Aux premières loges


Aux premières loges

La Société des Écrivains de l’Union tenait à vous rappeler combien il est extrêmement difficile de terminer une histoire. Souvent même, celle-ci se termine mal, voire très mal. Aussi, afin de vous aider à surmonter au mieux cette difficulté, nous vous proposons en guise d’exercice final, d’imaginer la nouvelle suivante : vous devez vous mettre dans la peau d’un écrivain qui doit écrire la dernière nouvelle d’un recueil de nouvelles dont le thème est un écrivain qui doit écrire des nouvelles, et notamment la dernière nouvelle d’un recueil de nouvelles dont le thème est un écrivain qui doit écrire la dernière nouvelle d’un recueil de nouvelles dont le thème est un écrivain… Bref, un thème d’une grande profondeur qui demandera de votre part une importante implication. En vous souhaitant le meilleur, aussi bien pour la fin de cette nouvelle, que pour la suite de votre carrière. Et inversement, si malgré notre aide, tout ceci devait vraiment très mal finir…

- Monsieur Berthelot, quel malheur !

- C’est gentil de votre part de m’avoir prévenu, Monsieur Ramirez.

- C’est normal, il vous appréciait tellement ! Un terrible drame ! On l’a retrouvé juste là, en bas des marches qui mènent à l’entrée de l’immeuble. Une chute de dix mètres ! À son âge, c’était la mort assurée ! Pauvre homme ! Les inspecteurs de Police ont rapidement et très logiquement conclu à un suicide, car ils ont retrouvé un courrier dans la poche arrière de son pantalon ; une lettre en provenance d’un éditeur, et sur laquelle il avait ajouté d’une écriture tremblante la phrase suivante : « Cette lettre de refus sera la dernière ! » Ah ! Monsieur Berthelot, quelle épouvantable tragédie ! Il commençait vraiment à perdre la raison avec toutes ces histoires qui lui trottaient dans la tête, vous savez ! Je vais vous dire, Monsieur Berthelot : ce n’est jamais bon d’avoir trop de choses dans la tête ! Au bout d’un moment, elles font « ding » « ding » « ding » les unes contre les autres, et cela peut vous rendre fou. Moi, pour éviter ce genre de soucis, je fais un peu comme pour le hall d’entrée de l’immeuble : un coup de balai, du savon et un grand seau d’eau, la serpillière qui va bien avec, et hop ! on en parle plus ! Après un bon lavage de cerveau, je suis un concierge nouveau, un homme neuf, un homme heureux ! Oh ! bien sûr, au fur et à mesure que la journée avance, ma tête se remplit de nouveau, c’est inévitable ! par exemple, ai-je bien pensé à arroser les fleurs de Madame Trainard, mais si, vous la connaissez Madame Trainard, c’est la petite dame du troisième étage, celle qui passe la moitié de l’année chez sa fille, du côté de Tata… Tati… Tato…

- Tataouine, Monsieur Ramirez, Tataouine…

- Oui, c’est ça, c’est comme vous dites ! On ne peut pourtant pas l’oublier un nom pareil ! Je disais donc, Madame Trainard, à chaque fois qu’elle entre dans ma loge avec sa valise verte, une valise si petite d’ailleurs que je me demande bien comment elle peut y faire tenir toutes les affaires dont elle a besoin, car il y a là‑dedans à peine de quoi mettre le nécessaire de maquillage, et entre nous, Monsieur Berthelot, il lui faut bien de quoi s’entretenir, car elle n’est plus tout jeune, Madame Trainard ! Ah ! Mais attention ! toujours propre sur elle, toujours très bien apprêtée, très bien habillée, et très bien maquillée. Oh oui ! toujours très bien maquillée ! elle n’est pas du genre à se négliger, c’est une femme forte, Madame Trainard ! toute petite et ratatinée certes, mais tellement forte à l’intérieur que cela se voit à l’extérieur ! Mais je crois que je perds le fil de ma logique… Ah oui, je vous disais donc qu’à chaque fois qu’elle entre dans ma loge avec sa petite valise, elle me regarde avec son petit sourire et me lance toujours un joyeux : « On se revoit dans un mois Monsieur Ramirez, je m’en vais à Tataouine ! » Cela doit être une station balnéaire au bord de la mer, car elle ajoute parfois : « allez Monsieur Ramirez, direction Tataouine‑les‑Bains ! » Ah ! j’aimerais bien moi aussi, pouvoir prendre des vacances, juste histoire d’aller faire un petit tour au bord de la mer ; ça me rappellerait ma jeunesse au pays ; ce n’est pas que je ne suis pas bien ici ; je me sens très bien ici, mais vous savez, ça ne s’oublie pas les racines, ça ne s’oublie pas, au pire ça sèche et ça finit en poussière si on ne les arrose pas… comme les roses de Madame Trainard… mais ça ne s’oublie pas… non, ça ne s’oublie pas… enfin… Mais vous savez ce que c’est, dans cet immeuble, il y a toujours quelque chose à faire, des boîtes à lettres à remplir, des poubelles à vider ; elle était lourde d’ailleurs ce matin la poubelle ; j’ai croisé le taciturne du deuxième remontant du local, et qui comme d’habitude, m’a regardé par en dessous ; je me demande bien ce qu’il pouvait avoir mis dedans pour que ça pèse autant ; il paraît qu’il est marié et qu’il a un gosse ; je dis bien « il paraît », car je ne les vois jamais, la femme et le gosse… Tout ça pour dire que lorsque je lui arrose ses plantes à Madame Trainard, il m’arrive souvent de découvrir une tige un peu malade et des colonies de pucerons qui prennent d’assaut ses roses. Hé bien figurez‑vous Monsieur Berthelot, que je passe ensuite le reste de la journée à me demander si je dois couper la tige dans le premier cas, ou si je dois demander à mon beau-frère, vous savez, celui qui est tomolo…, non, emolo…, non plus…, trémolo…, non, ce n’est pas ça…

- Entomologiste, Monsieur Ramirez, entomologiste…

– Oui, c’est ça, c’est comme vous dites ! C’est fou comment les gens intelligents, car mon beau-frère est quelqu’un de très intelligent vous savez, sinon vous pensez bien que ma sœur ne se serait jamais mariée avec lui, car c’est important de bien choisir son conjoint, surtout de nos jours ; avec la crise qui est là, ce n’est pas négligeable d’avoir à ses côtés quelqu’un qui peut nous être utile ! C’est pas à moi que cela aurait pu arriver, ah ça non ! Moi, tout bêtement, je suis tombé amoureux de Renée ; trois ans qu’elle est partie maintenant, ma Renée, trois ans… c’est dur sans elle vous savez ; même au bout de trois ans, je pense tout le temps à elle ; je suis certain que je l’aime encore ma petite Renée ; comme quoi, il ne faut pas se fier à tout ce que l’on veut bien nous raconter… Je disais donc, c’est fou comment les gens intelligents aiment bien inventer des mots compliqués ; je n’ai jamais trop bien compris pourquoi, surtout que des fois, c’est pas très logique et qu’il y avait beaucoup plus simple ! Pourquoi ne dit-on pas insectologue, vous pouvez m’expliquer Monsieur Berthelot ? Insectologue, tout le monde comprend non ? Alors donc, toute la journée, je me dis : « et si je demandais à Bruno, mon beau-frère, de me ramener des coccinelles ; c’est bien, les coccinelles pour chasser les pucerons ! » Mais vous savez Monsieur Berthelot, je fais aussi très attention à ne pas trop me mêler des affaires des autres ! Arroser des plantes, c’est une chose, mais prendre l’nitiative de couper les roses de Madame Trainard pendant son absence, houlalà ! Attention ! ce n’est plus la même histoire ! j’aurais bien trop peur de commettre un impair, bien trop peur ! Et puis, car avec le temps j’ai appris à connaître les gens de cet immeuble, je crois qu’elle les aime bien, les colonies de pucerons, Madame Trainard ! Ce n’est pas pour rien que lorsqu’elle revient, elle a toujours un mot gentil pour moi à ce sujet : « Hé bien Monsieur Ramirez, les pucerons se portent-ils toujours aussi bien depuis mon départ ? » Voilà pourquoi toute la journée, je fais ma petite tambouille dans ma tête, et qu’à la fin de celle-ci, je me dis : « mon bon Edgar, n’y pense plus, ne fais rien, et tout ira pour le mieux ! » Et si par malheur j’y pense encore la nuit, aux pucerons de Madame Trainard et à ma petite Renée, c’est là que je me dis : mon bonhomme, il serait temps que tu ailles briquer le hall d’entrée » ! enfin… vous m’avez compris Ah… elle aimait tellement les roses de Madame Trainard, ma Renée… et notre vieil écrivain, il les aimait tellement lui aussi… il disait même que c’était la fleur des poètes. Je ne sais pas trop ce qu’il vous voulait dire par là, mais j’ai toujours trouvé cette phrase très belle. Peut-être que j’aurais dû lui en offrir de temps en temps, des roses à ma Renée… Ah vraiment, quel malheur ! Il venait d’avoir quatre-vingts ans notre vieil écrivain, quatre‑vingts ans ! et depuis quarante années d’après ce qu’il m’avait raconté, jamais personne ne s’était intéressé à tout ce qu’il avait écrit. Le monde n’est pas juste Monsieur Berthelot, le monde n’est vraiment pas juste ! Enfin, quand je dis que personne ne s’était jamais intéressé à ces écrits, je veux dire, jusqu’à ce qu’il vous rencontre bien sûr ! Moi de mon côté, à part lui faire un peu la conversation de temps à autre, quand j’arrosais les roses de madame Trainard, et qui lui venait me donner quelques conseils, car il me disait souvent : « Je crois qu’elles ont assez bu pour aujourd’hui Monsieur Ramirez ; entre nous, je crois que lui en revanche, il ne suivait pas trop son conseil… Je disais donc qu’à part lui faire un peu la conversation, je ne pouvais pas faire grand-chose d’autre. J’ai bien essayé une fois, parce que je suis un homme serviable et poli, de m’intéresser à ce qu’il écrivait, mais après deux ou trois mots, je n’y comprenais déjà plus rien ! Ah ! Quel malheur ! Quel grand malheur ! Vingt ans que je suis le concierge de cet immeuble, et pendant vingt ans, pas un seul jour où l’on ne s’est pas dit un petit bonjour le matin, et un petit bonsoir le soir. Ça passe tellement vite vingt ans… tellement vite… Elles en auront vu des pucerons les roses de madame Trainard pendant ces vingt années. Sans doute des millions. Des millions, vous vous rendez compte Monsieur Berthelot ? Des millions, peut-être même des milliards, car au bout d’un moment, il y en a tellement que l’on arrête de les compter… oui, on arrête de les compter… Des milliards, vous vous rendez compte Monsieur Berthelot ? Vous vous rendez compte !

- …

- Bref, quand j’ai pris mes fonctions dans cet immeuble, monsieur l’écrivain habitait donc là depuis vingt ans déjà, au septième étage. Durant toutes ces années, je le revois entrer dans ma loge pour venir y chercher son courrier. Si vous saviez le nombre de lettres d’éditeurs qu’il a ouvertes ici même ! Une fois la lettre lue, il lissait sa moustache qui au fil des années blanchissait, et prononçait toujours la même phrase. « Ce n’est pas encore pour cette fois, Monsieur Ramirez ! » Oh ! vous savez, il disait toujours cela en souriant, mais ses yeux, je les voyais bien ; ses yeux, ils ne trompaient pas. Il était si triste à chaque fois, si triste… Pendant vingt ans je l’ai vu, une fois sa lecture terminée, remettre lentement la lettre dans la poche arrière de son pantalon. Il me saluait alors poliment en ôtant son feutre, et s’en allait remonter doucement les quatre marches qui mènent à l’entrée de l’immeuble. Ah ! Monsieur Berthelot, comme…

Je n’écoutais plus l’intarissable concierge, tant me revenaient en mémoire les douloureux événements de la veille. Mais avant d’en arriver là, permettez-moi de remonter en arrière, lorsque j’avais rencontré le vieil écrivain pour la première fois.

*

* *

C’était au début de l’automne. Ce jour-là, je m’étais rendu dans les locaux d’une maison d’édition pour tenter de leur parler de Moi… ou plutôt… de mes écrits. Alors que je repartais sans avoir rencontré qui que ce soit, sinon un employé chargé de l’accueil avec qui j’avais échangé quelques amabilités, un vieil homme, une chemise orange déchirée de toutes parts sous le bras prenait péniblement le chemin de la sortie. Au moment de lui ouvrir la porte, plus par réflexe que par empathie je dois bien l’avouer, il laissa échapper sa pochette qui en tombant finit de complètement se disloquer, libérant quelques feuillets noircis d’une fine écriture manuscrite. Je me baissais vivement, mû par une sorte d’instinct sauvage qui me surprit ; et, en ramassant les feuillets éparpillés, je compris confusément que je croisais ma destinée, et qu’il ne fallait surtout pas que je la laissasse s’échapper. Remettant délicatement en place les précieuses feuilles dans ce qu’il restait de la pochette, je proposais alors au vieil homme de le raccompagner chez lui. Il accepta, non sans réticente, mais se rendant compte qu’il était incapable de faire le chemin seul, il n’eut pas d’autre choix que d’accéder à ce qui finalement était une requête de ma part plutôt qu’un service que je lui rendais. Au cours des mois qui suivirent, avec patience et persévérance, je gagnais tout doucement sa confiance. Il m’aura fallu plus d’un an avant de pouvoir accéder à ses écrits ; un an pendant lequel je passais de longs moments avec lui ; des moments interminables, le cœur au bord des lèvres dans le silence de sa cuisine, au milieu de l’odeur pestilentielle qui se dégageait d’une énorme poubelle que jamais il ne vidait. Un jour, il me montra enfin son travail. À la lecture de ses écrits, je tentai de rester impassible, de feindre l’indifférence, de ne manifester aucune émotion. Pourtant, ce fut pour moi un choc brutal, et les sentiments les plus malsains envahirent tout d’abord mon esprit : jalousie, envie, colère, et le désarroi, le désarroi de me rendre compte que jamais je ne serai capable d’écrire des textes comme lui avait su si bien les écrire. Cette découverte me fût absolument terrible : lui avait le talent, et moi… rien finalement, sinon la seule et pathétique ambition de vouloir être publié…

De nombreuses nuits sans sommeil furent nécessaires avant qu’enfin je retrouvasse un semblant de calme et de sérénité. Hélas, à partir du moment où il avait commencé à me montrer ses écrits, et sans doute l’avait-il pressenti, sa santé mentale qui déjà était très affaiblie se détériora rapidement. Au cours des rencontres qui suivirent, ses propos devinrent de plus en plus confus ; il perdit la notion du temps, me parlant à la fois du zéro et de l’infini ; et il s’imaginait vivre dans un monde où une monstrueuse administration, l’Union, dirigeait le destin de citoyens anesthésiés. Le temps jouait contre lui, il sentait qu’il lui fallait se hâter et je compris que je devais rester à ses côtés le plus souvent possible. Pendant plusieurs semaines, quand sa santé le permettait, je prenais en notes ce qu’il voulait bien me raconter. Je notais tout, même les instants les plus pénibles, notamment ces instants pendant lesquels son esprit commençait à dérailler, ne m’arrêtant seulement, lorsque épuisé par la fatigue et l’alcool, il s’endormait lourdement sur la table de sa cuisine, et ce jusqu’au sursaut suivant. Cela dura sept semaines, sept semaines qui furent terribles, vraiment terribles. D’aucuns diront qu’elles furent inhumaines ; elles furent au contraire remplies d’humanité, une humanité douloureuse certes, mais inévitable, car il est rare que la fin de l’homme se termine dans l’allégresse et l’insouciance de sa jeunesse. Un après-midi, c’était vers la fin du mois de juillet je crois, à moins que ce ne fût par un beau matin du mois d’août – j’avoue avoir moi-même perdu la notion du temps au cours de cette période qui me sembla infinie – parce qu’il ne répondait pas à l’interphone, il me fallut monter par l’escalier de secours pour atteindre son petit appartement du septième étage d’un immeuble situé dans un quartier sans âme perdu aux confins de la périphérie de la capitale. Une fois le balcon enjambé, je le retrouvais prostré au milieu d’un tas de cendres qui finissaient de se consumer au fond de sa poubelle. Avec effroi, je compris qu’il venait de brûler l’intégralité de son œuvre. Il y avait aussi ce singulier courrier, posée bien en évidence sur la table de la cuisine, et qui portait comme unique mention trois mystérieuses lettres : SEU ; un sigle certainement même si je n’en sus jamais rien, car fait étrange, je ne trouvais par la suite à cet acronyme aucune maison d’édition, aucun organisme lié de près ou de loin à l’univers de la littérature. Je venais à peine de franchir le balcon qu’il me fixa avec des yeux où ne subsistait plus aucune lueur de raison ; il partit d’un rire effrayant, rangea la lettre dans la poche arrière de son pantalon, et se tourna brutalement vers moi en hurlant :

- Et maintenant, foutez‑moi le camp ! Disparaissez ! Hors de ma vue, allez au Diable, et tant pis si ce n’est pas de là que vous venez !

À peine avait-il prononcé cette phrase en criant qu’il jeta violemment dans ma direction une bouteille vide qui s’écrasa contre la porte d’entrée vers laquelle je m’étais précipité et que j’avais fermée dans un salutaire réflexe ; j’attendis quelques instants, espérant sans trop y croire que j’allais le voir m’ouvrir en se montrant désolé de s’être emporté ainsi, mais je ne reçus comme seule réponse, en sus d’une bordée de jurons, que le cliquetis du verre cassé que l’on ramasse ; alors je quittai les lieux avec cet immense chagrin qui vous étreint lorsque vous quittez un être cher. Je sentis confusément ce soir-là que son histoire allait se terminer, et que la fin ne saurait être très heureuse. Certes, j’aurais pu prendre mon téléphone et prévenir un quelconque service d’urgence pour empêcher un dénouement qui s’annonçait tragique. Mais, qui étais-je pour penser pouvoir forcer la Destinée à suivre une voie différente du chemin qu’elle avait choisi d’emprunter ? Qu’allais‑je faire, sinon retarder de quelques jours une échéance dont l’issue promettait d’être fatale ? Je l’avais accompagné du mieux possible durant la dernière année de sa vie, la Providence pouvait en témoigner ; pendant cette période, j’avais consacré tout mon temps au vieil écrivain, du mieux que j’avais pu, vraiment du mieux que j’avais pu ; j’avais mis toute mon âme et tout mon cœur dans cette tragique amitié.

Aujourd’hui, au lendemain de sa disparition, qu’il me soit encore accordé un peu de courage afin que je puisse exhumer ses écrits et sa mémoire, non pas de l’oubli, mais du néant. Que j’aimerais pouvoir sauver ce qui peut l’être parmi tout ce qu’il avait pu rédiger. Au cours de nos rencontres, j’avais eu la présence d’esprit de prendre intégralement en note, au-delà de ses souvenirs exaltés, deux textes qui m’avaient particulièrement touché : un fragment de son enfance au cœur des montagnes ; un texte sur la détresse d’un homme seul perdu au milieu d’une salle de concert et des émois naïfs d’une l’adolescence qui sans doute me rappelait un peu la mienne. Bien entendu, il me sera certainement très long et très pénible de reprendre toutes mes notes, et surtout de les reprendre de telle sorte que je puisse rendre justice à ses écrits sans pour autant occulter la personnalité souvent attachante, mais aussi extravagante et dérangeante de l’écrivain qui hélas se retrouva très souvent engloutie sous les cauchemars délirants du crépuscule de son existence. Il m’arrivera certainement de me décourager, de me sentir bien en peine de mettre en page toute cette matière ; sans doute irai-je même jusqu’à me dire que tout ceci n’a absolument aucun sens. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’il est de mon devoir de transmettre son héritage, et combien je serais ému et fier que vous puissiez un jour tenir cet étonnant et émouvant testament entre vos mains. Aussi, devant vous, je fais solennellement cette promesse : à partir de ce jour, j’utiliserai tous les moyens possibles et imaginables pour que les écrits du vieil écrivain soient édités, car autant je puis accepter la douleur de sa mort, autant je me refuse à ce qu’il disparaisse à jamais dans le néant. À partir d’aujourd’hui, je vais faire tout mon possible pour que La bête à concours puisse être lue par tout un chacun, tout mon possible. En ce jour solennel, je fais mienne son ultime déclaration qui résonne en moi comme une terrible et tragique épitaphe : « Cette lettre de refus sera la dernière. »

Monsieur X
Décembre 2055, 40 ans après l’Union

Statistiques

Dernière mise à jour

lundi 11 septembre 2017

Publication

218 Articles
Aucun album photo
Aucune brève
Aucun site
1 Auteur

Visites

0 aujourd’hui
3 hier
924 depuis le début
1 visiteur actuellement connecté