Troisième chapitre : le Juif et le psychiatre


Jour un

« — Je suis en retard, excusez-moi, Madame Fusin-Dumerg !
— Je vous en prie Monsieur…
— Z, je m’appelle Z. Monsieur Z.
— Très bien, Monsieur Z. Avant de commencer, puis-je vous demander pourquoi vous êtes arrivé en retard ?
— J’ai raté mon train…
— Vous ne vouliez pas venir ?
— Non, ce n’est pas ça. C’est juste que ma montre retarde. Il est vrai que j’aurais pu prendre le train précédent, mais je préfère prendre le train qui part après celui que je prends d’habitude. Il faut vous dire que je ne l’aime pas trop le train d’avant. À moins que cela soit celui que je prends après… Je ne sais plus… Avant, après…
— Monsieur Z, avez-vous un problème avec les trains ?
— Non je ne crois pas… enfin… disons que ce n’est pas pour cette raison que je suis venu vous voir.
— Pour quelle raison êtes-vous venu me voir, Monsieur Z ?
— Eh bien ! c’est parce que je suis Juif et que…
— Ah ! vous êtes Juif ! Cela nous fait déjà deux problèmes !
— Pardon ?
— Je plaisantais. N’oubliez pas que je suis psychiatre…

— Les Juifs sont souvent des K particuliers, vous savez…
— Z, je m’appelle Z, Madame Fusin-Dumerg !
— Veuillez m’excusez, j’aurais confondu avec un autre client, sans doute un de ceux qui disparaissent après leur première séance sans autre forme de procès.
— Peut-être en ressortent-ils métamorphosés ?
— Ou avec une nouvelle carapace, c’est selon…
— Pensez-vous qu’une seule séance me sera suffisante ?
— J’allais vous en proposer six, et peut-être une septième, histoire de nous reposer…
— Comme au commencement finalement !
— Nous avons déjà commencé…
— Ah bon ?
— Oui…
— C’est incroyable, c’est justement pour cette raison que je suis là. Parce que je n’arrive pas à commencer !
— À commencer quoi ?
— À commencer mon histoire ! D’ailleurs, je vous ai apporté le début afin que vous puissiez vous en rendre compte par vous-même.
— Vous l’avez donc déjà commencée…
— Je n’avais jamais noté ce paradoxe !
— Vous pouvez maintenant.
— Je viens de le faire deux lignes plus haut. Je vous remercie infiniment !
— Je vous en prie, Monsieur Z. Notre premier entretien se terminera donc sur ce commencement. Bonne soirée, Monsieur Z.
— Bonne soirée, Madame Fusin-Dumerg. »

Second jour

« — Bonjour, Madame Fusin-Dumerg !
— Bonjour, Monsieur Z.
— Puis-je vous demander si vous avez eu le temps de commencer mon histoire ?
— Je peux même vous dire que je l’ai terminée.
— Et moi qui pensais hier qu’elle n’était pas commencée, vous me dites aujourd’hui qu’elle est terminée !
— Non, Monsieur Z. Je vous disais juste que je l’avais terminée. Quant à savoir si elle est terminée… Vous savez, entre l’être et l’avoir… Peut-être est-ce à vous d’écrire la fin de l’histoire, ne croyez-vous pas ?
— Je ne sais pas si je vais pouvoir un jour la terminer cette histoire. Je me sens si fatigué parfois. Et toutes ces corrections qui n’en finissent jamais…
— Le monde n’a pas été créé en un seul jour vous savez…
— Certes, mais nous ne sommes qu’au second jour et je suis déjà fatigué. Si je dois me reposer dès le troisième jour, je ne vais pas avoir le temps de me créer !
— Pensez-vous vraiment que vous êtes votre propre création ?
— Au moins en partie oui !
— Et en combien de parties ?
— J’ai d’abord vu un peu de lumière dans les ténèbres…
— Un…
— J’ai regardé vers le ciel…
— Deux…
— Au-dessus des arbres…
— Trois…
— Soleil !
— Quatre… et ce même si vous avez oublié un astre…
— Non, je ne l’ai pas oublié, j’étais juste un peu dans la lune, suivant une môle à la surface des eaux, puis recherchant désespérément un oiseau du même nom…
— Cinq… même si j’avoue avoir eu un peu de mal à vous suivre !
— C’est peut-être à ce moment-là que je me suis vraiment aperçu que j’existais…
— Six…
— Excusez-moi, je suis si fatigué…
— Et sept…
— La création est vraiment un processus épuisant…
— Profitez de la nuit pour vous reposer.
— Attendez un peu… Je ne comprends pas bien votre remarque. Je croyais que je ne pouvais pas me reposer avant le septième jour ! Et nous ne sommes qu’au deuxième jour ! Et sauf erreur de ma part, le jour et la nuit n’existeront pas avant le quatrième jour ! Restons rationnels quand même ! Comment peut-on parler de « jour un », « second jour » et « troisième jour » alors que le jour n’a pas été créé ! N’importe quel être humain est capable de faire ce simple raisonnement et d’en conclure qu’il y a quelque chose qui ne va pas !
— Pensez-vous vraiment que le Divin soit raisonnable ?
— Pardon ?
— Pensez-vous vraiment que le Divin soit raisonnable ?
— Alors là, je me sens complètement dépassé !
— Vous êtes sur la bonne voie, Monsieur Z !
— Pardon ?
— Vous venez de dépasser le stade de la raison. Bonne nuit, Monsieur Z… »

Troisième jour

« — Bonjour, Madame Fusin-Dumerg !
— Bonjour, Monsieur Z. Avez-vous passé une bonne nuit ?
— Ah non, cela ne va pas recommencer !
— Excusez-moi. Il est vrai qu’aujourd’hui est un autre jour…
— Le troisième, il me semble. Il en reste donc quatre et j’aimerais bien que vous me donniez enfin votre avis sur mes écrits !
— Et pourquoi donc, Monsieur Z ? Avez-vous une bonne raison pour vouloir connaître mon avis ?
— C’est parce que je me sens dépassé.
— Mine de rien, aujourd’hui ressemble à hier…
— Oui, je n’arrive pas à avancer…
— Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’on vous dépasse !
— Madame Fusin-Dumerg, j’ai moi aussi parfois beaucoup de mal à vous suivre…
— Normal, vous n’avancez pas !
— Excusez-moi, mais… n’êtes-vous pas là pour me faire avancer ?
— Il ne faut pas pousser non plus !
— Si vous me poussez, je vais avancer…
— Non, cela n’avancera à rien.
— Ah…
— Dites-moi, Monsieur Z, vous arrive-t-il de rêver que vous courrez ?
— Oui, mais non. Enfin, disons que… oui, je veux courir, mais en réalité non, je n’y arrive pas !
— Après quoi courrez-vous ?
— Après le train !
— Vous essayez de m’aiguiller vers votre histoire, Monsieur Z
— Oui, dans les rails du train de l’histoire…
— Vous savez, Monsieur Z, je vais être franche avec vous. De tout ce que vous avez écrit, j’aurais bien des remarques à formuler, des questions à vous poser. Mais en procédant ainsi, ne vais-je pas dénaturer vos écrits ? Ou tout du moins enlever la part de mystère qui les entoure ?
— Le Talmud n’a pas dénaturé la Torah, Madame Fusin-Dumerg !
— Certes, mais votre texte n’est pas non plus le texte révélé !
— Pour moi, c’est pourtant bien une révélation !
— Pensez-vous pouvoir soutenir la comparaison ?
— Comparaison n’est pas raison !
— Vous risquez d’être dépassé une nouvelle fois, Monsieur Z. Et entre nous, est-ce bien raisonnable ?
— Si j’ai bien compris, non. Ce n’est pas raisonnable dans la mesure où, si ce qui était vrai hier l’est encore aujourd’hui, la raison est dépassée aujourd’hui autant hier. Pourtant, je trouve qu’aujourd’hui ressemble un peu à hier. Je ne sais si c’est hier ou aujourd’hui, mais j’ai l’impression de ne pas être dans un bon jour, comme si j’étais hier dans un état second.
— Monsieur Z, j’ai bien peur que vos lecteurs soient également complètement dépassés !
— Très franchement, Madame Fusin-Dumerg, croyez-vous vraiment que j’aurai un jour des lecteurs ? Et si jamais un lecteur devait s’égarer au milieu de notre dialogue, qu’il aille donc faire un tour du côté de la tour de Babel pour voir si j’y suis !
— J’avoue qu’avec votre langage, vous semez parfois la confusion dans mon esprit !
— C’était courant à Babel…
— Et je vous soupçonne également de semer d’improbables références au milieu de nos dialogues !
— C’est naturel ne croyez-vous pas ?
— Dans votre cas, c’est plutôt surnaturel… »

Bruit dans la salle d’attente. La porte du cabinet de Madame Fusin-Dumerg s’ouvre sur un homme portant une brique dans la main droite.

« — Excusez-moi ! Pourriez-vous m’indiquer la direction de la tour de Babel s’il vous plaît ? Je dois apporter cette brique tout en haut de la tour. Il paraît qu’il y en a pour un an et que… »

S’ensuit une formidable explosion. La porte du cabinet vole en éclat. Et un pan de mur entier pendant qu’on y est, y a pas de raison ! L’homme vient d’être emporté par un obus de mortier. Loin de s’en étonner, Madame Fusin-Dumerg appelle successivement le service de nettoyage et une entreprise de maçonnerie, toutes les deux réputées pour intervenir rapidement de jour comme de nuit. Ensuite ? Ensuite et après ce petit détour, elle s’en retourne vers un Monsieur Z qui, de son côté, avait regardé la scène en se demandant s’il n’avait pas rêvé.

« — Monsieur Z, je vous propose de nous arrêter là pour ce soir. Vous comprendrez aisément que je ne puisse vous recevoir demain, le temps que je fasse boucher cette nuit le jour créé par cet obus de mortier. De plus, avec tous ces travaux, j’ai peur de me retrouver dans un jour sans.
— Bien entendu, Madame Fusin-Dumerg, bien entendu… Rendez-vous donc après-demain pour un autre jour… enfin si j’ai bien compris… »


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lundi 16 juillet 2018

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