Intermèdes


Dans les couloirs du métro

J’aurais dû vous dire dès le début que la guitare n’était qu’un prétexte pour me changer les idées. Et pas seulement le mardi parce que…
Quel jour sommes-nous d’ailleurs ? Et vous, qui êtes-vous ? Et moi, qui suis-je ?
D’une certaine façon, je ne sais pas très bien ce que je fais ici. Ni dans ces pages ni dans ce monde qui m’a jeté dans son caniveau. Tôt ou tard, ma voix finira fatiguée, fracassée par la rue, l’alcool, la souffrance et la solitude, comme autant de clichés qui s’affichent dans les galeries photographiques consacrées au sort de tous les chiens musicaux.

En attendant, je m’installe toujours à la même place, en retrait d’un immense tunnel qui regarde passer les petits rats affamés d’un gigantesque opéra bouffe. Je pose un petit tabouret le long du mur, je sors la guitare de son étui, mes lunettes aussi, et je chante. Des années que je chante dans les couloirs du métro des valses pour l’éternité. C’est comme ça qu’il les aimait Allain Leprest, mon frère, mon sang, mon autre soi‑même, son autre moi-même…

Une valse pour l’éternité (hommage à Allain Leprest)

C’est peut-être Mozart le gosse qui tambourine
Des deux poings sur l’bazar des batteries de cuisine
Jamais on le saura, l’autocar du collège
Passe pas par Opéra, râpé pour le solfège.

Il l’aura pourtant son Requiem, tout comme Allain aura sa Symphonie… Lacrimosa dies illa. Jour de larmes que ce jour, cette nuit du 15 août 2011.

Depuis ?
Il pleut sur la mer et ça ne sert à rien.
À rien et à rien, mais quoi sert à quoi ?

Allain s’avance, sa symphonie commence.

Il tombe des cordes des archets. Une valse lente nous prend doucement par la main et nous invite à tourner avec elle. La voix d’Allain, avec tout ce qu’elle contient d’humanité, parfois hésitante, chancelante, troublée et troublante, s’élève pourtant comme par magie au milieu de cette musique à la fois limpide et profonde.
Continue, Allain, continue de nous donner de tes nouvelles, et merci de nous laisser entrer dans ta dernière demeure, avec l’aide de Romain et de Didier, tes deux compagnons de toujours. Tu t’es, encore une fois, une nouvelle fois, une dernière fois, mis complètement à nu pour nous offrir ce cadeau de l’au-delà.
Et il est beau ton putain de cadeau, même s’il fait mal parfois. Même s’il nous renvoie ton incroyable lucidité en pleine gueule, comme cette belle salope de gitane, cigarette en main gauche, faux en main droite : Ô toi qui porteras mon deuil demain blotti dans le cercueil… Tu finiras cette chanson épuisé, la voix se faisant à la fois sifflante et soufflante avant de s’évanouir… dans un nuage, forcément.
Ta voix ainsi disparue, il en aura fallu du courage et de l’amour à ceux qui sont venus la faire revivre à travers leur interprétation. Le temps de finir la bouteille par Jéhan est une véritable tempête d’émotions, une frissonnante montée en puissance où violons et violoncelles se mêlent aux timbales pour venir percuter le ciel. Pour te rejoindre peut-être ?
Mais nous voilà de nouveau chahutés par les éléments de ta prose, comme s’il fallait toujours descendre avant de remonter, dans un mouvement perpétuel qui ne trouvera jamais le repos : Mon destin, ça n’était qu’une paire de ciseaux qui guettait mon envol pour me trancher les ailes. Ma vie va s’effacer des murmures de Tokyo. Je plonge vers la mer, le ciel me vienne en aide. Pour cette fois, c’est Daniel Lavoie qui disparaît dans les flots. Puis d’autres le suivront, les uns après les autres : Christophe, Kent, Enzo Enzo puis Sanseverino, pauvres naufragés de naissance sur l’île de Malenfance dont nul n’est revenu.
Alors, dans un ultime élan, Allain rejoint Didier, dans une valse pour tout, une valse pour rien. On n’était pas là pour rigoler n’est-ce pas ? Y a pas d’amour, y a pas d’orchestre. Tout ça se passe dans ta tête. Cendrillon a laissé au fond d’un cendrier la cendre de ses gestes.
Silence. Comme s’il fallait un espace à la rencontre des mots. Silence. Cette fois, c’est vraiment fini. Un vide immense.
On croit que personne n’est indispensable sur cette Terre, qu’elle continue à tourner sans que rien ne soit changé. Et pourtant un matin, on se réveille et le vide est là. Et nous, naïvement, de prendre enfin conscience que certains vides qui se créent sous nos pieds ne pourront jamais être comblés, malgré les larmes qui s’écoulent le long des fissures de notre tristesse.
Merci Allain d’être venu chercher notre humanité au plus profond de nous-mêmes, et de nous avoir donné l’envie, la force et le courage de nous mettre, nous aussi, à nu…

C’est peut-être Leprest, aujourd’hui disparu
Dans son plus beau posthume, pacifiste inconnu
Maintenant on le sait, magnifique voix cassée
Pour toutes nos causes perdues merci d’avoir lutté

Le chien fatigué

Au détour d’un chemin
Je croise une passante
Dans l’métropolitain
Je la laisse descendre
Lui effleurer la main ?
Je suis l’seul à comprendre
 
Plus de chemin
Personne à croiser
Plus rien à comprendre
Ça y est, le chien musical est fatigué
C’était un jour
C’était une nuit
Un 15 août

Et si la vie continue ses vacances, il y a des morts en partance prêts pour une dernière ascension et une dernière assomption.

La pause café

Tout n’était que solitude et chaos. Non seulement ces deux mots refusaient de sortir de ma tête, mais j’avais en plus l’impression qu’ils m’avaient été inoculés à mon insu, comme un virus qui… Entre le manteau beige et le chapeau aux larges bords ornés d’une tresse, mon esprit avait inséré la figure du lecteur de Camus, figure dont les traits déjà si creusés semblaient se décomposer lentement au point de ressembler à un de ces immondes rats de bibliothèque, ceux-là mêmes qui venaient grignoter…

Page après page…
Comme une page arrachée qui…
Que pouvait-elle contenir cette page arrachée ?
Quel morceau de lui, quel morceau de moi ? Que s’était-il passé avec cet homme et La peste ?

C’était comme si cette œuvre, comme si cette peste, avec tous ses mots et tous ces maux, avait quitté son histoire pour entrer dans la mienne.
Comment tenter de décrire ce que je ressentais ? Ce n’était pas un terrible déchirement. Non, plutôt un vide immense et intense. Non, ce n’était pas cela, ce n’était pas non plus cette sensation proche de celle qui me vrillait le ventre quand je m’en retournais vers mon lit, à pas lent, pour tenter d’achever mes nuits après de longues heures d’insomnie perdues dans le vent d’une porte-fenêtre restée ouverte.
C’était autre chose. Comme si… Je sentais que quelque chose était parti avec ce livre, et j’espérais que quelque chose fût arrivé avec lui.
Était-il possible de sentir un petit morceau de soi s’envoler et se perdre dans l’inconnu ? Était-il possible de sentir le petit morceau d’un inconnu venir se ficher en vous ? Un petit morceau qui nous empêchait à tout jamais d’élucider le puzzle de notre existence, celle-là même qui nous attendait peut‑être au-delà de nos portes-fenêtres. J’aurais tant aimé connaître le fin mot de cette histoire ancienne et familière. J’aurais tant aimé découvrir cette petite partie de moi qui y avait certainement sa part. Je me sentais envahi par une énorme frustration. Je sentais que j’avais peut-être eu la réponse à cette question sous les yeux, mais que tout s’était joué devant moi sans que je ne pusse rien y faire. J’avais attendu un battement des cils et un battement du cœur dans un même unisson, mais rien de cela ne s’était produit. Il était déjà trop tard. Mes pensées de nouveau s’obscurcissaient, se faisaient incohérentes, floues…

« Ploc »
« Ploc »
« Ploc »
« Ploc »

« Tiens, je t’ai fait couler un petit café parce que franchement, tu es tout pâle. Tu as dévoré un livre de travers ou quoi ? Fais gaffe à l’indigestion hein ! Je te trouvais pas en grande forme ce matin, mais là on peut pas dire que ça s’est arrangé ! Profite de la pause café pour te requinquer un peu, on dirait que tu as le cerveau qui fond ! Ou alors qu’un client t’en as piqué un bout ! Allez, prend ta guitare et file dans les couloirs du métro ! Pendant ce temps, je garde la boutique ! »


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lundi 16 juillet 2018

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