Le doryphore


Le doryphore

Je me tenais accroupi le long du canal d’irrigation, prêt à bondir. Au loin, je distinguais à travers les reines-des-prés que mon père avait toujours pris soin de ne jamais faucher, la fragile embarcation composée sommairement de ses trois éléments : une écorce de pommier ; un bout de petit bois sec et bien droit prélevé à un fagot destiné à démarrer en hiver le feu de cheminée ; et une feuille, la plus grande possible, fraîchement détachée de son arbre et pour laquelle il m’était toujours douloureux d’en déchirer quelques morceaux pour venir les ficher à mon mât de fortune. Une fois la modeste construction achevée, le rituel était dès lors immuable : je lançais le bateau dans l’eau glacée à l’endroit le plus haut du terrain, pour immédiatement me précipiter en contrebas en suivant le canal qui marquait la limite du champ familial avec ceux alentours ; puis, à peine essoufflé par une petite course de cinquante mètres, j’assistais alors fièrement à l’arrivée de mon voilier. Il n’était pourtant pas rare que certains n’arrivassent jamais à destination, et souvent je les retrouvais, disloqués sous l’effet du courant, coincés derrière une pierre, ou encore emmêlés dans des herbes folles de soleil venues plonger dans l’eau pour s’y rafraîchir. Il m’arrivait parfois de ne jamais retrouver le frêle esquif ; et, devant cet espace créé au fil de l’eau, je ne pouvais que rêver avec tristesse à ces navigateurs solitaires portés disparus, ces héros malgré eux qui ne tenaient leur reconnaissance le temps d’une chanson, qu’à leur tragique disparition. Alors, comme si l’homme n’avait pas d’autre destinée que celle d’être fasciné par tout ce qui jamais ne passait à sa portée, moi qui n’avais fait qu’entrevoir la baie du mont Saint‑Michel à travers les vitres sales d’un car de voyage scolaire de fin d’année, je m’imaginais, la tristesse cédant soudainement sa place à l’excitation, sous une pluie battante et enivré par le vent du large, à la pointe du cap Horn indiquant la direction à suivre à tous les bateaux qui s’aventuraient à le franchir sur une mer démontée.

Parce que j’étais perdu au milieu de cette rêverie, je ne l’avais pas entendu s’approcher. C’est le bruit d’une pierre jetée dans mon espace de jeu qui me fit relever la tête. Il était assis de l’autre côté du canal, le regard fixé sur les ronds dans l’eau qui déjà se dissipaient. C’était un enfant de la vallée, en vacances, tout comme je l’étais. Ou plutôt, lui était en vacances chez lui, alors que de mon côté, j’étais certes en vacances, mais pas vraiment chez moi. Enfin, c’est ce que j’avais cru comprendre des houleuses discussions entre mes parents et les anciens du village, au sujet de leur chalet nouvellement construit dans la plaine au milieu de pommiers presque centenaires dont une petite dizaine avaient dû être abattus pour laisser un peu de place à leur résidence secondaire. Mes parents n’étaient pas nés ici il est vrai, mais s’ils aimaient venir passer quelques semaines par an entre l’ubac et l’adret, ce n’était pas non plus pour venir faire du pédalo au milieu des neiges éternelles, sinon je suppose qu’ils auraient choisi la mer, cette mer que je tentais de remonter à la surface du petit ruisseau qui irriguait les champs et les jardins de ce petit village de montagne, en cette matinée ensoleillée d’un début de mois de juillet.

Alors comme ça tu es un doryphore…

La phrase avait été prononcée sans animosité apparente, et peut-être même sans intention de me blesser. Sans ajouter le moindre mot, il s’était remis sur ses pieds et était reparti tranquillement vers le bourg. Alors qu’il disparaissait derrière le mur de l’école, je me trouvais toujours là, accroupi et incrédule, fixant le courant d’un canal ayant maintenant laissé filer mon navire vers le torrent qui traversait la plaine et ses pommiers. Aujourd’hui, je repense souvent à cette scène quand je m’assieds au même endroit en prenant soin de ne pas piétiner ma blessure d’enfance, et que je regarde mes enfants jouer le long du ruisseau. Trente années plus tard, alors que je souris devant leur innocence quand ils se tournent vers moi et crient joyeusement : « Papa ! Papa ! regarde ce que nous avons inventé ! » en me montrant leurs petits bateaux en écorce de pommier, je ne peux m’empêcher de me demander pourquoi j’avais été catalogué du côté des nuisibles, comme si j’allais sortir de ma chambre la nuit tombée, et ravager de mes bras longs et maigrichons les pommes de terre des jardins environnants.

Le petit village de montagne s’était docilement transformé depuis mon enfance : d’autres chalets étaient apparus autour de la demeure familiale et d’autres pommiers qui étaient peut-être devenus centenaires avec le temps, avaient eux aussi été abattus au grand désespoir de nouveaux anciens du village pourtant bien contents de vendre à bon prix la terre ancestrale au nouvel arrivant. De leur hauteur, les montagnes dont le long manteau neigeux ne cessait de rétrécir au fil des ans et des orages attendaient toujours patiemment l’homme qui voulait bien se donner la peine, non pas de les escalader sauvagement, mais de les aborder avec détour et déférence afin de venir leur caresser doucement les flancs ; j’ignorais si les montagnes voulaient toujours faire de moi leur amant, car peu à l’aise même devant la beauté de la nature, je préférais aujourd’hui encore, garder mes distances et observer le panorama d’assez loin. Cet endroit qui suffisait à mes timides sentiments, ce lieu vers lequel j’aimais à me diriger chaque matin en imitant les pas lents mais assurés d’un guide de la vallée, je l’avais trouvé du côté du cimetière, quelque peu en amont du village. Pour m’y rendre, il me suffisait de prendre la route qui plongeait vers le vallon voisin, et après le dernier chalet, au moment où celui-ci cédait sa place à un pont enjambant un torrent devenu rivière par le simple ralentissement provoqué par la plaine qu’il venait de traverser, de prendre à gauche vers le levant une petite pente herbeuse qui montait doucement et révélait une vaste étendue herbeuse a priori sans aucun caractère pour le marcheur empressé. Pourtant, il lui aurait suffi de prendre le temps de s’arrêter quelques secondes, d’effectuer un lent tour complet sur lui-même, et il se serait rendu compte combien la vue y était magnifique, les tons dorés des champs se mariant élégamment avec le vert des mélèzes et le blanc des glaciers. Ce matin, comme tous les matins précédents, j’avais emprunté la petite pente herbeuse ; ce matin, comme tous les matins précédents, j’avais longé le mur d’enceinte du cimetière avant d’arriver devant une grille toujours ouverte qui nous invitait à entrer nous reposer quelques instants en attendant l’éternité ; et ce matin, comme tous les matins précédents, j’avais néanmoins préféré bifurquer prudemment au niveau de la grille, laissant ainsi le cimetière derrière moi pour prendre un peu de hauteur en remontant un champ clairsemé de regain que coupait en deux un petit canal d’irrigation. Lorsque j’estimais m’être suffisamment élevé, je me retournais, contemplant en contrebas la version miniature du pauvre monument aux morts qui, séparé des tombes par une petite mer de sable, se languissait jour après jour de nouveaux noms à inscrire sur le marbre de la liberté. J’abandonnais là le cénotaphe et sa coquille vide à son triste sort et commençais à pivoter lentement. Comme si je souhaitais m’en débarrasser le plus rapidement possible, mon regard se portait invariablement vers la seule tache indélébile qui venait quelque peu altérer le paysage : c’était un long bâtiment blanc, lointain souvenir issu du cerveau d’un architecte qui n’avait certainement jamais eu l’occasion d’admirer son œuvre de l’endroit où je me trouvais, préoccupé qu’il fût d’avoir à penser à tout ce qui pouvait simplifier la vie des milliers de skieurs qui déboulaient les mois d’hiver sur les pentes douces et enneigées de ce versant nord protégé des vents. Heureusement, un peu à l’écart, la montagne retrouvait rapidement sa tranquillité par le truchement d’une immense paroi verticale qui venait mourir en cascade de rochers au pied du village. Rasséréné, je poursuivais ma contemplation et suivais alors la route qui, sans autre issue possible, montait en quelques lacets désespérés vers trois chalets d’alpage résistant encore vaillamment à la modernité, et que surplombait le vert éclatant d’un pâturage de montagne qui accueillait alternativement les moutons en été et les chamois en hiver quand ces derniers n’avaient pas d’autre choix que de descendre le plus bas possible à la recherche d’un pied de genévrier ou d’hypothétiques pierres à sel qu’un berger étourdi aurait égarés derrière lui au début de l’automne. Laissant là ce petit carré chargé de verdure et du temps qui lentement s’écoulait, je continuais mon mouvement. C’était toujours avec une certaine affection que je posais mon regard sur un petit sentier qu’enfant j’avais souvent aimé arpenter, et qui s’en allait mourir dans le lit d’un torrent qui ne vivait qu’au moment de la fonte des neiges au début du printemps. Le reste de l’année, son repos permettait alors au collectionneur de cailloux de venir tranquillement récolter dans le lit asséché des pierres miraculeusement hérissées de cristaux immaculés. Combien d’entre elles étaient encore entassées dans un vieux sac à dos au fond du garage ? Je savais maintenant que mon voyage touchait à sa fin, et c’est avec un petit pincement à l’âme que je finissais ma contemplation sur le massif montagneux certes voisin, mais qui paraissait être là pour quelqu’un d’autre que moi, et au-dessus duquel de forts vents ascendants attiraient l’été sous un ciel d’azur privé de nuages, tous les planeurs de la région dans un singulier ballet aérien. Ébloui à présent par la luminosité naissante, j’étais obligé de baisser les yeux, et me demandant si je ressortais vainqueur ou vaincu de mon tour d’horizon, je retrouvais le monument et ses morts pour qui ce genre d’interrogation n’avait plus guère d’importance. Enivré par la pureté de l’air, je m’asseyais prudemment, m’attardant pendant de longues minutes à observer avec affection la petite cité de tombes et ses minuscules ruelles protégées par quelques cyprès encore endormis. Que le plus tard possible je pousse les grilles de ce cimetière. Que le plus tard possible j’y pose mon tabouret et sorte ma guitare, avant de commencer à en gratter les cordes. Et j’espère que ce jour‑là, les anciens du village n’auront rien contre le pédalo de la chanson.


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lundi 11 septembre 2017

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