L’agent immobilier


À ses débuts, cet agent immobilier n’était qu’un simple intermédiaire rémunéré pour mettre en relation des vendeurs pressés avec des acheteurs soupçonneux. Pourtant, au gré des transactions, il lui apparut évident que manoirs et autres pavillons étaient bien plus que de simples murs silencieux, et qu’à leur manière, ils réagissaient différemment en fonction des individus qui leur était présentés : le long d’une avenue cossue, c’était une maison de ville qui envoyait dans le front d’un visiteur une poutre en chêne massif ; à quelques encablures d’un petit village, c’était une antique fermette qui troquait miraculeusement le temps d’une visite, sa terrible odeur de fumier contre un agréable parfum de violettes. Comme les humains hélas, si les maisons avaient bel et bien une âme, il était malheureusement rare qu’elles l’utilisassent à bon escient. Bien entendu, il fallut au professionnel rigoureux un peu de temps pour admettre ces faits peu rationnels, mais dès qu’il commença à manœuvrer adroitement auprès des acquéreurs sur lesquels la maison semblait avoir jeté son dévolu, il devint en peu de temps un des meilleurs vendeurs de la région.

Quelques années plus tard, alors qu’il venait de créer sa propre affaire, un couple de retraités contacta son agence afin de lui confier la vente d’un magnifique pavillon dans un secteur qualifié de très recherché ; une affaire a priori facile pour un bénéfice certainement conséquent. Pourtant, au cours de l’inspection qu’il effectua pour rentrer en contact avec le bien, c’était ainsi que l’agent immobilier baptisait désormais la première étape de son travail, aucune atmosphère tangible ne se dégageât de la belle demeure, et il en éprouva un désagréable pressentiment. Au bout de six mois, ce qui était un délai très inhabituel pour ce quartier résidentiel, la maison du couple n’avait toujours pas trouvé preneur ; et, tout aussi mystérieusement, alors que jusqu’à présent, tous les biens qu’il avait eu à vendre se manifestaient toujours d’une manière ou d’une autre, jamais celle-ci ne broncha quand elle vînt à être visitée. Plus étonnant encore, des acquéreurs potentiels exprimaient des exigences plus ou moins fantaisistes au cours de la visite ; quant à ceux qui montraient un intérêt certain pour la demeure au terme d’un minutieux deuxième rendez-vous, ils se retrouvaient alors en proie avec d’invraisemblables difficultés financières. Il se souvint notamment, alors que la maison affichait près de deux cents mètres carré habitables, du mari d’un couple sans enfant qui la jugea tout à coup bien trop petite à son goût, ou encore de ce dirigeant de deux grosses entreprises florissantes du bâtiment qui, du jour au lendemain, furent mises en liquidation judiciaire.

Vexé de ne pas être, le temps d’une transaction qu’il avait espérée éphémère, à la hauteur de sa réputation, mais également déconcerté par cette situation surréaliste, il se rendit une fin d’après-midi dans la belle propriété, profitant de l’absence de ses propriétaires. D’ailleurs, au-delà des nombreuses visites à caractère professionnel qu’il avait pu effectuer, il aimait venir la revoir, seul, en cachette presque, si bien que l’on serait tenté de dire qu’il avait fini par secrètement s’y attacher. Ce jour-là, une succession d’arcs-en-ciel irisait les chênes et les châtaigniers qui surplombaient les terrains en pente en bordure desquels avaient été érigées de magnifiques propriétés ; arrêtant les essuie-glaces qui venaient de disperser les dernières gouttes de pluie, il ralentit pour profiter du spectacle, avant de garer sa voiture sur un petit terre-plein ombragé. Il admira pendant quelques instants la villa qui avait été construite en retrait de la rue, lui permettant ainsi de dominer les autres résidences. Plutôt que de pénétrer par l’imposant portail en bois qui lui faisait face, il entra précautionneusement par un petit porche qu’enveloppait une haie foisonnante de lauriers, puis emprunta des dalles en pierres blanches qui montaient en escalier vers la porte d’entrée. Une fois à l’intérieur, il traversa rapidement un petit couloir mal éclairé pour aller s’asseoir dans un confortable canapé bleu et contempler les champs de blé et d’orge qui scintillaient dans le vallon opposé ; et, face à ce paysage reposant, enfin, il comprit. Il comprit que cette maison lui était tout simplement destinée ; elle était là pour lui, et pour personne d’autre. Fou de joie, il se leva d’un bond, monta en courant à l’étage et dansa frénétiquement sur le palier. « Ah, chère amie, que de belles choses nous allions accomplir ensemble ! » s’exclama-t-il en réalisant une pirouette sous l’effet de l’excitation. Légèrement étourdi par son petit pas de danse, il trébucha sur un meuble qui dépassait. La chute fut brutale ; il alla se briser la nuque en bas des escaliers, dans le couloir mal éclairé.

Jamais il ne put apprendre qu’au moment même d’une culbute qui s’avéra malheureusement mortelle, le couple de la maison qui venait de l’assassiner entrait dans son agence afin d’en dénoncer le contrat de vente, car après une longue réflexion, avaient-ils indiqué à l’accueil, ils avaient finalement décidé d’aménager pour leur vieillesse un foyer dont ils chérissaient tendrement l’âme chaleureuse, et pour lequel ils étaient finalement bien incapables de se séparer. Ils avaient d’ailleurs comme projet immédiat de modifier l’accès à l’étage : « à notre âge, un accident dans un escalier, c’est si vite arrivé ! », s’étaient-ils exclamés avant de quitter tranquillement l’agence en se tenant tendrement par la main. Funeste ironie, pour le malheureux agent immobilier, que la chute d’une histoire où l’on retiendra que si certains êtres humains savaient parfois approcher l’irrationnel, il était rare qu’ils en imaginassent toutes les conséquences, surtout quand ils en étaient les principaux protagonistes.

Pour la revue Mauvaise Nouvelle
Publié le 22 octobre 2017

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