparé l’écriture avec les accidents de la route. Oui, l’écriture c’est un peu comme un accident de la circulation, on se prend à vouloir écrire plus vite que de raison, on rate une page comme on raterait un virage, et c’est un platane qui nous recueille de poésie…

L’arbre de la vie

Quelques égratignures sur le tronc d’un platane
Le long d’une route droite infinie
À son pied, de larges traces dans la boue
Viennent marquer la fin d’une vie
Quelques fleurs sur le tronc d’un platane
Le long d’une route à la ligne droite infinie
À son pied, une herbe fraîchement tondue
Illusion d’un jardin où l’enfant a grandi
Quelques fleurs à l’ombre d’un platane
Le long d’une belle allée fixant l’infini
À son pied, quelques tombes alignées
Se reposent des accidents de la vie

Si vous saviez Monsieur Z, le temps qu’il m’aura fallu pour écrire ce petit texte absurde, si vous saviez ! Monsieur Z ? Tiens, il n’est plus là, et je ne l’ai pas vu me quitter. Sans doute mon esprit s’est-il encore égaré quelques instants dans les limbes. J’espère qu’il ne m’en tiendra pas trop rigueur de m’être ainsi éclipsé. Bonne route, cher Monsieur, soyez persévérant dans votre quête, et je suis certain que vous trouverez un jour la sortie de votre rond-point, et que si cela doit être par accident, que cela ne vous conduise pas tout de suite vers la vie éternelle. Vous avez encore le temps, Monsieur Z, vous avez encore le temps, et tant de belles choses à accomplir…

Je remontai vers la sortie du cimetière par une petite contre‑allée. Le silence imposant qui régnait contrastait avec le bruit métallique que déclenchaient les cales de mes chaussures de vélo à chaque fois qu’elles s’enfonçaient dans les graviers au moindre de mes pas. J’aurais tant voulu pouvoir continuer mon dialogue avec Monsieur D, mais je savais que je venais de vivre, malgré la brièveté de notre rencontre, un de ces moments d’exception qui jusqu’alors m’échappaient, un moment tel que… comment vous l’exprimer ? … Lorsque j’étais arrivé devant la tombe, après un bref moment de silence et de recueillement, la mélodie des mots avait commencé. Pendant un cours instant, j’avais senti le Monde s’arrêter. Ou plutôt, j’avais ressenti l’espace d’un instant, la parfaite unicité du Monde, comme si toutes les choses et tous les êtres étaient exactement à la place qui devait être la leur. J’étais à la fois présent et absent, acteur et spectateur, comme si j’avais vécu cet instant, non pas de l’intérieur, mais de l’Untérieur, un moment où un Monde unifié s’était créé autour de moi et en moi. J’étais du monde des vivants, j’avais côtoyé le monde des morts, et les deux s’étaient unis dans un seul et même univers.

Je me souvins alors de ce musicien, alors qu’il était l’invité d’une de ces rares émissions radiophoniques où l’on prenait encore le temps de vous laisser parler, et qui avait déclaré quelque chose comme : « je passe beaucoup plus de temps en compagnie de mes morts, qu’avec les vivants. » Je cite de mémoire ses paroles, sans arriver hélas à en retrouver les exacts mots ; et cette douceur qui se dégageait de sa voix… J’avais trouvé sa réflexion magnifique de profondeur, de beauté, d’humanité. Quoi de plus beau en effet, que de savoir faire au plus profond de notre intimité, une petite place pour tous les êtres chers qui nous ont quittés, et d’aller régulièrement leur rendre visite, que ce soit à l’occasion d’une simple promenade dans leur cimetière, ou lorsque notre pensée rencontre l’âme du défunt lors d’une escapade de notre esprit. C’est sans doute cela aussi la vie sur terre, que de savoir accorder du temps à la mort, à nos morts, afin de ne pas les oublier, pour ne jamais oublier que si nous sommes là, sur ce petit lopin de terre, c’est que d’autres y ont vécu, ont aimé, et puis sont morts ; nous devons vraiment en prendre soin, et souvent avoir une pensée pour eux, afin que ceux qui ne manqueront pas de passer après nous puissent faire de même, pour les siècles des siècles.

Quand j’ai refermé sans bruit la grille derrière moi, j’ai remis mon casque, enfourché mon vélo, et je suis resté en équilibre. Non, pas celui qui vous évite de pencher d’un côté ou de l’autre du cadre, mais un équilibre tel que lorsque je me lève par un matin ensoleillé d’un beau dimanche de printemps, je me fiche pas mal d’ouvrir la fenêtre pour voir le temps qu’il peut bien faire dehors. Non, je prends simplement le temps de remercier Celui qui m’a mis là de ne pas m’avoir mis ailleurs et autrement que ce que je suis, et je sors en riant sous les giboulées d’un ciel qui change d’avis à chaque instant pour aller joyeusement sauter dans des flaques d’eau qui auront comblé les nids de poules du chemin de terre qui longe la mare aux canards, me souvenant pendant une petite heure que malgré le temps qui avance, les enfants ont toujours eu beaucoup mieux à faire que d’inventer les prévisions météorologiques et les ronds-points. La prochaine fois, pour aller jouer dans les flaques, peut-être prendrai‑je mon tricycle, car je ne sais pas encore faire de vélo sans tomber ; je ne suis pas encore très dégourdi question équilibre ; mais n’ai-je pas toute la vie, et bien plus encore, pour y parvenir ?


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mardi 24 octobre 2017

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