La page est tournée


La page est tournée

Et de continuer pourtant de tourner les pages de ce vieux cahier rouge tout déglingué. De rage, je raye une à une quelques réflexions idiotes, des chroniques oubliées et des lettres dévoyées. Et, une nouvelle fois, comme si la destinée s’amusait avec sa sœur coïncidence pour mieux me sortir de ma stupeur, pour mieux me sortir de ma torpeur, mais aussi pour m’inciter à ne pas renoncer, je lisais, avidement et plein d’espoir :

Commencer par le début, il faut toujours commencer par le début.
Devoir de mémoire, travail de mémoire, se souvenir du passé, du comment cela s’est…
Regarder en arrière, envie de me souvenir.
Combien de fois ai-je voulu coucher cette histoire sur le papier ?
Reprendre le début du texte sur le portable.
Inclure les écrits envoyés.
Témoignage
Je ne sais plus
C’est parfois dans des lieux incongrus que l’on prend conscience que l’on…

Il est presque 16 h. Dans quelques instants, je vais me retrouver devant trois rabbins. Dans quelques instants, j’aurai pour la dernière fois, le choix de reculer, de dire : « Non, je ne veux pas, je ne veux plus. » Comme à chaque étape importante.

Comment cela a-t-il commencé ?
Quand cela a-t-il commencé ?

Sans doute vais-je devoir replonger dans les souvenirs d’enfance. Il me semble en effet difficile de croire que j’ai pu me décider à rejoindre les enfants d’Israël un beau matin en me réveillant après la visite nocturne du prophète Élie. Non, on ne se réveille pas un beau matin, expert en pose des tefillin6, se recouvrant du Talith7 puis récitant de la façon la plus fluide qui soit le Chéma Israël et ses quatre magnifiques paragraphes.
À 40 ans passés, que nous reste-t-il de nos souvenirs d’enfance, comment les relier à ce cheminement. Et faut-il faire ce travail de mémoire ?

Le livre de chevet

Replonger dans le passé, sans repartir en arrière, était-ce vraiment la meilleure des façons pour aller de l’avant ? Remonter jusqu’à mon premier écrit, peut-être était‑ce par‑là que je devais commencer. Sans doute était-ce par là que j’aurais dû commencer. Et quand je dis : « mon premier écrit », sans doute était-ce inexact, car il m’était bien difficile de savoir s’il y en avait eu d’autres avant le néant, avant le brouillard, tant ma mémoire semblait pour l’instant incapable d’aller au-delà de ce qui pouvait être contenu à l’intérieur de cette porte‑fenêtre ; dans cette grande pièce ; sur ce cahier rouge ; sur ces quelques feuilles volantes ; sur ce disque dur. Et dans mon imaginaire bien sûr. Surtout dans mon imaginaire. Qui pourra prétendre que tout cela est réellement arrivé ? tant j’avais moi‑même l’impression que ma mémoire réécrivait au fur et à mesure son propre passé.
Mais je sens bien que vous attendez la suite. Je le sens. Je le sais. À moins que vous ne soyez en train de me servir d’alibi. C’est peut-être surtout moi qui ai envie de continuer.
Si j’hésitais à rechercher ce premier écrit, c’était essentiellement parce que je le connaissais que trop bien. Je savais quoi chercher. Je savais où chercher. Si j’hésitais à franchir ce pas, c’était vraisemblablement pour la seule et unique raison que j’allais me heurter à ma propre intimité et que je n’étais pas certain de vouloir vous la dévoiler. Jusqu’à présent, j’avais tenté de repousser ce moment et j’espère que vous en aurez apprécié les chemins de traverse. J’espère que vous aurez apprécié cette première incursion dans une partie de mon univers, dans cet univers qui pourrait très bien être le vôtre d’ailleurs si vous osez regarder autour de vous. Pourquoi pas après tout ? Ne suis‑je pas finalement proche de vous ? Sommes-nous si différents ? Quelle différence entre le livre et celui qui se croit son auteur ? Quelle différence entre le livre et celui qui se croit son lecteur, sinon un regard croisé de l’un vers l’autre ?
Peut-être d’ailleurs nous croisons-nous parfois, le long d’un trottoir ou dans le wagon de ce pauvre tortillard perdu sur son parcours rectiligne, car c’est ainsi, même les trains se trouvent affligés de voir leur vie suivre encore et toujours les mêmes rails. Alors vous êtes là, en cet instant, lisant ces mêmes lignes dont j’essaye de suivre le voyage, un peu décalé à gauche sur la banquette qui me fait front, car il est rare que l’on s’asseye vraiment en face de son voisin quand cela n’est pas nécessaire, quand il reste suffisamment de place dans tout le compartiment. Quand le wagon est vide, on s’installe sur des banquettes vides. Quand toutes les banquettes sont occupées, on s’installe en biais, comme si l’on voulait regarder son voisin de travers. Et quand vraiment on n’a pas d’autre choix que de s’installer face à un autre individu, on jette un bref coup d’œil alentour afin de tenter de choisir la personne qui semblera la moins dérangeante. Dans mon cas, un homme pas très grand plongé dans sa lecture me conviendra très bien. J’aurai de la place pour mes genoux et il ne lèvera pas le nez de son ouvrage. Parfois, je me dis que c’est un peu dommage, il pourrait m’arriver de rencontrer des gens formidables, par exemple cet homme au pantalon rouge avec sa guitare. Peut-être était-il en train de se dire la même chose dans son coin, qui sait ? Hélas ! une fois le train arrivé à sa destination, chacun refermera le livre de son histoire et attendra de s’être couché de bonne heure avant de reprendre sa lecture. Un peu plus tard, quand vous poserez ce livre sur votre chevet, alors que la nuit sera tombée depuis quelques heures déjà, et que vous vous lèverez, peut-être vous dirigerez-vous lentement vers une de vos fenêtres, celle restée ouverte sur le monde. Alors peut-être, au loin, ou alors tout proche, vous apercevrez une lueur, une lumière vacillante qui semblera provenir de tous les souvenirs qui hantent votre mémoire, de vos propres notes de mémoire. Tout à coup, vous penserez à l’être aimé pour lequel vous avez pris bien soin de sortir doucement de votre lit puis de votre chambre afin de le laisser dormir paisiblement. Oui, comment ne pas penser à cette personne qui partage votre vie depuis… Depuis combien de temps déjà ? Quelques jours ? Quelques semaines ? Quelques mois ? Quelques années ? Trop d’années ? Depuis toutes ces années, que vous rappelez-vous de votre première rencontre ? À quel moment avez-vous osé faire le premier pas ? Et est-ce vous qui avez fait ce premier pas ? Ou l’autre ? Ou un ami qui disait vous vouloir du bien ? Mais peut‑être êtes-vous seul dans votre lit, ce petit livre étant alors votre seul et unique compagnon, votre seule et unique compagne du moment. Parce que l’autre n’est pas encore là. Parce que l’autre n’est plus là. Parce que l’autre n’a jamais existé et n’existera jamais. Parce que la vie est parfois affaire de solitude. Alors, vous baisserez lentement les yeux et détournerez la tête de cette petite lumière venue de l’extérieur. Vous détournerez la tête de cette faible lueur d’espoir qui tentait de vous crever le noir et vous retournerez, à pas lent, vers votre linceul, vers votre lit, vers le chevet de votre vie solitaire à achever.
À côté de la lampe que je m’apprête à éteindre, une colonne de livres tente de prendre d’assaut la lumière diffuse qui monte le long du mur. En haut de la pile, la Torah, de Berechit à Ketouvim8. Le texte en hébreu est à droite, la traduction en français est à gauche. Et toujours, cette frustration, aujourd’hui encore, de péniblement déchiffrer sans en comprendre le sens, le moindre Aleph, le plus petit Iod, ce Samekh que j’oublie tout le temps, ou encore ce Heth qui se prononce comme cette satanée jota espagnole : j (jota) est une sorte de raclement du fond de la gorge comme si l’on essayait de prononcer un [k] de manière continue, c’est-à-dire sans occlusion. Je n’ai jamais rien compris aux définitions, et encore moins que rien à la phonétique. J’avais appris à lire l’hébreu en cinq leçons d’une heure et demie. Enfin quatre dans la mesure où je n’avais pu me rendre à la première leçon. Enfin trois, car il me semble que j’avais également eu un empêchement pour la cinquième et dernière séance. Nous étions une petite dizaine installés dans une pièce trop petite pour nous accueillir quand une petite dame toute sèche avec de grands yeux y avait fait irruption au milieu d’un tourbillon de feuilles photocopiées et pas toujours agrafées dans le bon ordre. Dans ses yeux, on pouvait lire la volonté implacable qui y était installée. Elle a balayé la salle du regard et nous a dévisagés un par un comme pour signifier à chacun d’entre nous : « Je vous préviens, pas un seul d’entre vous ne sortira de cette pièce sans savoir lire l’hébreu biblique. Pas un seul. » Aujourd’hui encore, je me souviens de cette incroyable volonté qui surgissait de tout son être ; et, de toute la concentration jusqu’à m’en faire exploser la tête, pour arriver à lire d’un seul bloc tous ces symboles jusqu’alors inconnus. Sous la Torah, il y a Le journal d’Anne Frank que mon fils devait étudier pour le collège. Je pensais profiter de l’occasion pour enfin ouvrir ses pages et puis non. Pour une raison que j’ignore, alors que je crois avoir lu les choses les plus atroces sur la barbarie nazie et cette période indicible qui envoya 6 millions de Juifs à la mort, je n’ai jamais réussi à ne serait-ce que feuilleter quelques pages de ce petit journal. Comme si je refusais que ce visage souriant, ces mains fines posées sur un livre ouvert puissent avoir disparu en mars 1945 dans le camp de Bergen-Belsen. Comme si, en ne lisant jamais ce livre, je voulais garder l’illusion qu’Anne Franck pût ne jamais avoir été envoyée dans les camps de la Mort. Comme si je voulais refuser l’absurde dans sa monstrueuse réalité. En regardant les ouvrages qui achevaient la pile, alors que je m’étonnais de ne pas trouver La peste d’Albert Camus, car j’étais persuadé de l’avoir laissé là, le Solal d’Albert Cohen semblait flotter au milieu du reste ; ce Solal, ce Juif parmi les Valeureux, qui quitta sa Céphalonie natale pour la France ; ce Solal, son parcours déchirant et déchiré, soit l’ascension fulgurante d’un Apollon à la déchéance la plus complète non pas d’un juif errant, mais bien d’un Juif, errant parmi les gueux, et qui posait, de façon douloureuse et totalement hallucinée, la plupart des questionnements qui pourront traverser un jour l’esprit de tout Juif de ce Monde. Et enfin, tout en bas de la pile, Du côté de chez Swann de Marcel Proust, auquel je n’avais réussi à arracher que le premier paragraphe.
Il est tard. Il est temps pour vous d’éteindre la lumière. Et de tenter de vous endormir en espérant trouver facilement le sommeil. À moins que vous ne choisissiez de rester éveillé, et de reprendre votre lecture, entre rêve et réalité.

Elle s’appelle Sarah

Pourquoi toujours en parler au passé ?
J’aimerais vous la dire au présent
Tout au moins l’espace d’un instant
Ces mots souvent si pressés
Au point d’en manquer
Ne pas oublier
Qui elle était
Qui elle est
Qui Sera
Sarah

Non, vraiment, je suis désolé, mais je ne puis vous dévoiler ce premier écrit. Ce que vous venez de lire n’est qu’un petit poème sorti d’on ne sait où, un petit texte qui perd ses mots, un à un, les uns après les autres, pour arriver à ce prénom que l’on retrouve souvent dans des chansons d’hier et d’autrefois. Vous ne lirez jamais cette lettre qui parle d’amour sans oser le déclarer complètement, cette lettre qui semble s’arrêter juste au bord d’une belle aventure de peur de se retrouver précipitée vers l’inconnu, cette lettre qui fera pourtant un pas en avant et qui aura encore beaucoup de chemin à parcourir avant la délivrance. Une lettre naïve. Une lettre sincère. Mais si je ne vous dévoile pas cette lettre, n’est-ce pas parce qu’une telle lettre est purement imaginaire ? Pouvait-elle vraiment avoir une quelconque existence dans notre époque maintenant devenue si matérialiste ? Une telle lettre, parce qu’elle semble n’être que sentiments, a-t-elle vraiment une raison d’être depuis ce fameux Siècle des Lumières qui nous aurait sorti des Ténèbres recouvrant l’abîme ? Au-delà de la raison, pourtant fidèle compagne de la passion, tout semble devoir être maintenant exclusivement raisonnable et rationnel. Oui, aujourd’hui, tout doit être démontré. Oui, aujourd’hui, tout doit être science. Oui, aujourd’hui, tout doit être raison. Même l’amour. Alors, comment ne pas appeler Charles Péguy à notre secours et déclamer passionnément un peu comme il l’aurait si merveilleusement fait au début du siècle dernier avant d’être tué au front en septembre 1914 : il n’y a pas d’amour de la raison, il n’y a pas de raison d’aimer ! Il y a la raison, il y a l’amour et les deux sont là l’un pour l’autre sans chercher à se démontrer. Si l’amour cherche à démontrer, si l’amour cherche à se démontrer, alors c’est qu’il a fini d’aimer. C’est qu’il a fini de s’aimer !
Et vous-même qui venez de retrouver dans votre lit la chaleur d’un corps si souvent caressé, ce corps dont vous connaissez les moindres défauts comme les plus beaux îlots de tendresse, ne vous arrive-t-il pas parfois d’oublier d’être raisonnable ? Ne vous arrive-t-il pas de vous laisser aller sans retour, de vous laisser glisser vers les délices et les rivages d’une sensualité que l’on dit parfois divine ?

6. Phylactères
7. Châle de prière
8. Berechit correspond au livre de la Genèse, Ketouvim aux hagiographes


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lundi 16 juillet 2018

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