Huitième chapitre : une histoire à tiroirs


Le manuscrit

Il était bien pressé ce livreur. À peine le temps de lui signer l’accusé de réception que déjà il s’était envolé. Et si de mon côté, je me dépêchais de refermer la porte, c’était seulement parce que ce matin le vacarme extérieur s’accordait mal avec le calme et la sérénité de mon intérieur. Je remontais tranquillement à l’étage et posais le petit colis sur mon bureau.

L’auteur s’adresse à lui-même un exemplaire de son manuscrit. L’envoi sera effectué en recommandé. Il le conservera en l’état pour ne l’ouvrir, devant huissier ou devant la justice, que s’il est victime d’un plagiat.

J’avais lu cette procédure parmi d’autres dans un article consacré à la protection des manuscrits. Et bien qu’elle ne me semblât pas être la plus sûre, je la trouvais largement plus amusante que celle du dépôt chez un notaire ou auprès d’une société d’auteurs. En ouvrant le tiroir de mon bureau dans lequel je m’apprêtais à déposer l’enveloppe de papier kraft, je m’interrogeais toutefois afin de savoir pourquoi j’avais pris une telle précaution. Peut-être tout simplement pour regarder, un brin amusé, mon histoire à tiroirs se terminer vraiment dans un tiroir. Et c’est ainsi que je déposais au fond d’un tiroir qui accueillait déjà bon nombre de documents hétéroclites le manuscrit qui m’avait tenu compagnie pendant ces derniers mois.
Ce manuscrit, je ne me souvenais plus vraiment de quelle façon il avait commencé. Pas vraiment par le début en tout cas. Pas vraiment par la fin non plus, d’autant plus qu’il était toujours difficile de savoir quand s’arrêtaient vraiment les livres et les histoires. Je regrettais presque de ne pas avoir pris le temps de noter les étapes de cette curieuse construction, ces quelques points de repère de mes pensées vagabondes.
Il m’arrive souvent de me perdre dans mes pensées. Enfin de me perdre… Ce sont avant tout les autres qui pensent que je suis perdu. Moi, de mon côté, même si je peux aussi avoir cette impression, j’aspire toujours au fait qu’un jour ou l’autre j’arrive à m’y retrouver parmi tout ce qui traverse mon esprit. Je n’avance pas de façon linéaire, en ligne droite, tel un petit jouet pour enfant que l’on aura pris soin de remonter préalablement. On le pose et hop, il avance, au même rythme, encore et toujours. Il avance et à un moment, soit il rencontre un obstacle, soit il a de nouveau besoin d’être remonté. Comme l’énorme horloge comtoise qui, au milieu de ses incessants « tic » et « toc », sonnait chaque heure du jour et de la nuit dans la cuisine de mon enfance. Aujourd’hui, quand je rends visite à mes parents, la vieille comtoise est toujours là certes, mais dans un coin, et cela fait longtemps qu’elle ne « tic » et « toc » plus du tout. Quant au petit jouet pour enfant, on le retrouvera peut-être sous un meuble, le jour où la maison aura été nettoyée en grand. Pour l’instant, on a oublié jusqu’à son existence et il est déjà certainement plein de poussière. Quand on viendra lui souffler dessus, il sera déjà trop tard. Il ne clignotera plus, il n’avancera plus. On aura beau changer les piles, il aura fait son temps, pas longtemps. Ça grandit vite un enfant. C’est pour cela que moi, je préfère avancer, reculer, m’arrêter, tourner, recharger les batteries, rêver, oublier, changer d’avis, me tromper aussi, et plutôt que de me retrouver couvert de poussière sous un meuble, je préfère aller mettre le nez à la fenêtre. Enfin, à la porte-fenêtre pour être plus précis, même si de ce côté de la maison, la vue n’est pas très dégagée. Je vois seulement une façade terne dans laquelle se trouve encastrée une porte-fenêtre très semblable à la mienne et qui pourrait ainsi me donner l’impression de me regarder dans un miroir, et ce d’autant plus que je n’ai jamais vu la personne qui se cache derrière. Parfois seulement, il me semble distinguer une ombre. Il m’arrive même de me demander si quelqu’un habite vraiment en face de chez moi. Et de douter de l’existence même de cette triste façade…
Il m’arrive souvent de me perdre dans mes pensées. Enfin de me perdre… Ce sont avant tout les autres qui pensent que je suis perdu. Moi, de mon côté, même si je peux aussi avoir cette impression, j’aspire toujours au fait qu’un jour ou l’autre j’arrive à m’y retrouver parmi tout ce qui traverse mon esprit. Le ciel est bien bleu aujourd’hui et j’entends distinctement sans les voir les oies sauvages passer au-dessus de mon toit pour se rendre dans le magnifique étang du château. Elles sont un peu en avance. Sans doute veulent-elles profiter du beau temps. Peut-être d’ailleurs devrais-je en faire autant. Je jette un dernier coup d’œil à mon manuscrit enfin terminé. Je peux fermer précautionneusement le tiroir, le manuscrit a enfin rejoint sa place. La maison est d’ailleurs bien rangée depuis quelques jours. Surtout depuis que j’ai pris le temps d’acheter et de monter ces bibliothèques pour classer par ordre alphabétique l’ensemble de mes livres de poche, je vous en reparlerai plus tard. Ce matin, en parcourant les A, j’avais ouvert les Propos sur le bonheur d’Alain. J’étais d’ailleurs en train d’écrire un petit texte avant que le livreur ne vienne me rappeler à mon manuscrit. Permettez que je vous le lise, même si ce n’est qu’une esquisse.

Ce matin, je me suis réveillé de bonne humeur

Ce matin, je me suis réveillé de bonne humeur. Oui, je sais, il était temps ! Marcel Proust traîne toujours dans le coin mais d’une certaine façon, je l’ai envoyé s’endormir un peu. Dans son coin justement. Ce matin j’ai ouvert Alain et ses Propos sur le bonheur à la dernière page et j’ai lu :

Le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté.

Alors oui, ce matin, j’ai décidé de me réveiller de bonne humeur et de commencer ma journée par une petite promenade dans le parc.

Rêveries du promeneur ordinaire

En ouvrant la porte de la maison, je suis presque surpris par le calme qui a lui aussi envahi la rue. Le ballet matinal des livreurs, à l’exception des livreurs de pizza qui eux sont plutôt du soir, est maintenant terminé. Les poubelles ont retrouvé le noir quotidien d’un local commun ou le fond d’un garage. Le piéton peut de nouveau prendre possession du trottoir. Jusqu’à la prochaine fois. Je ferme ma porte, cligne légèrement mes yeux surpris par le soleil et descends paisiblement la rue. En quelques enjambées, je me retrouve dans la principale artère commerçante de la ville avec ses larges trottoirs blancs qui ne doivent leur éclat éphémère du matin qu’à la courageuse petite armée d’agents communaux qui inlassablement, jour après jour, perd son combat quotidien contre la saleté. D’habitude, je prends à droite et passe devant une multitude d’agences immobilières ou bancaires et autres magasins de chaussures et de vêtements, pour dames seulement, avant que la minuscule fromagerie m’offre enfin un asile salutaire et odorant. Aujourd’hui, j’ai préféré partir de l’autre côté afin de rentrer plus rapidement dans le parc du château. Et puis pour changer aussi. C’est bien parfois de changer. Je me retrouve devant une large place qui accueille le carrousel qui fait tourner la tête des enfants et je dois zigzaguer entre les chaises des deux cafés qui eux font tourner la tête des adultes pour traverser la place en direction de l’entrée du parc. Une fois ses grilles franchies, je passe devant un premier étang où la pancarte « il est interdit de marcher sur la glace » n’a pas été tournée afin que je puisse y lire « il est interdit de se baigner ». Un autre écriteau me rappelle également qu’il n’est pas autorisé de pique‑niquer, qu’il n’est pas autorisé de faire du vélo, qu’il n’est pas autorisé de marcher sur les pelouses et que je dois aussi tenir mon chien en laisse. Je me dis qu’il doit être heureux dans ce parc celui qui n’aime pas les chiens, déteste le sport (le cyclisme, le patin à glace et la natation notamment), que manger avec des amis sur une nappe à carreaux ennuie prodigieusement et qui de surcroît est allergique à l’herbe grasse et verte. Je continue ma progression. La géométrie prend ses droits et ses droites, pas à pas, mètre après mètre à mesure que les tours aperçues dans le lointain d’une allée rectiligne m’obligent maintenant à lever la tête pour les voir dans leur intégralité. Une petite halte s’impose. Je remets tout en perspective et m’approche du grand bassin, passage presque obligé de toute promenade autour du château. À cet endroit, des marches descendent jusqu’à l’eau. Elles sont entourées par deux statues blanchâtres qui doivent certainement rappeler la Grèce mythologique. Je ne m’attarde pas devant les oies sauvages qui se sont depuis peu posées derrière les canards et les cygnes. Je les laisse à leur tintamarre. Je m’éloigne par quelques pas de côté dans un bruit de gravier écrasé m’installer sur un banc en bordure de ce qui semble avoir été un jour un verger. Derrière moi, un petit canal s’écoule tranquillement. Quelques anatidés solitaires se reposent au fil de l’eau. La vie sur terre est simple finalement, presque d’une naïveté confondante. On se lève et l’on jette un coup d’œil par la porte-fenêtre. Il fait beau ce matin-là et l’on décide alors d’aller faire un tour à pied dans le parc. On passe devant trois marches à partir desquelles les enfants lancent des morceaux de pain dans la mare aux canards et puis on part s’installer sur un banc d’où l’on regarde toute cette naïveté s’épanouir autour de nous. Un monde sans surprise finalement. Vraiment sans surprise. Mais n’est-il pas suffisant pour rendre heureux tout être humain ? Assis sur notre banc, on espère alors se retrouver là, plus tard, bien plus tard, et l’on a tout à coup une pensée pleine de tendresse pour les deux grands qui sont au lycée pour l’un, au collège pour l’autre, pour le tout petit qui est chez la nourrice et puis pour celle que l’on aime et que l’on retrouvera le soir et à qui l’on dira : « J’ai passé une excellente journée aujourd’hui. Elle était d’autant plus étonnante et reposante qu’elle était on ne peut plus ordinaire ».
C’est au milieu de ces rêveries du promeneur ordinaire que je vis l’homme au chapeau.

L’homme au chapeau

Il s’était arrêté quelques instants devant les canards avant de se tourner dans ma direction. Il portait un chapeau orné d’une tresse tenant lieu de ruban. C’est certainement grâce à ce petit détail que je le reconnus. Puis, lentement, il se mit à marcher vers moi. Et plus il marchait, plus j’étais fixé sur son étrange chapeau. Si j’avais un peu baissé les yeux, sans doute aurais-je aperçu son sourire malicieux. Une fois à ma hauteur, il s’assit tout simplement à côté de moi sur le banc et me salua ainsi :

« Bonjour, Monsieur Z ! »

Je me demandais bien ce que j’allais pouvoir lui raconter ce soir comme histoire, à celle que j’aime.


FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE

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lundi 16 juillet 2018

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