Un fameux swing


En plus d’être un homme fort respectable, Guillaume de la Tassignière était également un excellent joueur de golf ;et, dès le retour des beaux jours, il retrouvait avec plaisir chaque dimanche matin ses trois partenaires de jeu au Domaine de la Flumerolles pour une partie qui débutait toujours à huit heures précises. Ses compagnons avaient beau être des golfeurs accomplis, Guillaume de la Tassignière les surclassait invariablement avec une facilité déconcertante, et au cours du traditionnel repas qui suivait, un de ses amis ne manquait jamais de ponctuer ainsi cette longue et agréable matinée : « Mon cher Guillaume, vous avez un fameux swing ! »

En raison sans doute de sa cinquantaine sereine, cet amateur éclairé goûtait le compliment avec un sourire modeste, sans regretter le moins du monde que l’éducation très stricte que lui avaient prodigué ses parents l’eût logiquement conduit vers une brillante carrière au sein du Ministère de la Justice, plutôt qu’en direction d’un périple hasardeux sur le circuit professionnel ; aussi, depuis sa récente nomination à la fonction de procureur de la République, Guillaume de la Tassignière pouvait tranquillement, le soir venu, se ressourcer dans la quiétude de son bel appartement idéalement situé au cœur d’un quartier chic d’une flegmatique métropole de province. Certes, il avait d’abord été accueilli assez froidement par les résidents, méfiants qu’ils furent de voir s’installer au milieu de leur paisible retraite, un homme seul un peu plus jeune qu’eux ; mais très rapidement, ses voisins, et plus particulièrement leurs épouses, ne purent que louer son charmant caractère ainsi que sa remarquable discrétion. Depuis maintenant dix ans, le magistrat empruntait l’escalier de marbre menant jusqu’à l’avant‑dernier étage de l’immeuble, et si en tournant la clef dans la serrure de sa porte d’entrée capitonnée, il regardait parfois distraitement vers le haut, jamais il ne se préoccupât des marches en bois poussiéreuses qui, à partir de son palier, débouchaient sur une antique garçonnière dont on lui avait mentionné au moment de son aménagement qu’elle était depuis bien longtemps abandonnée.

C’était certainement pour cela, et non en raison d’une défiance quelconque, qu’il fut surpris de croiser un jour en fin d’après‑midi, deux ouvriers en provenance du dernier étage, avec sous le bras de vieilles planches moisies et des lambeaux de tapisserie défraîchies par le temps ; et le matin suivant, de les voir emprunter en sens inverse le petit escalier avec un parquet flambant neuf ainsi que quelques pots de peinture murale. Néanmoins, il oublia rapidement ces deux rencontres successives, car pendant les semaines qui suivirent, Guillaume de la Tassignière dut instruire un dossier délicat : le cas d’une jeune femme qui, prise d’un violent accès de colère, avait défenestré du dixième étage l’homme qui venait de lui offrir un bouquet de fleurs ; aussi, lorsqu’il eut terminé de boucler l’instruction de ce dossier qui allait certainement envoyer la coupable en prison pour de nombreuses années, le matin où il salua un jeune homme mal réveillé en compagnie d’un individu en costume lui vantant le prix modique de cet appartement avec vue imprenable sur la rive droite, seul son subconscient commença, sinon à s’inquiéter, au moins à s’interroger.

*

Il fallut que le havre de paix se transformât en véritable enfer pour qu’enfin Guillaume de la Tassignière comprît que la garçonnière oubliée avait hérité ce jour‑là d’un nouveau locataire : en provenance de l’étage supérieur, c’était maintenant un déferlement quotidien de cris et de rires grossiers qui s’ajoutaient à une musique assourdissante, de hurlements même ! au fur et à mesure que la soirée avançait et que l’occupant des lieux et ses invités s’imbibaient d’alcool et fumaient des substances dont il pouvait sentir jusqu’à l’odeur âcre s’infiltrer dans son propre salon ; et quand le lendemain matin, alors qu’il s’apprêtait à descendre difficilement les escaliers dans un état second, il avait le déplaisir de devoir ramasser les éclats de bouteille et les mégots de cigarette que l’on avait négligemment jetés au pied de sa porte, le procureur avait encore toutes les peines du monde à réaliser ce qui était en train de lui arriver. À plusieurs reprises, il avait pourtant calmement demandé au voisin de se montrer, sinon plus civilisé, au moins compréhensif avec son entourage, l’incitant gentiment à faire moins de bruit passé une certaine heure. Lors de ces entretiens, Guillaume de la Tassignière, dont on connaissait la sérénité et surtout la tolérance, s’était fait le porte‑parole de copropriétaires si excédés que toute tentative de discussion de leur part dégénérait systématiquement. Malheureusement, la tolérance pouvant offrir à l’homme seulement ce qu’elle avait à lui proposer, Guillaume de la Tassignière finit par être fortement indisposé par ce bruyant voisinage, et la fatigue accumulée au cours de toutes ces nuits sans sommeil devint si prégnante, que les rencontres du dimanche matin s’achevaient maintenant par ce constat étonné : « Mais enfin mon cher Guillaume, où diable est donc passé votre fameux swing ? »

*

Suite à un samedi soir qui se termina une nouvelle fois par une interminable nuit blanche, Guillaume de la Tassignière s’excusa à la dernière minute et à la grande surprise de ses partenaires, de son absence au traditionnel rendez‑vous dominical. Immédiatement après avoir raccroché son téléphone, il se rendit dans son bureau, là où justement il rangeait son matériel de golf, et choisit parmi les nombreux clubs de sa collection, un solide fer numéro 7 en acier, avant de soigneusement ajuster ses gants blancs. Il fit quelques tourniquets avec le club, vérifiant ainsi qu’il était parfaitement équilibré, puis sortit tranquillement de son appartement en prenant la direction de la garçonnière. Malgré la fatigue, il se sentit parfaitement bien, voire étonnamment détendu. Arrivé sur le minuscule palier, il sonna longuement à la porte, et se mit très calmement en position, tant il savait qu’il aurait tout son temps avant que l’irréductible fêtard vînt lui ouvrir, car sans doute venait-il de l’extirper d’un lourd sommeil enivré. Légèrement courbé et assez désaxé par rapport à la porte d’entrée, mais ce fut la seule position satisfaisante qu’il trouvât eu égard à l’étroitesse des lieux, il sourit pour la première fois depuis bien longtemps, et s’imagina dans une de ces situations délicates à appréhender suite à un coup qui aurait fâcheusement dévié ; une situation où il devait alors faire preuve de tout son talent pour se dégager, soit d’un sous-bois touffu, soit d’une pente pierreuse. Il fléchit un peu les genoux, fixa le point supposé où aurait dû se trouver sa balle, et réalisa un demi‑swing en guise de coup de préparation. Alors qu’il se mettait de nouveau en position, il entendit des pas traînants qu’accompagnaient une voix lasse se rapprocher mollement de la porte. Plus tard, lorsque Guillaume de la Tassignière se remémora son geste, il fut bien incapable de le décomposer dans sa totalité ; en revanche, il avait immédiatement pressenti ce matin-là avoir atteint la perfection, et aussi ne fut-il pas surpris, lorsque la Police quelque peu dans l’embarras, vint par principe l’interroger, d’apprendre que son malheureux voisin était mort sur‑le‑champ, son décès ayant probablement été provoqué par un objet en acier asséné avec une violence inouïe, car la victime avait été découverte gisant dans une mare de sang avec toute la partie gauche du crâne complètement défoncée.

Lorsqu’il retrouva, avec un large sourire, ses partenaires le dimanche suivant, et même s’ils durent certainement regretter un temps sa méforme passagère, ces derniers furent néanmoins soulagés de pouvoir ponctuer ainsi cette longue et agréable matinée : « Mon cher Guillaume, vous avez vraiment un fameux swing ! »

Pour la revue Mauvaise Nouvelle
Publié le 7 mai 2017

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