Très chère amie


Très chère amie,

Permettez-moi tout d’abord de sincèrement vous remercier d’avoir bien voulu accepter mon invitation à déjeuner. Il est vrai, à mon grand bonheur d’ailleurs, que jamais vous n’avez refusé un seul de mes rendez‑vous dominicaux ; soyez néanmoins certaine qu’à aucun moment il ne me serait venu à l’esprit de considérer ces instants privilégiés en votre compagnie, comme acquis d’une semaine à l’autre ; qu’il m’aurait fallu être bien prétentieux pour oser penser cela ! Une fois encore, je me dois de vous dire combien votre présence aura illuminé ma journée, combien votre conversation m’aura été agréable. Après toutes ces années, j’apprécie toujours autant nos futiles bavardages, tout comme je profite avec volupté des longs silences complices qui viennent prolonger une discussion plus sérieuse ; des silences analogues à ceux qui accompagnent ma réflexion dès lors que vous me posez une question dont la réponse me semble délicate à apporter. À cet égard, lors de notre dernière rencontre, j’avais ainsi préféré rester silencieux lorsque vous m’aviez demandé, non sans malice me sembla-t-il, ce que pouvait signifier pour moi le verbe « aimer ». J’espère que vous n’aurez pas interprété de façon erronée ma réticence à vous préciser ma pensée sur le moment ; mais, si j’avais choisi de différer ma réponse, c’était principalement par crainte de n’avoir à vous offrir que de bien maigres lieux communs. Après trois jours de réflexion, ma contribution sera encore bien modeste, et si vous ne voyez dans cette longue lettre qu’un habile subterfuge pour m’entretenir de nouveau avec vous, je ne saurais vous en tenir rigueur.

En observant le monde autour de moi, et constatant combien peuvent être odieuses entre elles des personnes qui disent s’aimer, je me demande à quel point ce mot, ce simple petit mot grâce auquel on a pu dire de si belles choses, peut sembler, aujourd’hui encore, bien mal compris. Tout porte à croire qu’il est en effet utilisé à tort et à travers, tant il n’est pas rare d’entendre des individus déclamer béatement leur amour pour la terre entière : leurs voisins, leurs collègues de bureaux, leur facteur, la femme du boulanger, leur chien ou leur poisson rouge, et plus troublant encore, pour leurs ennemis les plus tenaces. Bien entendu, je n’ose vous parler de tous ceux qui disent aimer pêle-mêle : le jus de carottes, les voyages en train, les balades en forêt ou encore le trombone à coulisse, comme si l’amour pouvait s’appliquer à un légume, à un moyen de locomotion, ou à je ne sais quelle activité oisive. Mais foin de tous ces expédients ! Quand on aime, et c’est peut‑être grâce à cela que l’on s’en aperçoit, il devient alors extrêmement difficile, même sans la regarder dans les yeux, d’avouer de la plus simple des façons à la personne de nos pensées :

« Madame, je vous aime… »

Moi-même, au moment où j’écris ces lignes, tout en prenant bien soin d’utiliser les guillemets afin d’éviter un malheureux quiproquo qui pourrait me fâcher durablement avec vous, il m’est bien difficile d’écrire sans trembler ces quelques mots qui ne sont là que pour illustrer mon propos. En cet instant, j’envie tous ceux qui ont su décrire avec une telle profusion de détails le désir irrésistible qui attira en son temps le plus beau des princes vers la plus pauvre des bergères. Pas plus tard qu’hier, on se passionnait encore au sujet de la romance entre deux étoiles filantes du monde de la chanson ; et tant pis si aujourd’hui, nous devons nous contenter d’une actrice sur le déclin restaurée à grand renfort de chirurgie esthétique, et de son jeune garde du corps gonflé aux anabolisants. Oh ! je sais bien ! Il n’y a sans doute que la jalousie de l’homme seul que je suis, pour mépriser ainsi ces amours qui font rêver les braves gens, ceux-là même qui, avachis dans leur canapé, n’auront jamais la volonté de s’en libérer afin d’affronter une réalité ou rien ne ressemble aux pathétiques clichés dont ils sont en permanence abreuvés. Les coups de cœur ! les coups de foudre ! les passions dévorantes ! tous ces extrêmes qui s’attirent une fois envolée la caricaturale confrontation des débuts ; c’est d’un ridicule ! Et que penser de la belle inconnue que l’on croise un soir de pluie sous un porche mal éclairé, et alors que vous passez devant elle le cœur battant, en ralentissant, sans trop oser vous retourner, attendant d’elle un improbable signe de… mais ? que se passe-t-il tout à coup ? Quel est donc ce miracle ? La voilà qui vous rattrape et vous demande, que dis-je, la voilà qui vous murmure langoureusement au creux de l’oreille en posant sa main sur votre bras : « cher monsieur, accepteriez-vous de faire un bout de chemin avec moi ? je me sens si seule ce soir. » Et vous, d’être voluptueusement transporté au cœur d’une sublime chanson d’amour accompagnée de mille violons dégringolant du firmament. Du ciel également, car n’est-ce pas de là-haut que tout nous arrive finalement ? par une magie bienveillante, un immense parapluie vient délicatement se poser dans votre main afin que vous protégeassiez la belle inconnue. Au loin, au son d’un piano qui maintenant égraine trois petites notes de musique, quelques étoiles déchirent un ciel orageux ; et la lune, en bonne vieille complice des amours nocturnes, bénit cette rencontre féerique. La pluie s’est arrêtée ; il ne reste sur la chaussée que quelques flaques dans lesquelles scintillent les lueurs multicolores des fusées de l’artifice que l’on vient de tirer en l’honneur de votre bonheur naissant. Après tout ce tourbillon de sons et d’images, le silence revient, tandis que votre douce escapade vous mène en haut d’une colline, d’où vous contemplez béatement, accoudés à la balustrade, les lumières de la ville. Vous vous asseyez alors sur un banc faiblement éclairé par un réverbère, et tandis que la tête de votre compagne vient doucement épouser le creux de votre épaule, une brume légère jette sur vous un voile pudique au son d’un langoureux saxophone. Quelques heures plus tard qui semblèrent ne durer qu’une seconde, vous redescendez main dans la main vers les premières habitations ; le jour vient à peine de se lever. Fatigués, mais éperdument heureux, vous croisez ce petit orchestre qui ne semble être là rien que pour vous, et qui interprète opportunément une valse lente ; après quelques pas de danse, vous disparaissez au loin, enlacés, en longeant une plage où vient se graver à tout jamais le générique de fin sur le sable blanc. Ah ! quelle jeune femme, après une soirée passée au cinéma entourée de toutes ses copines s’empiffrant de pop‑corn, n’a jamais rêvé de rentrer chez elle ainsi accompagnée. Quel jeune homme, dans ce même cinéma, au milieu de ses amis riant bêtement sous cape, n’a pas souhaité le même destin. Malheureusement, les clichés ne se bousculent plus au portillon dès lors que l’on repasse devant l’écran, et nos deux imbéciles de repartir chacun de leur côté, avec comme seul compagnon le sentiment illusoire d’avoir entrevu un bonheur que seul le cinéma pourra leur prodiguer.

Ma chère amie, pardonnez-moi ; je m’aperçois que je me suis laissé emporté par la colère, la saine colère d’un homme qui ne peut que constater que les mièvres histoires dites d’amour de son enfance n’en finissent plus de perdurer ; la citrouille a simplement été remplacée par une voiture de location. Imaginez ! une voiture de location ! stupide monde moderne à l’imagination au rabais ! Ah ! ma chère amie, les gens qui s’aiment, je veux dire, ceux qui vraiment s’aiment, savent qu’il en est tout autrement. Quand vous vous retrouvez devant l’être aimé, vous êtes désespéramment seul ; pas d’envolée lyrique pour vous donner du courage ; pas de ciel d’orage qui s’évanouit dans la magie de la nuit étoilée ; pas d’orchestre et encore moins de petite chanson pour vous aider à trouver le ton. Non, rien de tout cela ! Vous êtes là, à tristement la regarder partir sous le ciel bleu d’un été qui s’achève, les poings et le cœur serrés de ne pas avoir su saisir, une fois encore, cet instant magique pendant lequel il vous aurait fallu prononcer ce simple mot, ce si joli mot, ce si joli mot… Hélas, vous lui avez simplement dit : « au revoir chère amie, et encore merci pour ce bon moment passé en votre compagnie ». Voilà, ma très chère amie, la seule chose que je suis capable de dire et d’écrire quand il s’agit d’aimer.

Ma très chère amie, je vous… je serais une nouvelle fois si heureux de pouvoir déjeuner avec vous dimanche prochain.

Votre dévoué,
Charles Montfroi

Pour la revue Mauvaise Nouvelle

Le 15 janvier 2018


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