Question de temps


Question de temps

Tu perds ton temps
Me dit-il
Mais gagne du temps
Me dit-elle
Je prends mon temps
Leur répondis-je
 
Silence
 
C’est précieux le silence
Quand il est vide de bruit
Et plein de soupirs
Aussi précieux que le temps
Leur dis-je
 
Alors le temps c’est de l’argent ?
Me lancent-ils.
Silence
 
Non, ce qui est précieux n’a pas de prix
Leur dis-je
 
Nous avons les moyens d’acheter ce qui est hors de prix !
Me répondent-ils
 
Et ce qui est hors du temps, vous faites comment ?
Leur dis-je
 
Il n’y a rien en dehors
Tout est dedans
Tout ce qui brille est or
Tout le reste n’est que du vent
S’énervent-ils
 
Et ils finirent hors d’eux

C’est importemps la poésie, ne trouvez-vous pas ? On dévalise les mots, on en fait des mots-valises et l’on se retrouve hors du tant. Avec le temps, pas de passé, pas de présent, pas de futur. Rien que du temps.

Restons positifs, nous avons tout le temps

Vous, je ne sais pas, mais moi si, alors…

Alors…

Alors aujourd’hui, j’ai décidé de prendre mon temps. Je vous vois venir, vous allez certainement me demander pourquoi je prends quelque chose qui m’appartient déjà. Et vous auriez bien raison ! Il est à moi ce temps, j’en fais ce que je veux !
Donc, aujourd’hui, je prends mon temps pour écrire. Non pas que j’aie quelque chose à dire…
Nous étions hier. Enfin, en considérant que j’écrive aujourd’hui, ce qui est loin d’être prouvé. C’était peut-être demain d’ailleurs, ou les jours suivants.
Recommençons…
Nous serons demain. Enfin, en considérant que j’écrive hier, ce que je ne peux encore prouver !
Finalement, c’est compliqué la concordance des temps.
Restons hier, ça sera plus simple, et puis sinon j’ai peur de vous faire perdre votre temps. Mais là, c’est votre problème, pas le mien. Je prends mon temps, vous perdez le vôtre, et nous nous retrouvons à contretemps.
Je crois que c’est pour cela que le langage a inventé les contraires. Pour chaque chose existe son contraire. C’est un truc d’humain. Oui, c’est ça. L’être humain préfère l’opposition à l’apposition. Vous dites « blanc » et il y aura toujours quelqu’un pour vous répondre « noir », rien que pour vous contrarier. Enfin, il n’y a pas que ça. Il croit aussi que s’il dit « blanc » comme vous, cela va l’empêcher d’exister et d’être reconnu en tant qu’être humain. Il croit qu’il a besoin de se comparer à l’autre pour exister alors que c’est tout le contraire justement : il n’existe vraiment qu’à la seule et unique condition d’être en accord avec lui-même.
Mais cela nous éloigne du temps cette petite digression. À moins que cela soit le temps qui s’éloigne ? Allez savoir…
D’ailleurs, le temps a-t-il un contraire ? Ou un miroir ? Peut-être que « l’anti-temps » existe ? Si le temps est positif, a-t-il un copain négatif ? Il faudrait peut-être que je me renseigne, mais j’ai comme un trou noir.
D’ailleurs, je ne me souviens plus maintenant de ce qu’il se sera passé hier.

Le chemin de l’homme

C’est quand même très déroutemps tout ça. On se demande bien jusqu’où cela pourra nous mener. J’ai même un peu peur que nous finissions par tourner en rond. La surprise de la première page est maintenant passée après tout.
Il est vrai que tourner en rond évite de trop aller chercher dans les coins. D’une mémoire, d’un souvenir, souvent mauvais. Car oui, seuls les heureux événements du passé sont censés rester à la surface de nos souvenirs. Et pourtant, on cherche, on creuse frénétiquement, partout, ici, ailleurs, toujours plus profondément jusqu’à vomir des pensées noires comme les lambeaux de nos ongles et l’on s’enfonce alors inexorablement dans les ténèbres. Inexorablement…
Je me répète alors inlassablement : j’ai 40 ans, je n’ai jamais lu Marcel Proust et je ne serai jamais un écrivain. Je n’aurais jamais dû chercher une histoire à raconter. Je n’aurais jamais dû chercher une histoire à inventer. J’aurais dû me satisfaire de quelques souvenirs, de ces petites histoires simples qui font notre chemin quotidien. Car finalement, pourquoi nos regards se tournent-ils tristement vers l’infini de l’horizon au lieu de regarder joyeusement la plante de nos pieds ?
Alors maintenant, laissez-moi. Laissez-moi tranquille. Oubliez cet étranger qui tente de vous entraîner dans son univers noir autant qu’absurde. Relâchez votre étreinte et laissez-le souffler. Laissez-lui le temps de redevenir un visage familier ou une odeur perdue qui resurgirait de son enfance. Laissez-lui le temps d’ouvrir ce livre qui pourra alors l’emmener sur ses propres pas. Laissez-lui le temps d’emprunter son propre chemin, le chemin de l’homme passant souvent par les souvenirs de l’enfant.

Les souvenirs de l’enfant

Le principal souvenir que nous gardons de l’enfance est souvent le jour où elle s’est terminée. Fin de l’enfance, fin de l’innocence et de l’insouciance. Quelle époque ? Quel âge ? Quelle importance ! La vie reste la vie, l’enfance reste l’enfance. Seuls les événements qui nous entourent changent, des événements tellement extérieurs à notre existence qu’ils seront sans doute vite oubliés une fois leur temps passé. Qui se souviendra alors que l’on ait pu commencer son existence le lendemain d’un décès d’importance ? Qui se souviendra que l’on ait pu commencer sa vie de fils unique dans un bal funeste à contretemps, un contretemps destiné à tourner dans une valse pour l’éternité au son d’un disque rouillé et rayé ? Qui se souviendra de la Une qui avait fait l’actualité de ce triste automne ?
J’habitais à la campagne dans une maison d’un centre bourg qui semblait rejeter ses agriculteurs aux limites extérieures du village. Le dernier café, le seul qui tenait encore la rampe pour l’unique raison qu’il était en face de l’église, venait de fermer faute de fidèles. Et, parce qu’il avait été immédiatement transformé en une résidence secondaire destinée à calmer ses habitants nerveux et surmenés, on ne pouvait qu’être attristé en croisant, errant dans les rues, le petit ballon de rouge orphelin qui ne savait même plus où aller pour noyer son chagrin. Le dernier commerce du village, un tout petit dépôt de pain qui vendait le journal local seulement sur commande, et dont le comptoir pourtant peu garni laissait à peine entrevoir la tête blanchie et fatiguée de la minuscule « Mémène », ressemblait plus à un vestige d’une époque révolue qu’à un commerce où le joyeux carillon de la porte d’entrée retentissait à chacune des allées et venues des villageois. Les rares fois que la cloche de l’entrée laissait échapper un tintement étouffé, c’était plutôt pour accueillir un automobiliste de passage désorienté dont la logique l’avait amené à s’arrêter dans le seul lieu qui aurait pu laisser échapper un semblant de vie.
Sans doute y avait-il quand même un peu de vie dans ce petit village. Mais pouvais-je vraiment l’imaginer ? Pouvais-je imaginer, alors que je me rendais à l’école de la ville d’à côté, que derrière le portail de la maison aux volets bleus se cachait une école miniature ? Pouvais-je imaginer que la grande cour, que je voyais vide et balayée par les feuilles les journées sans école, se laissait amoureusement piétiner par une vingtaine d’enfants les jours de mon absence ?
J’entendais parler d’une fameuse sécheresse. Je me demande aujourd’hui si ce n’est pas plutôt l’impôt qui s’ensuivit qui laissa un arrière-goût desséché dans la bouche des grandes personnes.
J’entendais parler d’une inflation à deux chiffres.
J’entendais parler d’un choc pétrolier qui, pour moi, trouvait sa réalité dans des affiches collées sur les murs sales de la ville voisine et sur lesquelles se détachait une phrase qui reste, aujourd’hui encore, toujours aussi énigmatique : « En France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées. »

Les souvenirs, les idées, finalement, c’est comme le pétrole. Ça se tarit.

Et la montagne accoucha d’une souris

Suis-je en train de me rallonger ou suis-je en train de prendre un raccourci ? Difficile à dire, car alors que je vous annonçais dans un chapitre précédent le chemin de l’homme, voilà qu’il accouche d’une souris ! Comment donc un homme peut-il accoucher d’une souris ? C’est tout simplement impossible non ? À moins qu’il ne se soit égaré en chemin ! Et que s’il s’est égaré, que son chemin le conduisit vers la montagne. Rabelais ne disait-il pas fort à propos : « Les montagnes sont en travail : il en naîtra une souris ridicule ». Alors peut-être notre homme, de droits chemins en lacets, se sera-t-il épris de cette petite souris. Épris pour s’en enlacer et ainsi donner naissance à un petit rat de goût, rat des villes et rat des champs, rat affable d’une montagne qui accouche en contrebas de la fontaine :

Une Montagne en mal d’enfant
Jetait une clameur si haute,
Que chacun au bruit accourant
Crut qu’elle accoucherait, sans faute,
D’une Cité plus grosse que Paris :
Elle accoucha d’une Souris.
Quand je songe à cette Fable
Dont le récit est menteur
Et le sens est véritable,
Je me figure un Auteur
Qui dit : Je chanterai la guerre
Que firent les Titans au Maître du tonnerre.
C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ?
Du vent.

Alors bon vent. Pas de quoi en faire une montagne finalement…


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lundi 16 juillet 2018

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