Troisième chapitre : le train de l’histoire – suite


La gare de triage

« Ploc »
« Ploc »

Le petit son creux n’en finissait pas de s’insinuer dans ma tête. Sans doute m’arrivait-il de l’extérieur, mais l’étrange voile incolore qui recouvrait mes yeux pourtant ouverts m’empêchait pour l’instant de distinguer quoi que ce soit. Encore « une de ces céphalées qui embarquait en son bord un scotome scintillant qui obscurcissait la totalité de mon champ de vision » aurait certainement déclamé le médecin généraliste qui me suivait pas à pas de toute sa verte vitalité paternaliste, mais dont le vocabulaire avait tendance à rester si spécialisé que je quittais souvent son cabinet après une très longue attente en salle avec un terrible mal de crâne…

« Ploc »
« Ploc »

Le petit son creux se faisait un peu plus audible au fur et à mesure que je recouvrais la vision.

« Ploc »
« Ploc »

L’étrange voile incolore, maintenant indolore, commençait à se déchirer et à rétablir la réalité qui avait basculé un temps plus tôt : j’étais tout simplement assis dans le wagon vide d’un train endormi dans sa gare de triage…

« Ploc »
« Ploc »

Derrière la vitre. À l’extérieur…

« Ploc »
« Ploc »

De l’autre côté…

« Ploc »
« Ploc »

Le voile s’était maintenant totalement déchiré, laissant la place à un léger flou qui me permettait de remarquer qu’une silhouette tapait régulièrement à la vitre du train…

« Ploc »
« Ploc »

Je croyais reconnaître l’homme qui avait interrompu mon rêve interlope de l’aller. Sous son chapeau, dont la tresse relevait de la curiosité, il me semblait distinguer un large sourire plein de réconfort. À peine tentais-je d’esquisser un vague petit signe de la main que le petit son creux s’arrêta et la silhouette disparut. Je n’avais même pas eu le temps de lui rendre son sourire. À défaut de mes idées, je rassemblais lentement ma guitare et descendais précautionneusement du train. Je regardais ma montre : elle retardait. Le train était donc arrivé à l’heure. Je n’étais vraisemblablement pas resté très longtemps aux frontières de l’entre‑deux. Curieusement, le quai était presque désert. Comme si c’était toute la gare qui reprenait doucement son activité, après cet étrange moment de flottement qui semblait lui avoir été également destiné.

Le roman de la gare

Ces courtes réflexions m’avaient accompagné le long des rails sans que je m’en rendisse vraiment compte. Je me trouvais à présent à proximité de la bouquinerie dont je m’apprêtais à soulever le lourd rideau de fer. Le Roman de la gare était en effet ce petit magasin, coincé entre les trains et les métropolitains, dans lequel je passais la plupart de mes journées depuis de très nombreuses années. Avant de vendre des livres, cet endroit m’avait parfois rendu ivre, du temps où il abritait un petit bistrot bon marché. Mais un jour, les clients avaient commencé à le déserter, inquiets de ne jamais voir les prix augmenter. Peu de temps après, c’étaient les fournisseurs qui avaient déserté, pragmatiques qu’ils étaient de constater que les clients s’envolaient. Et finalement, c’était le patron lui-même, Ramon El Aregadel, qui avait déserté et était reparti vers son Espagne natale, jetant alors à la rue les rares clients qui savaient encore apprécier une consommation à son juste prix, et qui peut-être n’avaient pas les moyens d’aller voir et boire ailleurs. Quant à moi, J’avais pris l’habitude de m’y arrêter pour écouter les habitués anonymes avec leurs proverbes de comptoir souvent chargés d’un climat alcoolique grisé par la fumée des cigarettes. Comment ne pas se souvenir d’un « Sans mon ballon de rouge, j’ai l’impression de rester en carafe ! » ou d’un « Le fond sans la forme, c’est la vie sans la mort. Et ne viens pas me dire le contraire ! » Comment ne pas se souvenir de ce café serré qui faisait bondir le cœur de l’éternel amoureux au petit matin tandis que le kir faisait pleurer le même dans les heures tardives de l’après-midi quand, transi par une journée à espérer, il revenait vers les rivages d’un comptoir à la dérive de ses sentiments ? Pendant les semaines qui avaient suivi la fermeture du petit bistrot, j’avais continué à tourner autour de cette petite niche qui m’avait sûrement évité de finir comme un chien, jusqu’au jour où…

Ici prochainement, ouverture d’une librairie.
Recherchons deux vendeurs. Expérience non indispensable.
S’adresser à l’intérieur.

Ce jour-là, j’avais cru distinguer, affalés sur le zinc du bistrot disparu, Charles Bukowski et Guy Debord s’apostrophant violemment pour se donner en spectacle à un Arthur Rimbaud qui, de son côté, semblait chercher le pilier qui le raccrocherait à ce bateau ivre. Ce jour-là, après une courte note de comptoir et de mémoire, j’avais laissé tomber mes illusions, et décidé de jeter l’encre dans le port de la gare. C’est comme cela que j’ai commencé à vendre des livres dans le petit magasin d’un angle bétonné d’une gare ouverte au vent du quotidien.
Depuis, c’était une légère brise changeante et rafraîchissante qui m’accueillait chaque matin quand je découvrais les caisses en carton disposées la veille au soir dans l’arrière-boutique, et qui contenaient les nouveautés et autres réassortiments destinés à combler les espaces qui n’avaient pas manqué de commencer à prendre leur aise dans les différents rayonnages au cours de la journée. Et si j’étais bien loin de ces majestueuses bibliothèques où j’imaginais d’incroyables échelles qui vous envoyaient certainement vers des sommets de littérature, je me satisfaisais de pouvoir retaper des murets de livres à l’intérieur d’une librairie de gare. J’étais ainsi un modeste maçon de la page, souhaitant juste faire entendre aux voyageurs de passage le léger bruissement des feuilles au milieu d’un monde tourbillonnant de chemins de fer. Moins modeste, peut-être me serais-je considéré comme le gardien d’un temple dont les murs s’Hérode au gré de ses écritures disparues. Peut-être…

Quand je sors de la gare, je rentre dans le roman

Les premiers clients venaient d’arriver. Toujours de nouveaux visages, car rares étaient les habitués. C’est ainsi que je voyais défiler, au gré des saisons littéraires, les sourires satisfaits des liseurs de romans, les regards graves des liseurs de documents, les têtes sérieuses des liseurs professionnels, l’air ingénu des liseurs occasionnels, les yeux tristes des liseurs de mauvaises réalités, et enfin les mains striées de fines rayures des liseuses de bonne aventure. Parfois, avec tous ces éléments corporels croisés dans la journée, j’imaginais le puzzle anatomique du lecteur tenant dans ses mains le livre de ma maigre imagination, le livre de mes grisâtres voyages en train, le livre que je ne pouvais qu’imaginer tant il était évident qu’il n’existerait probablement jamais.

« Bonjour Monsieur. Excusez-moi de vous déranger, mais j’aurais besoin d’un petit renseignement s’il vous plaît, je suis un peu perdu ! »

Alors que j’étais plongé dans la lecture de la facture précédente, étonné que le petit livre avec ces quelques pages en si gros caractères que je venais de vendre pût coûter aussi cher, je relevais la tête et regardais mon interlocuteur. La douceur qui se dégageait de sa voix avait réussi à cacher toute la fatigue qui s’incrustait au fond de ses yeux. Son visage laissait transparaître autant d’inquiétude que d’incertitude, à un point tel qu’il aurait pu paraître serein pour toute personne qui se laissait abuser par la surface des apparences. Les mâchoires étaient serrées, comme celles d’un boxeur prêt à prendre des coups plutôt qu’à en donner. Les pommettes étaient saillantes, pâles et si timides qu’elles semblaient ne recevoir que rarement la lumière du jour. Au milieu de tout ce spectacle tourmenté, il y avait autre chose que je n’arrivais malheureusement pas à saisir. Et puis cette infinie politesse à laquelle je n’étais pas si souvent confrontée.

« Je suis à la recherche d’un livre. Je cherche un livre d’Albert Camus. La Peste précisément. »

Il était peu fréquent que l’on entrât au Roman de la gare pour acheter ce type d’ouvrage. Rares étaient les hommes révoltés de nos jours. Tout au plus certains se disaient indignés, quand la machine à café Made in Israël oubliait de leur rendre la monnaie. Peut-être aussi que les voyages en train ne prédisposaient pas non plus à la réflexion et à une lecture peut-être un peu exigeante. Il m’était de toute façon difficile de répondre à cette question, n’ayant moi-même jamais été un grand lecteur. Il était en revanche un peu étonnant, malgré sa timidité évidente, que mon naufragé du livre ne réussît point à trouver cet ouvrage tout seul, car même si le rayon destiné à ce type de littérature était situé au plus profond de la boutique, celui-ci était minuscule et l’on en faisait facilement le tour. J’avais d’ailleurs rarement besoin de refaire le ravalement de cet espace oublié des bâtisseurs du temps. Je priai mon collègue de me remplacer en caisse quelques instants et partis à la recherche du temps perdu et du livre en question. Je le trouvai rapidement. En l’étudiant attentivement, je compris que son exil en ce lieu devait durer depuis un moment, tellement une partie de la tranche, celle qui était exposée à la lumière artificielle des lampes fichées au plafond, avait jauni en regard de la partie restée dans l’ombre de la bibliothèque. Ce léger décalage de couleur, œuvre de la lumière et de l’ombre du temps, n’échappa pas à mon interlocuteur. Cela ne sembla pas le déranger pour autant, au contraire même. Il avait l’air soulagé, comme s’il venait de retrouver un ami de longue date ou une histoire ancienne et familière. Le laissant là à ses retrouvailles, je m’en retournais vers la caisse au moment même où mon collègue venait d’en terminer avec un autre homme dont je voyais la silhouette disparaître parmi la foule des voyageurs.
« Quel livre lui as-tu vendu au client précédent ? » lui demandais-je alors mécaniquement. C’est à ce moment peut-être que l’histoire a vraiment commencé.
« Tu sais, je n’ai pas bien retenu le nom de l’auteur. Je ne me souviens même plus si c’était un pseudonyme rigolo ou un nom passe partout avec un prénom composé pas franchement commun. T’as qu’à voir ! Quant au titre, c’était d’un banal, mais d’un banal. M’étonnerait pas qu’il se vende pas très bien ce bouquin ! D’ailleurs, je ne me souviens pas en avoir vu d’autres exemplaires en rayon, ni de l’avoir déjà vendu. Il y en a qui n’ont pas encore compris que le plus important dans un bouquin, c’est un titre qui claque à la tronche du client ! Et puis à rallonge aussi ! C’est tendance aujourd’hui, tu trouves pas ? Tu prends une grande phrase qui veut rien dire et tu vends 200 000 exemplaires en 15 jours ! Tu vois comme Le voyageur qui prenait le train à l’envers si c’est un roman ou Comment j’ai déraillé mon enfance si c’est un documentaire pour faire pleurer dans les chaumières. C’est quand même pas bien compliqué ! Alors que là, tu parles ! Un pauvre titre avec trois ou quatre mots complètement bateau (même pas de train) dont le mot histoire et euh… joli aussi. Enfin je crois… Ouais c’est un truc comme ça. Genre la plus jolie histoire. Franchement, avec un titre pareil, tu vas te servir un café que tu l’as déjà oublié ! Non, franchement, c’est vraiment pas comme ça qu’il va se vendre par wagons entiers son bouquin ! Bon après tu me diras, l’auteur a peut-être pas envie de les vendre. Juste de les écrire. Mais là, j’avoue que ça me dépasse. Un auteur, il a des lecteurs non ? Tu crois qu’on peut écrire comme ça. Juste pour soi ? Moi, si je savais écrire, je m’amuserais à faire un livre sur l’écriture d’un livre. Je suis certain que parmi tous ces intellos, pas un seul n’y a encore pensé ! Ou alors ils font tous ça, j’en sais rien finalement. Enfin bref. Et après, pour pousser le bouchon encore plus loin, ce que je viens de dire, hop, je te le colle ni vu ni connu au milieu de tout le bazar et je l’appelle Le vendeur du roman de la gare qui pensait à écrire un livre sur ce qui lui passait par la tête. Bon OK, là, ça va faire un peu long ! Allez j’arrête ! Mais moi, je te dis que c’est le jackpot assuré, le casse du siècle ! Même pas besoin d’ajouter un peu de sexe ! Encore que… Dis-moi, tu arrêtes un peu de rêvasser là ? Je viens d’encaisser ton client et toi tu restes planté là sans rien dire, la bouche ouverte comme si tu attendais de gober les mouches ! Tu reprends la caisse le temps que je me fasse une petite pause ? Ça me fera peut-être revenir le titre du bouquin qu’il vient d’acheter, l’autre avec son long cou, son long manteau beige et son chapeau et sa tresse. Oh ! Tu m’écoutes ? »

Une histoire qui déraille

Je n’étais pas certain d’avoir vraiment tout entendu, mais je lui faisais quand même un sourire et un petit signe de tête pour acquiescer, ne serait-ce parce que les gens aimaient bien qu’on fût d’accord avec eux, et parce que je pensais que cela pouvait aussi me permettre d’avoir la paix. Malheureusement, il arrivait souvent que je fisse la paix avec mon voisin, mais que celui-ci finît quand même par venir chez moi me piétiner sur mon paillasson.
J’appréciais néanmoins mon collègue. Avec lui, j’avais l’impression d’avoir un peu les pieds sur terre. Il avait ceci de particulier qu’il prenait toujours les choses comme elles lui arrivaient, sans jamais se demander s’il ne valait pas mieux faire un pas de côté de temps en temps. Et pourtant, je n’avais pas l’impression qu’il en prenait plein la gueule, si j’osais utiliser le vocabulaire un peu fleuri qui était le sien. Sa simplicité n’avait d’égale que sa lucidité finalement. Il avait l’air franchement à l’aise avec le monde qui l’entourait, ce qui n’était pas franchement mon cas. Il semblait vivre facilement la réalité pendant que moi j’avais l’impression de chercher la vérité au milieu d’un monde irréel. De son côté, il venait d’encaisser deux clients et avait, en quelques phrases bien senties, redéfini toute la stratégie du monde de l’édition et trouvé une nouvelle idée de roman à succès. De mon côté, l’histoire était différente, vraiment différente. Comme si elle avait complètement déraillé.


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lundi 16 juillet 2018

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