Le jour où tout n’a pas commencé


Le jour où tout n’a pas commencé

Vous pouvez vous arrêter de lire maintenant. Oui, tout de suite si vous le souhaitez, car nul besoin pour vous de continuer une lecture qui ne fera finalement que confirmer que je ne serai jamais un écrivain. D’ailleurs, si je puis vous faire gagner du temps, allez directement à la dernière page. Maintenant, si vraiment vous avez du temps à perdre, peut-être souhaiterez-vous continuer ; mais, ne soyez pas surpris si je vous laisse seul avec mon livre, car estimant de mon côté avoir résolu cette histoire de temps perdu, je vais sans doute m’arrêter là. Et puis,ai-je vraiment un rôle à tenir au milieu de toutes ces pages ? Ne suis‑je pas qu’un simple narrateur qui a peur des réactions de l’auteur, lui‑même terrifié par le jugement de ses lecteurs ? Jamais je n’aurais dû chercher la définition d’écrivain dans le dictionnaire de l’Académie française : Personne qui, par vocation, par profession, compose des ouvrages de littérature. Reconnaissez avec moi que je ne suis pas concerné. Et jamais je n’aurais dû continuer ma lecture : celui ou celle dont on estime les qualités d’écriture, dont l’œuvre paraît digne de considération. C’est terrible, n’est-ce pas ? Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens capables d’attendre un tel jugement ?
Certes, je me suis parfois amusé à reprendre quelques textes qui ont bercé mon enfance ; vous savez, un peu comme ces chansons que l’on parodie aux mariages et autres départs à la retraite. D’ailleurs, d’ici quelques décennies, ces deux mots, ainsi que celui d’écrivain, seront-ils toujours dans le dictionnaire de l’Académie ?

« Plateforme ! » hurla l’écrivain sans particule.
– Gare Saint-Lazare ? Parc Monceau ? L’arrondi est à zéro alors que la distance provoque l’envie de prendre le bus. L’arrondi se ment, c’est certain. Si je devais tendre un ruban entre les deux, nul doute qu’une telle réalisation serait saluée par un grand coup de chapeau. À moins qu’un quelconque individu boutonneux, l’esprit ailleurs par-dessus le marché, ne vienne le couper. S vraiment possible ? Cet exercice est vraiment sans queue no tête…

Cela n’a pas de sens, n’est-ce pas ? Mais c’est tellement confortable. Vous prenez un texte déjà existant, et il ne vous reste plus qu’à le modifier très légèrement. Tout est déjà là. Tout a déjà été fait. Tout a déjà été écrit. Alors, à quoi bon en ajouter ? À quoi bon en retrancher ? Tout n’est-il pas déjà parfait ? C’est pourquoi je lutte pour ne pas écrire, et ce d’autant plus que je n’ai rien à raconter. Je ne saurai jamais quoi raconter ni comment le raconter. Je n’ai aucune imagination. Alors je souffre de me relire et je meurs de honte. Quoi de plus risible comme entrée en matière que d’étaler au grand jour son refus et son incapacité à écrire ? Oui, vous pouvez vous moquer de moi. Oui, amusez-vous à lire les mots de quelqu’un qui n’a pas envie d’écrire et sans doute encore moins envie d’être lu. Il est plus que temps pour moi de disparaître…
Je n’existe donc pas, ami lecteur. Je n’existe plus. Je n’ai jamais existé. Je suis parti en fumée comme les multiples pensées qui assaillent l’ensemble de vos sens et de mes contresens. Il n’y a que vous pour faire renaître mon esprit, lettre après lettre, mot après mot, phrase après phrase, au fur et à mesure de ces pages tournées. Vous croyez lire ? Ne soyez pas dupes, vous écrivez.

Je n’ai rien inventaire

Vous êtes toujours là visiblement. Moi aussi, d’une certaine façon, me direz‑vous. Difficile de continuer l’un sans l’autre n’est-ce pas ? Mais pour l’instant, je ne peux toujours que vous proposer de méprisables et oubliables parodies.

« Je pense que si l’on ne problématise pas suffisamment et que l’on ne cherche pas de facteurs explicatifs, on risque de se retrouver avec un inventaire à la Prévert. »

Franchement, si les gens parfois s’écoutaient… Entre nous, au-delà de cette phrase complètement incompréhensible avec son verbe néologique, que lui reproche-t-on à cet inventaire ?

Une pierre
deux maisons
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs
 
un raton laveur
 
une douzaine d’huîtres un citron un pain
un rayon de soleil
une lame de fond
six musiciens
une porte avec son paillasson
un monsieur décoré de la Légion d’honneur
[…]

Je ne sais pas vous, mais moi, quand je lis cet inventaire, je trouve que c’est un formidable appel à l’imagination, comme si Jacques Prévert nous invitait à nous approprier ses mots et à les mettre en histoire, un peu comme ceci :

C’est parce qu’avec une pierre il voulait réaliser deux maisons qu’il se retrouva enseveli sous trois ruines. Il aura fallu pas moins de quatre fossoyeurs pour l’emmener dans ce cimetière qui ressemblait à un jardin en fleurs.
 
Mais que vient faire là un raton laveur ?
 
La mort, ça creuse, alors il engouffra une douzaine d’huîtres avec un citron et un pain. Dans le ciel, un rayon de soleil. Dans la mer, une lame de fond. Sur la plage, six musiciens. Il est temps de rentrer à la maison, d’ouvrir la porte et de laisser le sable sur son paillasson. Au mur, le portrait d’un monsieur décoré de la Légion d’honneur.


Alors la prochaine fois que l’on me dira que mes écrits ne sont rien qu’un inventaire à la Prévert, je crois que je remercierai chaleureusement mon interlocuteur.

Un p’tit coin d’prendre appui (c’est l’enfer)

S’il vous plaît, restez encore un peu finalement, laissez‑moi un peu de temps, laissez‑moi au moins essayer. Donnez-moi quelques instants pour remplir cette page.

Prendre appui, je devais absolument prendre appui sur quelque chose. J’aurais bien voulu que cette chose soit quelqu’un, mais mon entourage était surtout constitué d’objets ces derniers temps. Sans âme, sans vie. C’est drôle, je crois que je n’ai jamais pu m’appuyer sur quelqu’un et me reposer, ne serait-ce qu’une minute. À chaque fois que j’entrevoyais cette possibilité, je crois que je faisais un pas de côté et me retrouvais par terre. Et au moment où je me relevais, péniblement, plus par habitude que mû par ma seule volonté de me retrouver debout, un être humain à bout de souffle trébuchait sur mon corps et s’abattait lourdement sur moi. Je devenais alors un paillasson déprécié, une pauvre serpillière détrempée par les larmes débordant de tous ces dépressifs croisés par accident.

*

Sinistres pensées que celles-là au moment où je fermais la porte de cette maison trop grande pour moi, longeais la terrasse et ouvrais le portail flambant neuf, gardien illusoire des apparences d’une vie matérielle réussie, et d’où je sortais l’ex-voiture familiale reconvertie en machine à traîner ma misère morale.
Clignotant, gauche, clignotant, droite, stop, en avant, forcez le passage et n’oubliez pas le grand sourire aux boîtes grises collectionneuses de portraits de familles trop pressées d’en finir au point avec le code de la déroute. Le paysage défile, ma pensée déraille, se dédouble par la droite et finit en queue de poisson (Vous êtes Juif ! Oh ! Salomon est Juif !). À un moment je crois, j’aurais dû m’arrêter et regarder dans le rétroviseur. D’un autre côté, à trop regarder derrière soi, on en oublie souvent la lente courbure de la route qui, sournoise, vous envoie droit dans le décor. Pour l’heure, le goudron se prolonge et sa ligne discontinue ne peut que me forcer à la suivre. Un embranchement, puis un autre, encore et toujours. Sans fin. Pas la moindre voie sans issue. Cruelle réalité. Personne à qui faire le coup de la panne. À moi le coup de pompe et la voie de garage.
J’arrête la voiture. À moins que cela ne soit la voiture qui s’arrête d’elle-même. Je me souviens à peine des paysages que nous avons traversés, elle et moi. Entre le départ et l’arrivée, un grand flou et deux points noirs. Je devrais dire faux départ plutôt que départ d’ailleurs. Et cette arrivée qui s’apparente plus à un départ, à une fuite. Sans point
J’ai envie de marcher un peu et de longer la piste aux chevaux. C’est une belle ligne droite le long d’une crête qui surplombe une grande partie de la forêt. En contrebas, on aperçoit une maison isolée, peut-être abandonnée. Dans le lointain, la forêt remonte et tente de prendre possession de l’ensemble de la masse rocheuse. Elle doit pourtant se résigner, à bout de souffle, et laisser le granit et le calcaire finir leur course folle vers les sommets. Je fais une pause. Autant je n’avais gardé aucun souvenir de mes errements dans la plaine, autant j’avais l’impression ici d’être gagné par la douce transparence de l’air et de la roche, comme si le minéral m’insufflait son côté cristallin.
En un instant, je me sentis rasséréné et n’avais plus envie d’aller plus loin. La page était terminée. Je décidais donc de m’arrêter là. Entre nous, jusqu’où pouvons-nous aller ? Combien de temps ? Combien de pages ? Combien d’encriers ? Combien ? Combien avant de vous lasser ? Combien de temps, pour combien de temps ? Par les temps qui courent à en perdre haleine, les écrivains passent et les écrits vains trépassent. Ce n’est qu’une question de temps et de jeux de mots mal ficelés.


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lundi 16 juillet 2018

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