Mais vous n’êtes pas drôle !


Mais vous n’êtes pas drôle !

Hier, en me promenant dans la rue, je croise un type. Il s’arrête, me dévisage, et me lance :
« Vous, j’ai lu vos textes et franchement, vous n’êtes vraiment pas drôle ! Et puis c’est trop bref aussi »
Ma première réaction aura été une réaction d’orgueil, je dois bien l’avouer, car je croyais avoir essayé, sinon de faire rire, au moins de faire sourire, plutôt que de faire pleurer. Mais le « trop bref », j’avais du mal à l’avaler. Il ne manquait pas de toupet celui-là ! C’est long à écrire un bout de texte ! Qu’en savait-il ? Ils sont marrants les lecteurs, il faut toujours qu’ils se mettent à leur place, à leur place de lecteur. Ils feraient bien de se mettre parfois à la place de celui qui écrit. D’autant plus que…
« Ah ah ! Si vous pouviez voir votre tête ! » poursuit-il, visiblement satisfait de son effet.
Le voilà qui m’interrompt dans mes pensées maintenant ! hé bien non ! Je ne peux pas la voir ma tête, vu que je n’ai pas de miroir sous la main, gros malin ! Ou alors je m’approche de tes grosses lunettes bien dégueulasses, je crache un coup dessus pour bien les beurrer et je me regarde la tronche dedans !
« Ah, ah, ah… »
Paf ! Je lui décoche un coup de poing dans le bas du ventre. Il se plie alors en deux dans un gargouillis pathétique et j’en profite pour lui asséner un bon coup de pied sur la tempe avant qu’il ne s’effondre dans une flaque boueuse qui ne semblait être là que pour ça. Non seulement je ne suis pas drôle, mais en plus je suis méchant et violent.

La réunion de travail

Il est 9 h 30 et la réunion de travail va bientôt commencer. Les participants vont arriver et s’installer autour de la table. L’ordre du jour est… Quand je dis « la table », je commets une légère erreur. Il y en a plusieurs des tables. Et elles sont bien foutues ces tables d’ailleurs. Elles ont des coins pas carrés, ce qui fait que l’on peut les positionner les unes par rapport aux autres de façon très rigolote ! Moi, j’aime bien arriver avant la réunion et me faire un tangram géant avec les sept tables de la ruse. Bon aujourd’hui, pas de chance, le responsable de la réunion était là avant moi et jouait déjà tout seul. Mais ce n’était pas vraiment drôle vu qu’il a tout de suite installé les tables de telle façon qu’elles puissent former un grand cercle tout carré. Alors du coup, plutôt que de tourner en rond, je me suis assis dans un coin, c’est le meilleur moyen pour se faire oublier : vous choisissez un angle mort et hop, vous vous installez ! Peu de temps après, les participants à la réunion sont entrés dans la salle et je me suis fait encercler. On était tous là, assis en rond sur notre chaise et derrière notre table. Moi, j’aurais préféré être assis par terre, je m’y sens plus à l’aise. Je commence à m’endormir. Ce n’est pas bien grave, cela arrive souvent dans les réunions.
Mon ventre commence à gargouiller. Cela me réveille. J’ai faim. Et cette réunion qui n’en finit pas. Ce soir, je lui dirai à ma maman : « elle est nulle cette crèche ! »

La porte-fenêtre, l’ouverture sur moi-même ?

Je me réveillais en sursaut. Il me fallut quelques instants pour me rendre compte que je m’étais endormi au milieu de mes maigres manuscrits. Je ne pouvais m’empêcher d’esquisser un demi‑sourire, en repensant à cette dernière réunion où je m’étais manifestement prodigieusement ennuyé, tant il était navrant que le monde du travail tentât parfois avec candeur de nous faire retomber en enfance. Je relisais rapidement les deux derniers textes. Je les trouvais un peu légers et pas franchement à leur place. Mais étais‑je moi-même vraiment à ma place ? tant j’avais l’impression d’hésiter à m’engager, à me laisser aller dans les méandres de ma réflexion et alors à préférer la soutenable légèreté de l’être.
J’avais un peu froid. La porte-fenêtre était toujours ouverte. Je me levais pour la fermer. Délicatement. Elle se laissait faire docilement, habituée qu’elle était par ce rituel incessant qui ouvre et ferme le quotidien. On ouvre, on ferme. On ouvre et ferme. On ouvre et on ferme. Des fois, c’est ouvert. Et on ouvre quand même. Et on ferme. Et on ferme. On ferme et on ferme. Et on ferme et on ouvre. Et un jour, plus de porte, plus de fenêtre. Alors, on fait semblant d’ouvrir. Et on fait semblant de fermer. Il fait vraiment froid dehors, alors fermons la porte-fenêtre et attardons-nous sur ce jour qui commençait à prendre le pas sur la nuit, sur ce jour qui commençait à broyer du noir. Je parcourais méthodiquement la grande pièce du regard et, une à une, je ramassais et rassemblais les pages jusqu’alors éparpillées alentour. Je les posais dans cet ordre sur la table du salon, à proximité de cet ordinateur portable qui me servait de bibliothèque aux souvenirs. Ma main resta suspendue une seconde à proximité de l’interrupteur avant de retomber sur ma cuisse. J’hésitais à démarrer la mécanique informatique. Comment un tel objet au sang froid pouvait-il contenir autant de trésors ? Si les feuilles volantes ne contenaient que mon écriture manuscrite, combien de correspondances, combien de documents attachés au disque dur se cachaient derrière ces petits bouts d’octets disséminés par milliards dans un si petit réduit ? Si petit. Si fragile. Que restera-t-il d’ici quelques décennies de toutes ces données numériques ? Que restera-t-il de cette modernité où tout s’emballe ? Et de repenser à ces écrits qui ont traversé le temps, immuables…
Mon esprit commença alors à vagabonder, mes yeux à quitter l’écran, comme pour prendre la fuite. Je me demandais à quel moment j’allais vraiment me jeter dans la fosse aux lions, à quel moment j’allais vraiment accepter de prendre le risque de ne parler que de moi, sans l’aide des autres.

Je ne suis pas Juif, mais je me soigne (ou l’informaticien du rabbin)

Je luttais une nouvelle fois contre le sommeil. Comment en étais-je arrivé là ? Quel lien tenace m’unissait à mes tentatives d’écriture ? Quand avais-je commencé à écrire ? Et ce curieux saupoudrage autour de l’univers de la Torah… Alors, je finis par fouiller dans mes rangements numériques et je découvrais ce très court texte daté du… lisez plutôt :

Hanoukha5 vient de souffler sa dernière bougie. Il est 23 h. Non pas qu’il soit très tard, mais j’avais prévu de me reposer. De me coucher de bonne heure. Et de lire un peu avant d’éteindre la lumière. Je referme « L’histoire moderne du peuple Juif » de Josy Eisenberg. Incrédule, je viens de traverser les trois siècles qui auront mené jusqu’à l’expulsion des Juifs d’Espagne en 1492. De massacres en conversions forcées, d’autodafés du Talmud en place de grève à toutes ces bulles papales qui ne cessèrent d’éclater au-dessus de la tête des Juifs, toujours la même question : « pourquoi ? » Sans doute ne le saura-t-on jamais, pas plus que l’on ne saura pourquoi, petit veau français de race berrichonne et limousine, j’avais décidé d’ajouter, à ma carte de visite, la mention « enfant d’Israël ».

Le fichier informatique s’intitule manuscrit, mais le titre écrit en gras en haut de la page est le suivant : Je ne suis pas Juif, mais je me soigne (ou l’informaticien du rabbin). Il devait certainement y avoir une allusion au Chat du rabbin de Joann Sfar ainsi qu’une référence douteuse à un film de la fin des années 1970 qui aurait certainement mal vieilli et que peut-être je n’avais jamais vu. Oui, c’était certainement cela. En relisant ce petit texte à la lueur de la bougie de cette soirée, je suis étonné de retrouver certains mots, certaines impressions, certaines expressions, comme si elles avaient déjà eu une existence, comme un autre réveil, un autre réveil où une nouvelle fois je m’étais couché de bonne heure.
Je faisais alors un bref mouvement vers le premier des feuillets que je venais de ramasser, vers celui qui s’appelait « Réveil » justement. Au dernier moment, je changeais pourtant d’avis et me tournais vers un cahier rouge, un vulgaire cahier à spirales qui m’entraînait parfois bien au-delà de la simple liste des choses à faire et qui, détachées de leur contexte et de leur auteur, pouvaient paraître presque énigmatique :

Écrire Nycdis
Écrire KNT et HE
Écrire Lettre motivation
Écrire une petite histoire
Écrire une moyenne histoire
Écrire une longue histoire

Je retrouvais également un poème et deux textes, des pattes de mouches, ainsi que me l’aurait certainement fait remarquer mon père dont je jalousais secrètement l’écriture élégante et les gros stylos plume quand j’étais petit garçon.

Dans chaque synagogue il y a toujours…

Jacques Prévert, qui n’était pas vraiment en odeur de sainteté avec tout ce qui touchait de près ou de loin à la chose cléricale, mais qui en revanche avait un divin sens des formules, ne s’était pas privé de carillonner : dans chaque église il y a toujours quelque chose qui cloche. Nul ne sait ce qu’il aurait pu penser des synagogues, notre frondeur de cloches.

Enterrées ?
Avec Fleurs et Couronnes ?
Il n’avait sûrement pas eu le temps de croiser
Mort après une première guerre
Apollinaire et ces deux curieux compagnons
Ottomar Scholem et Abraham Loeweren
Coiffés de feutres verts le matin du sabbat
Vont à la synagogue en longeant le Rhin
Et les coteaux où les vignes rougissent là-bas

Ces feutres verts
Premiers signes d’un inventaire
Couleur Alcools
Enivrante
Assommante
La belle affaire que d’accuser
Le spiritueux
Le spirituel
La belle affaire que de préjuger
Ici du vin
Là du Divin
Passez la tête
Ouvrez la porte
Et vous découvrirez peut-être
Que dans chaque synagogue il y a toujours…
Des couvre-chefs de toute forme
Rarement campaniforme
Des cerveaux sous les chapeaux
Des sourires aux lèvres
Des regards complices
Des livres et des bras ouverts
Des têtes en l’air
Des chants et des prières
Alors quand la fin est proche
Sortons nos mains de nos poches
Et pour Guillaume, Jacques, Ottomar, Abraham et les autres
Levons ensemble notre verre
Le’Haïm ! à la vie !

Écriture et solitude

Puis, au milieu des voyageurs de la Transolitude, je m’apercevais que seule l’écriture me permettait de vaincre l’isolement extérieur, cette sensation de n’avoir d’autre choix que de subir toujours la même conversation de sortie de travail, la même conversation de rentrée scolaire, ces incessantes sonneries de téléphones vendus sans vibreur et que l’on aimerait tant passer sous silence. Mieux que la lecture, mieux que l’écoute de n’importe quel morceau sublime de Bach parce que tous les morceaux de Bach sont sublimes, n’en déplaise à Solal, l’écriture me prenait alors par la main et m’extirpait comme par enchantement de mon simple aller-retour en train-train quotidien. J’avoue, je tendais parfois l’oreille, prêt à saisir un bon mot dans les flots de ces paroles si vite oubliées. J’avoue, je m’interrogeais aussi parfois sur ce que pouvait bien cacher tel regard vide ou rieur, tel sourire, telle expression du visage.

Écriture et cheminement

J’aurais voulu vous parler de cette conversion, reprendre les faits un par un, trouver un cheminement logique et évident. Mais je me rends bien compte que je suis en train d’échouer. Je me rends bien compte qu’il est impossible de faire passer un cheminement intérieur sous la forme d’un roman, d’une nouvelle, d’un récit. D’autant plus impossible que ce dialogue avec moi-même n’aurait pas été possible sans les personnes qui m’ont pourtant entouré pendant tout ce temps. Où sont-elles ? Pourquoi ne sont-elles pas là ? Pourquoi les avoir oubliées ? Les avais-je vraiment oubliées ? Il est déjà tellement difficile de parler de soi. Alors des autres…
Alors une nouvelle fois, vaincu, je pose la plume.
Alors, encore une fois, déçu, je tourne la page.

5. Fête des lumières


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mardi 11 décembre 2018

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