Quatrième chapitre : histoires de fin


Un geste de la main

La voiture venait de tourner à l’angle de la rue. Jusqu’au dernier moment, et alors même que le véhicule avait déjà certainement disparu depuis de longues secondes derrière un horizon de pierres et de bosquets, je gardais le bras en l’air, ma main s’agitant encore au milieu de ces quelques soubresauts sans doute liés aux douleurs qui couraient en continu le long de mes articulations. Quel grand-père, quelle grand-mère n’avait jamais agi ainsi ? Quel aïeul n’avait plus pour rester accroché à la vie sur terre que cette heureuse colonie de vacances qui venait s’installer dans l’antichambre de la vieillesse, le temps d’une fin de semaine ? Et si cet au revoir ressemblait presque à un adieu en cette fin d’après-midi d’un automne déjà bien sûr de lui, c’était bien parce que la fine petite main qui s’en allait d’habitude finir sa course dans le creux de la mienne venait de disparaître. Elle venait à peine de s’effacer, que déjà j’avais peur d’oublier cette sensation qui m’apaisait le corps et l’esprit à son contact. Et même si la vivacité de ce précieux souvenir m’étreignait de douleur, je m’empressais pourtant de me remémorer chaque parcelle de cette peau qui était restée malgré toutes ces années d’une inaltérable douceur.
Je nous revoyais, il y a si peu de temps encore, au même endroit, nous retournant ensemble et lentement, main dans la main, devant notre bâtisse et son modeste jardin. Certes, au gré du temps, il était devenu de plus en plus grand et difficile à maîtriser, mais nous ne cessions pourtant de le contempler et d’admirer le résultat de ce long et patient travail qu’une vie à deux avait parfois à offrir lorsqu’on la laissait s’épanouir. Nous nous regardions en souriant, refermions le petit portillon pour remonter ensuite le long d’une allée de fleurs sauvages que nous n’avions jamais plantées et puis, une fois le pas de la porte atteint, nous nous ménagions une petite halte et reprenions un peu de ce souffle qui allait nous déposer dans la douceur de notre foyer. Il ne nous restait plus alors qu’à contourner prudemment la table basse et son bouquet de fleurs dont les odeurs s’appropriaient paisiblement l’espace d’un grand et chaleureux séjour aux poutres apparentes. Notre canapé nous attendait avec un sourire vétuste en coin, content de nous recevoir blottis l’un contre l’autre. Et là, nous prenions le temps de nous remémorer des petits bouts de notre histoire en les faisant revivre à travers nos regards malicieusement complices pour les ajouter les uns aux autres, afin qu’ils formassent le portrait d’une aventure simple et heureuse.
Aujourd’hui, je n’avais pas réussi à refaire le chemin de nos habitudes. Je n’avais d’ailleurs même pas essayé. Je m’étais retrouvé à l’étage, à cet étage où pourtant mes jambes ne me permettaient plus guère de me porter. Mais c’était là que j’avais choisi de me rendre, près de cette petite lucarne devant laquelle j’avais souvent dialogué avec ma solitude, cette fidèle compagne qui, toute ma vie durant, jamais ne m’avait abandonné.

Première solitude

Il me restait encore quelques bribes d’un lointain passé et de ces morceaux d’inexistence pendant lesquels on n’ose même plus regarder droit dans ses yeux. De ces instants où la joie et la tristesse ne sont même plus là pour rythmer le temps, sans le moindre violon sur le toit, sans lever ni coucher de soleil. De la grisaille, rien qu’une malheureuse grisaille d’une saison à l’autre. Aujourd’hui en automne, hier en été.
C’était au début du mois de juillet, il y a un peu plus de quarante ans. Déjà, j’étais allé me réfugier derrière la petite lucarne. Avant d’en arriver là, j’avais fermé le portail puis longé la terrasse dont les fleurs sauvages n’avaient pas encore donné l’assaut. Et enfin, je n’avais pas eu d’autre choix que de pénétrer dans cette maison qui s’était subitement vidée de ses enfants et de la plus grande partie de son mobilier. Dans cette maison âmoindrie, ne subsistait plus que le spectre de l’absente, dont l’ombre ne manquait pas de resurgir au détour du moindre petit objet auquel je ne portais pourtant plus aucune attention depuis des années ; et ce silence, qui s’imposait maintenant face aux éclats de rire du passé. En entrant dans les pièces nues, rien que le son du silence, un silence qui résonnait à travers la lumière, un silence qui ricochait sur chaque cloison avant d’aller s’écraser en un grand fracas sourd et muet sur le vieux parquet. Et, quand j’eus laissé échapper ce petit raclement de gorge qui devait certainement cacher une trop grande émotion, une sorte de déflagration dégoulinante était allée se réfugier derrière un recoin pour y mourir, étouffée par la poussière. Par-delà les vitres, deux tourterelles. La plus petite avait sa tête posée sur l’aile de la plus grande. Parfois, les oiseaux en savaient beaucoup plus que les êtres humains. Au loin, très loin au-delà d’un ciel qui venait de virer au vert, surpris par les arbres qui frémissaient à sa rencontre, je n’avais même pas essayé de me raccrocher aux branches de mes sentiments. Je les avais simplement regardés s’envoler comme on regarde s’envoler une migration hivernale.

La feuille d’automne

Aujourd’hui, mon regard se portait une dernière fois par-delà la lucarne. Les tourterelles, en cette fin du mois d’octobre, avaient déserté leur perchoir pour voyager vers d’autres cieux et d’autres lieux plus cléments. Je descendis péniblement l’escalier si souvent arpenté et dont la peinture fraîchement refaite venait de recouvrir en une couche marron et uniforme toute une histoire de chaussures mouillées et de chaussons troués. Et, comme le peintre n’avait pas tout à fait terminé de décaper ma mémoire, je passais soigneusement la main sur une rampe encore patinée et poissée de goûters avalés en trombe. Par ce geste, j’espérais naïvement retrouver l’odeur d’une quelconque confiture de mûres qui provenaient des rares buissons piquants qui délimitaient ici et là les champs de ce colza qui brillaient de mille feux intenses et éphémères vers la fin du mois d’avril. Une fois en bas, je pivotai vers la porte restée ouverte où je dus avancer encore d’un pas pour me retrouver en présence de ce monde d’automne qu’Alphonse de Lamartine avait si bien réussi à saisir. Devant moi, une magnifique haie sauvage prenait le pas sur l’herbe domestiquée. En arrière-plan, à côté des lilas qui avaient perdu depuis longtemps leur éclat, un grand arbre tout noueux, qui se laissait chatouiller pendant le printemps par un écureuil roux toujours pressé de profiter des premiers beaux jours, observait aujourd’hui son locataire parti en quête de souffler les champignons au nez et à la barbe des promeneurs du dimanche.

Oui, dans ces jours d’automne où la nature expire,
À ses regards voilés, je trouve plus d’attraits,
C’est l’adieu d’un ami, c’est le dernier sourire
Des lèvres que la mort va fermer pour jamais !

Des larmes de tristesse, ou peut-être des larmes de tendresse m’empêchèrent de voir l’écureuil qui revenait, le panier garni de sa chasse aux champignons. J’avais encore le souffle court. Je fermai les yeux, lentement, afin de reprendre un peu d’air. Doucement, je refermai la porte derrière moi. Comme les feuilles d’automne, je tremblais, et avec moi la feuille que je tenais entre mes mains, un peu comme le condamné à qui l’on tend un dernier vers.

Quand je suis fatigué, je sors de la gare en traînant
Quand je ne m’allonge pas sur les rails, je sors de la gare entier

À chaque instant de notre vie, il nous est toujours possible d’avoir rendez-vous avec la mort.

Richard

Richard était parti un premier avril, sans éclat de rire, parce qu’un sombre chauffard lui avait fait une terrible queue de poisson, à lui et à sa moto. Avant ce triste jour, on se voyait tous les matins, sur notre lieu de travail. Il nous arrivait de passer de longues minutes, comme ça, sans rien nous dire. Et ça nous faisait du bien, peut-être parce que c’était le seul moment de la journée pendant lequel on avait l’impression que quelqu’un était vraiment à nos côtés. Le midi, souvent, on se retrouvait au café du coin, pour boire un coup… Enfin plusieurs… Beaucoup trop même parfois… Ainsi grisés, on en oubliait le Petit Prince et ses questions à la con et l’on avait envie d’en rire. À chaque verre qu’il finissait, il lançait toujours, par bravade, un « c’est toujours ça qu’ils z’auront pas ! » Quant à moi… Oh ! moi, vous savez, je ne me souviens plus très bien de ce que je pouvais dire pendant ces moments-là. Des conneries, beaucoup de conneries. Des choses comme « bon d’accord je bois, mais je ne fais de mal à personne ! » Pas de quoi en faire un pataquès, car je ne faisais effectivement de mal à personne. Pas même à celle qui m’attendit, pendant tout ce mauvais temps. Dans un coin du comptoir, un homme à la barbe grise lisait son journal en souriant, les yeux malicieux brillants de kir. Nous avions pris l’habitude de parler avec lui des petits chevaux de notre jeunesse, des chevaux de bois des manèges, et puis de ceux qui voyaient passer le reste de l’argent que nous n’avions pas liquidé dans nos verres. Un jour, il n’était pas venu. Le lendemain non plus. Et puis les jours avaient continué de défiler, le temps de finir la bouteille, comme aimait à le dire Allain. Une aile en moins et il aurait pu nous tenir des propos sur le bonheur. Notre vie ne tient pas à grand-chose finalement.
Par un morne après-midi ensoleillé, je m’étais retrouvé seul accoudé au zinc, en tête à tête avec la serveuse dont les yeux ne cessaient de me supplier depuis longtemps : « pars, fuis cet enfer tant qu’il en est encore temps ». Ce jour-là, elle osa franchir le silence de son regard pour me dire : « vous savez, le vieux monsieur barbu, on l’a retrouvé chez lui. Quinze jours qu’il était mort. » Ce jour-là, je n’avais rien répondu. Ce jour-là, je n’avais pas fini mon verre, histoire de rester sur un salutaire mauvais goût d’inachevé. Ce jour-là, j’avais quitté la langueur du comptoir pour ne jamais y revenir. Ce jour-là, j’avais tué la bouteille, n’est-ce pas Allain ? Et tant pis pour les petits bouts de verre qui avaient forcément égratigné alentour. Je perdis un peu de vue Richard, et celle qui m’attendait ne m’attendait déjà plus.
En regardant partir le cercueil au milieu des flammes, perdu parmi les proches de Richard, je savais bien qu’il ne me restait plus qu’elle maintenant. Sans bouteille. Sans Richard. Sans rien. Je pouvais enfin espérer l’apprivoiser, et finir par l’enlacer. Bienvenue chez moi, mademoiselle Solitude.

Bonne Maman

Je n’étais encore qu’un jeune homme et Bonne Maman venait de quitter ce monde. Sans faire de bruit. Comme ça, en pleine vieillesse. J’étais persuadé qu’elle était partie en souriant, tant elle souriait toujours. Ce matin-là, je me trouvais devant la salle mortuaire de l’hôpital d’une petite ville courant le long du Cher, et je m’apprêtais naïvement à retrouver une dernière fois son sourire et son regard plein de tendresse. Mais, quand on n’a jamais vu la mort de près, on est souvent encore plein d’illusions. En pénétrant dans l’antichambre de la mort, cette dernière, froidement, ne s’était pas donnée la peine de nous attendre. Elle avait déjà quitté la chambre glacée et était repartie vers d’autres champs de bataille, laissant là un visage figé, des yeux fermés et une immense bouche ouverte, sorte de monstruosité surréaliste, comme si de cette mâchoire allait sortir, à tout instant, un énorme ronflement ou pire, une éructation indécente. Pendant les longues minutes que je passais devant le cercueil ouvert, je n’avais eu qu’une envie, celle de voir sa bouche se fermer afin que le visage retrouvât un semblant de dignité et de sérénité, et surtout son sourire de mon univers de petit garçon. Mais ce ne fut que le couvercle de la boîte en bois qui se ferma à jamais.
De la suite, je ne me souvenais plus guère. À peine le souvenir flou de silhouettes réunies pour l’occasion, et formant un grand arrondi autour d’un petit espace rectangulaire creusé dans la terre. Et cette poussière. Toute cette poussière. Cette poussière détachée du sol à qui l’on fit pénétrer dans ses narines un souffle de vie afin que l’homme devînt un être vivant. Vivant hier. Mort aujourd’hui. Ma mémoire ne refit surface que quelques heures plus tard quand mon père et moi nous retrouvâmes seuls, comme si c’était la première fois. Et si je ne me souviens plus vraiment aujourd’hui de la teneur de notre conversation, dans mon cœur, il ne me semble jamais avoir été si proche de Papa que ce jour-là.
Presque vingt ans plus tard, je me suis de nouveau rendu dans cette petite ville du Val de Cher. Et si j’ai facilement retrouvé la maison d’enfance de mon père, il aura fallu que je l’appelle au téléphone pour retrouver dans le minuscule cimetière, la tombe de Bonne Maman. Elle était enterrée sous un nom que je ne connaissais pas, son nom de jeune fille tout simplement. En quittant les lieux, par nostalgie ou mélancolie, par la prise de conscience de la fragilité de l’humanité à ma petite échelle, j’avais été profondément troublé de penser qu’en à peine deux générations, le temps avait failli emporter avec lui le faible lien qui m’unissait sur ce petit bout de terre avec ma grand-mère. Avant de reprendre ma route, je m’étais retourné une dernière fois. Un drapeau tentait de flotter au vent, tricolore, fatigué, comme à bout de force de devoir s’accrocher à son monument aux morts.

Le noyé

Il est des endroits que l’on qualifie de paradisiaques sur notre petite planète. Pour les uns, il s’agira d’un lieu loin des guerres, de la haine, de la misère et des crève‑la‑faim. Pour les autres, il s’agira simplement d’un site où plages de sable fin et soleil radieux se partagent le monopole de vacances idéales, et mon jeune âge ne me permettait pas encore de mesurer combien il pouvait être injuste que je fusse né parmi les autres. Ce que j’ignorais également, c’est que le paradis pouvait être terre de contrastes. Au bout d’une longue anse calme et étroite dans laquelle je plongeais innocemment pour en admirer les reflets lumineux, la Porte d’Enfer accueillait une mer démontée qui venait se fracasser contre des falaises à la hauteur impressionnante. Alors que je parcourrais de long en large la partie la plus proche de la plage, à des profondeurs telles que l’on pouvait poser la paume des mains au fond de l’eau tout en gardant la tête en dehors de celle-ci, un attroupement de touristes et de locaux se forma sur la rive droite, à hauteur de la Porte. Je décidais de m’approcher, escaladant quelques rochers qui m’amenèrent rapidement à l’aplomb de l’Enfer. En contrebas, ballotté par les vagues, un homme, gilet de sauvetage autour du cou, oscillait entre terre et mer. Le flux et le reflux de la marée montante, dans un mouvement de balancier implacable, ramenait inexorablement le malheureux vers le bouillonnement blanchâtre et mousseux provoqué par la rencontre frontale entre la terre et l’océan. Il tentait quelques gestes des bras. Juste quelques gestes. Comme s’il ne se rendait pas compte de sa destination, ou au contraire comme s’il savait déjà sa destinée scellée. Il ne tentait pas, rageusement, dans un ultime combat contre les éléments, de s’éloigner d’une mort certaine. Au moment où la vague déferla avec lui dans le bouillonnement blanc, je fermai les yeux. L’instant d’après, je regardai de nouveau l’océan qui continuait de balancer inlassablement son manteau blanc contre la roche brune et mouillée. Il n’était pas à envier, le petit estivant, sur la plage en rêvant. Il avait vu passer la mort. La mort ne prend jamais de vacances.

Le bout du tunnel

Ainsi vont les choses. Un matin, on se réveille et l’être aimé n’est plus à nos côtés. La vie. La mort. Il aura bien fallu l’un ou l’autre pour l’emporter. Parfois les deux. Qu’allait-il m’arriver maintenant, moi qui tenais toujours ma feuille en tremblotant ? Où allait-elle me mener ? L’espace d’un instant, je repensais à tous ces gens bien portants qui se débattaient avec le sort de ceux qui, au seuil de la mort, les empêchaient de dormir du sommeil du bon vivant. Devais-je leur demander leur avis ? Devais-je les interpeller et leur lancer : « Et moi, vous me laissez partir quand je veux ? Vous me laissez partir comme bon me semble maintenant que je suis persuadé que mon passage sur cette terre est terminé ? » Au fond de moi et malgré la souffrance, je savais bien que ce n’était pas eux qui allaient en décider. Je savais bien que ce n’était pas moi non plus d’ailleurs.
Si je m’étais arrêté dans mes réflexions, sans doute aurais-je remarqué que j’avais commencé à marcher et que je m’étais éloigné de la maison. Je ne voyais plus le jardin et je n’avais plus que pour seul repère cette longue ligne droite en fer. Dans le lointain, j’entendis le bruit d’un train. Au bout de la ligne, je devinais un bâtiment tout en longueur troué en son centre par une large porte voûtée et un clocher. De la porte voûtée s’échappait une lueur intense. Tellement intense que je peinais à garder les yeux ouverts. Je dus faire un pas de côté pour enfin apercevoir le bout du tunnel.


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lundi 16 juillet 2018

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