Au commencement


Au commencement

Au commencement, Dieu créa l’écriture et ce livre. Or ce livre n’était que solitude et chaos ; des ténèbres couvraient la surface de la couverture…

Solitude et chaos. Ces deux mots refusaient de sortir de ma tête alors que je découvrais devant moi tous ces feuillets éparpillés qui gisaient à mes pieds. La porte‑fenêtre qui donnait sur la petite cour intérieure était manifestement restée ouverte toute la nuit et ce léger vent d’ouest aurait certainement eu raison de la torpeur qui entourait mes manuscrits. Peut-être même que certaines pages d’écriture s’étaient envolées à jamais. Pour éviter les regrets, je me convainquais que les feuilles qui étaient parties avec le vent d’automne étaient certainement de celles dont j’avais oublié jusqu’à l’existence.
Après une courte trêve pendant laquelle j’hésitais à fermer la porte-fenêtre, je me penchais vers le sol et essayais de ramasser un texte qui aurait pu m’aider à trouver un sens à tout ce désordre, un début d’histoire qui remettrait un semblant de cohérence dans les méandres de mon imagination et de mes brouillons.
Mais que pouvais-je imaginer du début de l’histoire ? Ne s’agissait-il pas de la fin d’ailleurs ? Ou plutôt d’une fin, possible, probable… la fin d’une curieuse aventure humaine où le Divin n’avait jamais été loin, la fin d’une curieuse aventure qui avait commencé depuis bien longtemps ?
Au commencement, je m’étais toujours dit qu’un jour je raconterai mon histoire. Des histoires. Toutes sortes d’histoires. Des histoires sans début ni fin. Des histoires sans but ni destinée. Un jour, oui, je m’étais vraiment dit qu’il faudrait que je commence à raconter des histoires, comme si subitement l’envie m’était venue de vouloir recréer un univers de veillée au coin du feu pendant laquelle le conteur tenait en haleine dix yeux enfantins. Comme s’il était écrit que je devais écrire. Comme s’il était écrit que ces histoires devaient s’écrire.
Il me semblait que là, tout de suite, pendant ce bref instant où la faible lueur de l’entre‑deux s’enroule autour de l’obscurité, que ce moment était enfin venu. Oui, le temps était venu pour moi de vous raconter des histoires. Longtemps, j’avais tenté de mettre des bouts de récits par écrit. De mille façons, je les avais commencés. De mille façons, je ne les avais jamais achevés. Aujourd’hui, au moment où vous les lisez, sans doute ne sont-ils pas encore terminés. Comme si un commencement ne pouvait jamais vraiment ni débuter ni s’arrêter. Comme s’il était impossible de mettre le mot « fin » au commencement d’une histoire. Et puis, je pensais également que seules les aventures extraordinaires étaient dignes de se retrouver sur le papier. Et puis. Et puis… et puis le temps qui passe m’a apporté quelques raisons de penser que la simplicité avait peut-être elle aussi son mot à dire ; mais la simplicité est parfois timide ; la simplicité est souvent hésitante ; la simplicité est souvent enfermée, étouffée par nos autres façons d’être ; souvent, elle se dévalorise et pense qu’elle est simpliste alors qu’elle n’est que simplicité. Duplicité de la simplicité. Simplicité des simplicités, tout est simplicité. La simplicité est simple. La simplicité est extraordinaire.
Oui, cela faisait longtemps que je souhaitais écrire et raconter mon histoire. Écrire pour me raconter, me raconter pour écrire. Écrire, tout simplement. Hélas, on ne se retrouve malheureusement pas comme ça à écrire du jour au lendemain. Derrière ce qui est dit, derrière ce qui est écrit puis lu, se cache toujours ce qui n’est jamais dit, jamais écrit, et forcément, jamais lu. Au-delà des soubresauts de l’histoire, au-delà de cette histoire qui si souvent est amenée à balbutier, se cachent surtout les soubresauts et les balbutiements du narrateur lui-même devant son impuissance, sa fragilité, ses faiblesses, et toutes ses nuits d’insomnie.

Le résumé de l’histoire

Au tout début de ma jeunesse, tout au plus étais-je capable d’imaginer des histoires dérisoires mettant en scène des pinces à linge et des bouchons de liège.
Au tout début de mon adolescence, tout au plus étais-je capable de tailler quelques lettres sur un pupitre en bois dont le trou pour l’encre restait désespérément vide, Le grand Meaulnes ayant épuisé tous les encriers depuis bien longtemps déjà.
Au tout début de ma vie d’étudiant, tout au plus étais-je capable, les yeux fixes devant les cristaux numériques, de repousser sans douceur le clavier jauni par la fumée de cigarette, de prendre une feuille de papier toute blanche, et d’écrire rageusement : « Pourquoi ? » puis « Pourquoi la mort ? » devant le sourire narquois de mon compagnon de chambrée.
Ensuite ? Plus rien. Jusqu’au jour où je me retrouvais à ramasser toutes ces pages éparpillées sur le plancher. Puis de m’endormir dessus. Et de me réveiller. Puis de me rendormir. En boucle. Jusqu’à cet étrange réveil.

Réveil

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint.

Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais encore jamais rien lu de Marcel Proust. Comme la plupart de ceux qui en parlent, je suppose. À 40 ans passés, rendez-vous compte…
Hier, ma journée avait été difficile. Enfin difficile… Je n’étais pas en train de me chercher à manger dans les bas-fonds d’une poubelle. Je n’étais pas non plus en train de me terrer dans un des multiples abris qui sillonnaient notre si merveilleuse Terre afin que ses habitants échappassent aux bombes et autres missiles qui lui tombaient régulièrement sur le coin de la croûte. Non, je n’avais pas encore ce genre de tourments.
J’avais simplement été, une fois la porte de mon foyer franchie, happé, ballotté puis finalement broyé dans le siphon de mon quotidien : mon voisin de banlieue, figure de style, dégueulait sa morve à une autre figure, distante celle-là, alors que je tentais désespérément de m’envoler dans la nuit d’Antoine de Saint-Exupéry ; un collègue de bourreau s’évertua, tel un serpent dans mes reins, à matraquer ma messagerie d’articles peu aimables envers les Juifs ; et, après une journée d’errance à croiser des tableaux sur un écran technologiquement avancé, mais qui dépassait souvent mon entendement, je retrouvais en sens inverse cet autre voisin de banlieue qui m’assassinait à coup de décibels où sang et mots s’entremêlaient rarement en un message apaisant. Saint‑Exupéry s’écrasait pour la deuxième fois. Définitivement. Et moi avec.
Et quand enfin je me retrouvais chez moi, longtemps encore je devais lutter avant de recouvrer un certain équilibre intérieur. Je me souvenais alors avoir acheté quelques livres chez un bouquiniste imaginaire du coin de la rue. J’ouvrais lentement mon sac, et en sortais Du côté de chez Swann, le premier livre de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Je regardais en direction de la porte-fenêtre. Dehors, la nuit commençait à faire son entrée. Je sentais la fatigue me gagner, et pendant quelques instants, j’hésitais à m’installer dans mon lit. Il n’était pas très tard. Je ne me rendais aucunement compte que la scène qui allait alors se lire sous mes yeux avait déjà été écrite. Oh oui, longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma lampe de chevet éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et éteindre ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : Marcel Proust, Combray, un amour de Swann. Alors je me réveillais, vaincu devant une telle merveille, et ne pouvais que me dire à moi-même : j’ai 40 ans, je n’ai jamais lu Marcel Proust et je ne serai jamais un écrivain.


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lundi 16 juillet 2018

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