Cinquième chapitre : le train de l’histoire - fin


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« Ploc »
« Ploc »

La pluie qui tombe presque à l’horizontale vient s’égoutter sur les vitres du train qui me ramène chez moi.

« Ploc »

« Ploc »

La buée obstruant toute vision extérieure, je reporte mon regard sur ma guitare. Puis mes chaussures. Et enfin ce pantalon rouge sur lequel j’ai posé le livre que vous êtes en train de lire. Je m’extrais un instant de ma lecture, et observe quelques secondes l’homme qui vient de s’asseoir à ma droite, sur la banquette qui me fait face. Son stylo file sur le papier, s’arrête. Rature, petite virgule saute sur un point. Exclamation ou interrogation ? Pousse-toi ! Point. Virgule, ; la ponctuation s’anime dans la marge, les lettres se multiplient dans les pages quand soudain… Trois petits points de suspicion et son cahier se referme clac ! L’onomatopée fige son visage. Je n’aurais pas dû m’imaginer que j’allais lire en quelqu’un comme dans un livre ouvert. Le paragraphe est terminé.

« Ploc »

« Ploc »

« Ploc »

J’approche de la fin et nous sortons d’un tunnel. Je comprends maintenant pourquoi les gouttes de pluie commençaient à prendre leur temps. Comme ce train qui vient d’ailleurs brusquement de ralentir pour finalement s’arrêter. Dans le compartiment, l’impatience palpable qui circulait déjà entre les voyageurs se cristallise soudain en une vague d’énervement. En cet instant, le présent me pèse tellement qu’il en accélère le rythme de mon récit. Je peine à reprendre mon souffle. Le train s’est arrêté et les événements se bousculent. Tout va très vite. Tout va trop vite. Rien ne se passe et tout est déjà terminé. Pas le temps de ralentir. Des semaines que je stagne sur la fin de l’histoire et me voici maintenant dans ce train qui n’en finit pas de repartir. Démarre, s’il te plaît. Démarre !

« Ploc »

« Ploc »

Suite à un grave accident de personne…

« Ploc »

La pluie s’est enfin arrêtée. Quelques gouttes, surprises, restent à l’horizontale avant d’aller s’écraser en contrebas sur les rails et le gravier. Dans le wagon, la colère gronde. Les langues se délient et les commentaires fusent. Je m’enfonce dans mon siège sous le regard presque compatissant de l’homme au stylo qui, je ne l’avais pas remarqué, vient de reprendre une plume qui semble presque entrer en résonance avec les événements du moment. Après de longues minutes, le train se met de nouveau en mouvement. Les commentaires se font alors plus rares avant de se dissoudre dans la nervosité ambiante.

S’en aller

En passant au ralenti devant les lueurs tournoyantes des ambulances, je préfère détourner la tête pendant que celle de mes voisins effectue le mouvement inverse, ces derniers cherchant sinon à se délecter du malheur des autres, au moins à se rassurer de penser qu’il y avait plus malheureux qu’eux, mais hélas, surtout pour jeter un regard haineux vers les lieux d’un drame qui aura osé leur faire perdre quelques instants d’un temps si précieux à leurs yeux. Pas de pitié, pas de compassion. Pas la moindre empathie. Il ne fait vraiment pas bon venir perturber les droits qu’a l’homme d’arriver à l’heure chez lui. Je repense à cette journée et murmure une rapide prière intérieure, ne sachant pas à qui je pourrais bien la destiner. À moi qui n’avais pas encore complètement perdu pied après cette journée ? À cet inconnu qui devait certainement reposer maintenant sous un plastique froid ? Était-il un vieux monsieur fatigué ? Un musichien ? Ou quelqu’un comme vous et moi qui avait trébuché, mais qui cette fois, ne s’était pas relevé ?
Mon voyage est maintenant terminé. Et c’est sans entrain que je remonte tristement le quai encore plus lentement que d’habitude. Alors que je suis bousculé par toute une horde de voyageurs dans le temps qui tentent désespérément de le rattraper en courant après, mon regard est attiré par un objet qui repose sur le ballast. C’est un curieux chapeau orné d’une tresse tenant lieu de ruban. Je suis maintenant seul sur le quai et je regarde fixement le chapeau. J’hésite un instant, un court instant pendant lequel il commence à virevolter au-dessus du ballast. Un vent léger vient de se lever au moment où un grondement sourd se rapproche du lointain. Je recule d’un pas au moment où le vent devenu violent accompagne le passage du train express. L’instant d’après, le chapeau a disparu, écrasé ou envolé sans doute. Il est pour moi temps de m’en aller. Alors que je ne suis pas descendu sur la voie pour tenter d’attraper ce curieux chapeau, je ne peux m’empêcher de me dire que ce n’est pas encore aujourd’hui que je vais sortir des rails de mon histoire.


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lundi 16 juillet 2018

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