Hélas, invariablement hélas


Hélas, invariablement hélas

Enfin seul sur mon banc.

Après une courte pause pour me remettre les idées en place, je me trouvais un petit peu trop jeune pour rester longuement assis sur ce banc, et déjà trop vieux pour aller lancer de la nourriture aux canards, cygnes et autres oies sauvages qui voletaient à la surface d’une eau légèrement troublée par le remous des poissons qui grouillaient sous la surface, récupérateurs invisibles et inlassables de tout le pain perdu et ramolli qui avait échappé à la vigilance des propriétaires du coin-coin. C’est donc entre deux âges et réfléchissant sur l’opportunité d’une telle onomatopée qui provoquait la chute d’une phrase qui s’était au départ vue joliment littéraire, que je décidais de reprendre mon chemin de promeneur solitaire dans le sens du retour. Je m’arrêtais quelques instants devant les statues finalement pas si blanches que cela dès lors que l’on prenait le temps de leur accorder plus que quelques secondes d’inattention. En m’approchant de l’une d’elles, je pus déchiffrer l’inscription qui m’avait échappée lors de mon premier passage :

La mort de Procris

Selon la mythologie grecque, Céphale vient de tuer par accident sa bien-aimée d’un javelot qui atteignait toujours son but. Il la prend alors vainement dans ses bras et jette un regard incrédule par-dessus l’épaule de la morte, vers cette île de Céphalonie où il ira se suicider ou s’exiler selon les versions qui avaient traversé le temps. Point de non-retour pour les uns, point de départ pour les autres, ainsi le Solal d’Albert Cohen qui quitte cette même Céphalonie, le pays de sa naissance, pour tenter de conquérir le monde sans perdre son âme.
Ami lecteur, sans doute trouverez-vous ces quelques lignes sur Procris fort peu précises et trop succinctes. J’avoue en être peu satisfait moi-même et ne pas savoir vraiment de quoi je parle, n’étant pas un humaniste au sens premier du terme. J’avoue ne rien comprendre non plus à l’humanisme de notre siècle, mais peut-être devrais-je attendre encore un peu avant d’éventuellement un jour aborder ce thème, car pour l’instant, il me fallait accepter qu’il était d’innombrables sujets pour lesquels je n’avais pas un seul mot à dire, et qu’il me semblait ainsi préférable de ne pas en parler. Il n’y avait peut-être que pour l’écriture que j’espérais avoir au moins mon mot à dire. Enfin, à écrire…

Écriture

*

Qu’il m’est difficile pourtant d’aller au-delà de ce premier mot. Et c’est pourquoi la frustration souvent l’emporte quand j’ouvre des œuvres qui regorgent d’une variété quasi infinie de verbes, d’expressions, de locutions, d’adjectifs, de noms propres, de noms communs peu connus du commun des mortels, de participes passés, présents et à venir, de futurs proches, pourtant simples et si parfaits, alors que je ne peux de mon côté que me contenter de l’imparfait – et, ami lecteur, si depuis le début de ce récit vous avez pu croiser ici ou là un certain nombre de verbes imparfaitement conjugués au subjonctif, sachez que leur fragile existence ne tient qu’à la dernière lecture de ce manuscrit. Et que dire encore de la variété de tous ces mots invariables. Comme j’aimerais parfois être ailleurs, aujourd’hui comme hier, et ainsi me retrouver demain à faire autre chose qu’écrire pour ne rien dire, ou alors remonter un peu dans le temps, et me retrouver comme autrefois, un peu avant le moment où les souvenirs vont devenir assez flous pour disparaître, comme disparaissent presque tous nos souvenirs ; et l’on se dira certes rarement tant mieux s’il ne nous reste que les bons ; et l’on se dira hélas tant pis si les mauvais restent au-dessus avec cette poussière grise que l’on essaye aussitôt de balayer d’un revers de manche, mais qui pourtant reviennent toujours, tôt ou tard, avec la même assurance, invariablement, comme auparavant voire davantage. La liste que j’ai sous les yeux est encore bien longue, et dès lors, je m’interroge sur le pourquoi et le comment. Sera-t-elle finie bientôt avec peu ou beaucoup de mots ? Et après ? Et ensuite ? Quelle place leur trouver pour les ranger dans la grande bibliothèque des mots à caser ? J’y rangerai peut-être autrement avant ceci, d’abord au-dessous de cela sans rien mettre au-dessus, car il était déjà pris, dedans ira dessous devant, dehors ira dessus d’abord ; et tout autour loin de là-bas, pendant qu’envers sera coincé entre par-dessous et par-dessus. Quoique… Et si seulement… Et de recommencer. Et de continuer, encore plusieurs cases à remplir, les remplir exprès de mots destinés, sinon à se retrouver Auprès, Aussi et Autant à finir l’étagère des A, car j’aime souvent classer ce qui peut l’être par ordre alphabétique, pour mieux les mélanger lorsque, pris par l’envie de créer une phrase, je puise, ici et maintenant tantôt parmi chez quand soudain, le puzzle qui commençait à minutieusement se mettre en place avec les pièces qui étaient mises à ma disposition vole en éclat vers une fin indigeste sans variation. Ils sont tous là, ces pauvres mots qui désormais ne seront plus usités avant longtemps alors qu’il serait pourtant très facile, mais trop long, de les égrener au gré d’un jamais, pendant encore au moins quelques vers, quelques phrases, plutôt que vraiment chercher comme naguère une source d’inspiration. Donc je préférais les laisser volontiers me regarder de travers, les voici, les voilà, tant de guère et malgré nous, hors de quoi et quelquefois, rime de peu ou rime de rien que l’on ne reverrait pas de sitôt. Toutefois, il me semblait distinguer enfin, dans cette pathétique performance dont seulement ne subsistait plus dorénavant qu’une dizaine de mots et quelques unités esseulées, assoiffées, s’approchant, saines et sauf près d’un puis, et que la dizaine, affolée par selon dérapage orthographique et non parce que deux puis les eussent sauvées, préférèrent mettre fin à leur vie à varier, surtout dès que durant c’était son non se retrouva avec selon néanmoins sans le sous et se pendit en cependant.

*

Cet exercice à géométrie invariable aurait pu réaliser un bel assemblage, mais je ne pouvais que constater que ce n’était qu’une pâle diversion pour tenter de retrouver un peu d’inspiration et quelques souvenirs égarés. J’essayais vainement de recoller les morceaux de l’immense puzzle qui se mélangeait dans mes pensées. Avec tout ce qu’il m’était donné de voir, de lire et d’observer, j’essayais pourtant de donner un semblant de cohérence et d’unité au monde qui souvent tournoyait trop rapidement autour de moi. C’est pourquoi je tentais de donner un sens au fil ininterrompu de mes pensées. Et c’est ainsi que la mort de Procris, apparue aux détours d’une statue, m’avait amenée à la Céphalonie de Solal puis à Mangeclous, le deuxième roman d’Albert Cohen dont je me souvenais maintenant pour ce dernier avoir tracé un trait au crayon de papier le long d’un paragraphe qui m’avait interpellé.
Le retour du promeneur ordinaire touchait à sa fin. Et à peine la porte d’entrée refermée, je partais à la recherche du Mangeclous d’Albert Cohen. Je le trouvais facilement, mes livres étant rangés, à l’image de l’ensemble de mes mots invariables, dans une vaste bibliothèque blanche et vitrée dans laquelle j’avais récemment classé méticuleusement l’ensemble de mes livres de poche par ordre alphabétique. Le rangement, malgré un nombre conséquent d’ouvrages, n’avait pas été bien long, une bonne organisation suivie à la lettre ayant tout juste été nécessaire. En revanche, il m’avait bien fallu deux ou trois jours de réflexion pour savoir si je devais mélanger les vieux livres de poche avec les nouveaux. Ce n’était pas le fait que les plus anciens fussent en piteux état qui m’importait, mais le simple constat que leur auteur, pardon, leur hauteur, variait de quelques millimètres suivant l’ancienneté de l’ouvrage. Moi qui recherchais l’homogénéité la plus stricte possible, la tentation de créer une deuxième bibliothèque dans un autre coin de la maison fut particulièrement forte. Mais finalement, le respect des différences et la mixité livresque l’emportèrent sur toute autre considération esthétique. Tous mes livres de poche étaient donc rangés au même endroit, Albert Cohen cohabitant maintenant avec un certain nombre de C… célèbres. Debout devant mes étagères, je commençai à feuilleter quelques pages de Mangeclous, lisant avec délice quelques paragraphes qui m’avaient jusqu’alors échappé, et revenais ensuite à l’expression que je cherchais :

Mangeclous prétendait qu’il allait, lui-même, personnellement, mourir bientôt, en chair et en os, et surtout en os, hélas.

La petite mécanique qui organisait mes pensées repartit de plus belle. L’association des mots d’Albert Cohen m’avait, quand je l’avais lue, immédiatement rappelé cette réplique de La grande vadrouille quand, vers la fin du film, la petite troupe franco-britannique en fuite découvre au fond d’un hangar les planeurs avec lesquels ils n’imaginent pas échapper à la meute allemande lancée à leurs trousses :

Y a pas d’hélice, hélas !
C’est là qu’est l’os…

Quand cette mécanique allait-elle bien vouloir s’arrêter ?

La dame en blanc

Je me souvenais très bien de la première fois qu’il m’avait été donné de voir ce film. C’était au premier étage d’une maison de ville qui en comptait deux vers le haut et un vers le bas, celui du bas étant une gigantesque caverne remplie de trésors, dont notamment une cible en liège criblée de trous avec son lot de fléchettes rouges et bleues qui me fascinaient, moi le gamin qui jouait habituellement avec un minuscule arc en plastique accompagné de ridicules flèches qui se terminaient par une ventouse qui ne collait jamais. Si j’aimais à m’y rendre seul, il m’arrivait cependant d’être déçu quand mes oncles déclinaient gentiment l’invitation de descendre faire une partie en ma compagnie. J’étais d’autant plus déçu qu’ajoutées à la cible fatiguée, les longues feuilles remplies de scores barrés punaisées sur la porte de la cave indiquaient que de nombreuses et épiques parties s’étaient certainement déroulées dans ce lieu d’où semblait maintenant transpirer une odeur de mélancolie douceâtre. Je retrouvais d’ailleurs cette odeur dans chaque recoin de la maison, et si je me rendais bien compte qu’elle avait naturellement sa place au milieu des étagères poussiéreuses qui accueillaient de vieux mécanismes cassés ainsi que des montagnes de chiffons tâchés de graisse qui avaient sans doute un jour rendu brillant tout cet enchevêtrement, je n’arrivais pas à apprivoiser cette même mélancolie qui se diffusait dans toutes les autres pièces de la maison. J’écris mélancolie aujourd’hui, mais peut-être était-ce autre chose, quelque chose que je n’arrivais pas vraiment à cerner à l’époque. D’ailleurs, en écrivant ces lignes, j’ai toujours autant de mal à trouver les mots qui pourraient saisir l’atmosphère qui me touchait l’âme dès lors que j’ouvrais la lourde porte d’entrée qui donnait sur le petit vestibule recouvert au sol d’une moquette qui brisait toute velléité sonore même du plus méchant des coups de talon. C’était comme s’il me manquait un petit bout de l’histoire de cette maison et de ses habitants, un petit morceau oublié entre le passé et le présent, comme si je n’arrivais pas, malgré tout ce que l’on avait pu m’en raconter, à imaginer des dégringolades joyeuses dans le grand escalier ou des parties de cache-cache dans le jardin miniature qui jouxtait la maison. Il me semblait que cette maison était encore remplie de quelque chose qui n’était plus, mais dont on ne pouvait oublier le souvenir, comme cette dame en blanc, si petite et si maigre, qui restait alitée dans sa chambre du matin jusqu’au soir, et pour laquelle il me semblait si difficile d’imaginer qu’elle fût la maman de huit enfants, dont ma mère était l’aînée.
Dans cette grande demeure familiale où nous ne restions, mes parents et moi, que rarement plus d’un jour ou deux, j’élisais aussi souvent que possible domicile dans la petite chambre sous les toits, au deuxième étage. Elle était si en hauteur que par sa petite fenêtre ronde, j’arrivais à peine à distinguer la cime des arbres des jardins environnants, ce qui renforçait l’agréable impression d’isolement qui déjà m’envahissait lorsque, au moment d’aller me coucher, j’en fermais la porte afin que les sons des joyeuses conversations de fin de repas ne me parvinssent plus que comme un lointain murmure rassurant. Le lendemain, à mon réveil, quand je quittais ma chambre pour rejoindre l’immense salle à manger vide et encore fatiguée par ses hôtes de la veille, je savais que mon chemin allait m’amener à passer devant la chambre de ma grand-mère. Je prenais alors mon temps pour descendre chacune des marches de l’escalier, reculant ainsi le moment où, glissant sur le palier, j’allais jusqu’à espérer qu’elle en fut absente pour ne pas avoir à lui dire bonjour, tant il est vrai que je ne savais pas toujours quelle contenance prendre devant sa maladie. Comme si ce palier du premier étage me déposait devant le vestibule de la mort. Car le petit garçon que j’étais pouvait-il y voir autre chose que la mort qui rôdait ? Avait-il déjà cherché à l’apprivoiser où se sentait-il, à chaque fois qu’il pensait à sa propre destinée fatale, comme jeté dans un puits noir et tourbillonnant ? Et aujourd’hui qu’il écrit ces lignes, le petit garçon d’hier a-t-il vraiment avancé ? Ai-je vraiment avancé depuis mon « Pourquoi la mort ? » sibyllin qui amusait tant mon compagnon de chambrée ? Alors certes, il est préférable d’avancer lentement vers la mort, mais est-ce bien une raison suffisante pour croire que nous avons bien le temps d’y penser ? Quand la mort nous attrape au tournant, avons-nous vraiment l’éternité pour pleinement nous consacrer à ce que nous avons laissé sur le bas-côté de notre existence ?
Je ne pouvais pour l’instant que laisser ces questions avec toutes les autres et revenir sur mon palier d’escalier, juste devant la chambre de la dame en blanc. Malgré le puits noir qui tourbillonnait au-dessus du lit, j’entrais et venais déposer rapidement un baiser léger sur la joue osseuse. Invariablement, les yeux malicieux m’interpellaient toujours gaiement d’un « Bonjour mon petit ! » que déjà je m’étais précipité dans l’escalier. Et, autant essoufflé par ma cavalcade dans les marches que par la certitude d’avoir échappé de peu à un grand danger, j’avais alors besoin de quelques heures pour me calmer, apprivoiser ma peur et oser de nouveau franchir la porte de sa chambre. Généralement, je devais attendre que l’on servît le dessert du joyeux mais interminable repas de famille, quand enfin j’obtenais l’autorisation de sortir de table. Là, curieusement, le désir de me retrouver au calme me poussait à monter dans la chambre de ma grand-mère. Je tirais alors doucement une chaise près de son lit, m’asseyais à ses côtés et regardais la télévision en sa compagnie. Elle me demandait si j’avais bien mangé, et je lui répondais toujours : « oui, c’était très bon Mamie », sans trop oser la regarder, toujours impressionné que j’étais par la maladie qui affleurait constamment son visage. Un peu plus tard, le souffle régulier de sa respiration m’indiquait que je pouvais tourner tranquillement la tête dans sa direction et découvrir ses yeux fermés et son visage enfin apaisé, traversé par un sourire d’ange, comme si ma présence silencieuse était finalement réconfortante. Si j’ai particulièrement gardé en mémoire le souvenir de La grande vadrouille, c’est parce qu’elle ne s’était pas endormie cet après-midi-là, et que l’on avait pu rire ensemble ; et souvent je m’étais retourné vers elle, heureux de voir qu’elle riait avec moi. Plus tard, alors que j’étais déjà un peu adulte, alors qu’elle n’était déjà plus là, j’aimais me retrouver dans cette chambre pour regarder la télévision. Et pour me rapprocher d’elle, malgré son absence, je venais m’asseoir sur son lit, à la place où elle avait passé tant de temps allongé. Après ces quelques années, le matelas non plus n’avait pas perdu la mémoire.

Histoire d’Os

Finalement, j’étais heureux du cheminement de mes pensées. J’étais ému de m’être retrouvé pendant quelques instants trente années en arrière aux côtés de ma grand-mère, loin de mes préoccupations du moment. Je ne pouvais pas m’empêcher de sourire en pensant de nouveau à mon insignifiante association d’os et de hélas. Avant de les lire dans Mangeclous, je n’avais jamais imaginé que la réplique de La grande vadrouille eût existé quelque part. Enfin, je dis « exister quelque part », mais vraisemblablement devrais-je plutôt écrire que l’un m’avait fait passer à l’autre, et que peut-être moi seul pensais que l’os et le hélas de Mangeclous pouvaient venir s’unir avec le hélas et l’os de La grande vadrouille. Il ne m’importait d’ailleurs pas de savoir qui avait inspiré qui ;d’autant plus que j’étais surtout rassuré de constater que je ne devais pas nécessairement culpabiliser quand j’utilisais des citations glanées au fil de mes lectures. Certainement avais-je même, sans le savoir, utilisé des procédés, des tournures de phrases et des séquences de mots que l’on pourrait très bien m’accuser d’avoir pillés dans un vieux manuscrit. D’ailleurs, si tel est le cas, j’avoue ici ma culpabilité :

Je soussigné, Monsieur Z, reconnaît avoir plagié et repris à mon propre compte des mots, des phrases et des idées dont je ne soupçonne même pas l’existence.

Signé : Monsieur Z

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mardi 11 décembre 2018

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