Quatrième jour


Quatrième jour

« — Alors, ce jour de repos, Monsieur Z ?
— Mais enfin, Madame Fusin-Dumerg, je croyais que c’était le septième jour que nous allions nous reposer ?
— Bien joué Z, vous commencez à ne plus être dépassé et à suivre de mieux en mieux !
— Et vous, je vous trouve bien familière aujourd’hui !
— Excusez-moi, Monsieur Z, avec tout ce jour, j’ai très mal dormi.
— Ah…
— Oui. Et puis je crois que nous avons épuisé le sujet !
— Parce que ce n’est pas moi le sujet ? C’est bien dommage, d’autant plus que je me sens reposé aujourd’hui.
— Si bien sûr, mais…
— Mais quoi !
— Ne soyez pas si impatient, Monsieur Z.
— Cela n’est pas de l’impatience, c’est juste que, de vous à moi, entre vous et moi, je m’y perds parfois.
— Ne vous inquiétez pas, Monsieur Z, nous sommes le quatrième jour.
— Et donc ?
— Vous allez enfin voir le jour…
— Et moi qui croyais que l’homme avait été créé le sixième, il est vraiment urgent que je revoie mon calendrier !
— Monsieur Z, je parlais du jour et de la nuit. Nous en avions parlé dès le second jour.
— Oui, je me souviens maintenant. Le soleil, la lune, les étoiles. J’ai tendance à les oublier ceux-là, tant il est souvent difficile de lever les yeux vers le ciel. Vous regardez vers le soleil, et hop ! vous voilà aveuglé ! Que votre regard se porte vers la lune et les étoiles, et vlan ! vous voilà devenu un rêveur ! Et l’on n’aime pas les rêveurs, Madame Fusin-Dumerg. Oh que non, les rêveurs ne sont pas aimés ! Ils regardent en l’air et deviennent alors de véritables dangers pour tous les êtres humains, les vrais : les sérieux, les utiles, les efficaces, les compétents, ceux qui produisent, ceux qui manufacturisent, ceux qui divisent et additionnent, ceux qui conjuguent et qui perfectionnisent, les actifs pas les passifs ni les poussifs, enfin brif tous ces gisants agissants en pleine gloire lumineuse et qui vous éblouissent alors de leur aura hourra ! soleil, soleil, ô Roi et grands de ce monde qui êtes dans la lumière, écrasez de vos talons le ridicule hanneton que je suis, inutile insecte nuisible qui nuit dans la nuit, ah que j’aurais tant voulu être une luciole, ce ver luisant qui lui luit dans la nuit, je ne serai jamais qu’un triste ver creusant dans la terre, pas même digne de me vautrer dans les tas de compost que j’aurais pu pourtant si bien aider dans leur décomposition ! Ah, jardin fleuri de chrysanthèmes en deuil, pourquoi le misérable insecte que… »

(Note de lecture…)

La tirade précédente de Monsieur Z mériterait que l’on s’y attarde un moment. D’ailleurs, peut-être vous aura-t-elle quelque peu déstabilisé, vous qui étiez confortablement assis dans un fauteuil à écouter les échanges de nos deux protagonistes ? Oui, vous vous étiez laissé bercer par le ronronnement de leur conversation. Phrases courtes. Style direct. Jeux de mots. Quelques références, ici et là. Vous observiez tranquillement leur duel de plaisance sans craindre qu’à la fin du jour, il pût sombrer dans l’outrance. Et puis… et puis Monsieur Z sort de son chapeau (tiens, tiens) une tirade étonnante. Ou plutôt Monsieur Z sort tout à coup de la pièce feutrée du psychiatre, et avec lui l’auteur qui emboîte les pas de Monsieur Z. Et un troisième larron, le narrateur, qui vient les rejoindre en fermant, et la porte, et la marche. Et tous les trois, les voilà, prenant à partie le lecteur. Alors non, nous n’avons pas décidé de vous perdre ni de vous embrouiller l’esprit ; car c’est à vous de rester concentré, de tenter de ne pas perdre le fil, ce fil que nous pouvons couper à tout instant. Ami lecteur, au détour de ce paragraphe anodin, vous voilà maintenant entre nos mains. Votre vie dans ce livre ne tient plus qu’à un fil et à quelques conjonctions de coordination, rappelez-vous. Vous êtes en notre pouvoir et vous ne pouvez rien contre nous. Certes, vous pourriez vous arrêter de lire, passer à autre chose, mais quoiqu’il advienne, l’histoire continuera, avec ou sans vous.
Pour revenir au passage qui nous occupe, nous avions également pensé faire plus court. Nous aurions pu rester dans le rythme du dialogue et vous auriez pu lire la dernière réflexion de Monsieur Z ainsi rédigée :
« — Oui, je me souviens maintenant. Le soleil, la lune, les étoiles… J’ai tendance à les oublier ceux-là tant il est souvent difficile de lever les yeux vers le ciel quand vous vous recroquevillez sous terre comme une larve dans son cocon. »

(fin de la note de lecture)

« — Monsieur Z !
— Oui ?
— Arrêtez, vous allez me donner le cafard !

— Et puis la faune, c’est pour demain !

— Monsieur Z ? Où êtes-vous ? Monsieur Z ? Monsieur Z ! Monsieur Z… Incroyable ! il a disparu ! »

Quatrième jour (quelque part en milieu d’après-midi)

Laissons là Madame Fusin-Dumerg à son étonnement. Étonnement dont on pourra s’étonner d’ailleurs, car souvenez-vous qu’hier encore, elle ne s’était point étonnée (j’écris autant d’étonnements que je veux, cela n’a pas à vous étonner, la répétition n’étant pas interdite par la grammaire, mais seulement par quelques grincheux – et des grincheuses aussi, mais peut-être un peu moins nombreuses – qui voudraient donner à l’écriture des règles, des normes, des standards, des règles, des normes, des standards, des normes, des règles, des standards virgule à reproduire en boucle de lignes à gagner et de mots à glaner et « Quand dans un discours se trouvent des mots répétés et qu’essayant de les corriger on les trouve si propres qu’on gâterait le discours il les faut laisser, c’en est la marque. Et c’est là la part de l’envie qui est aveugle et qui ne sait pas que cette répétition n’est pas faute en cet endroit, car il n’y a point de règle générale. » Ça fait toujours bien d’indiquer une citation. Merci Pascal, c’est bien pensé ! Balaise le Blaise ! Ce que je m’autorise quand même…) du trou béant créé par un obus de mortier et qui avait remplacé le temps d’une nuit la porte et le mur qui séparaient son cabinet de sa salle d’attente. Et si les ouvriers noctambules avaient eu le temps de faire le mur puis de recréer une ouverture tambour battant pour combler le jour, protéger leur fuite et permettre leur retour à l’appoint du jour rends-moi la monnaie, ils n’avaient pu remarquer que, dans un petit coin du cabinet derrière une psyché, un minuscule trou (dans le mur évidemment) abritait une petite larve dans son cocon. Et sans doute la plupart d’entre vous attendent maintenant la fin évidente de ce quatrième jour, j’ai nommé l’arrivée de l’hélicoptère lépidoptère, allégorie classique de la chenille transformée en papillon, occulte vieille de jour qui s’envole alors majestueusement dans la nuit. Peut-être un peu moins nombreux sont ceux qui attendent un autre éclairage, à savoir la fin tragi-comique du papillon qui en voulant gagner les airs, s’arrête devant le miroir et ne prenant pas la peine de réfléchir aux dangers qui l’entourent, se pâme en vol stationnaire devant la glace, ne voit pas la chauve-souris qui s’abat sur lui en passant par la fenêtre qui s’était ouverte consécutivement à l’effet de souffle provoqué par l’obus de mortier, l’avale et slurp ! disparu le papillon dans une fin pitoyable et lamentable.
Mais…
Mais restera-t-il ne serait-ce qu’une seule personne pour penser différemment ? Restera-t-il seulement une seule personne pour donner à cette curieuse digression, écrite avec talent ce qui ne gâche rien bien au contraire, c’est tellement beau que je m’en vais relire ce passage encore, oh oui encore, que disais-je donc, la fin dramatique et onirique qui lui revient. Où est-elle cette personne qui…

À cet instant, il me semble important de reprendre la main. C’est toujours la même difficulté avec ces narrateurs. Ils commencent par intervenir en italique plutôt qu’en pointillé, certes de façon subtile, au bon moment et au bon endroit, mais ils perdent toujours rapidement les pédales d’avoir été du jour au lendemain projetés en pleine lumière. Et les voilà qui se prennent alors pour celui qui écrit, comme ces pauvres petites larves qui rêvent un jour de devenir un papillon !

C’est pénible d’être interrompu de cette façon quand même ! Où en étais-je déjà ? Ah oui ! Voilà… Où est-elle cette personne qui…

Cette situation est complètement absurde. Il faut absolument que je parvienne à y mettre fin.

Sur ce mot de la fin, l’homme qui écrivait sortit de son bureau et partit se coucher en laissant la fenêtre ouverte et la lumière allumée. Au milieu de la nuit, il fut réveillé par des bruits provenant de son bureau. Dans celui-ci, il découvrit le spectacle insolite de trois chauves-souris se délectant des papillons qui virevoltaient autour des luminaires. Il retourna tranquillement se coucher une fois que le spectacle eut cessé de l’amuser. Le lendemain matin, à l’aube d’un jour nouveau, il se rendit dans son bureau. Tout était calme. Nul papillon ne virevoltait dans la pâleur de la pièce. Il nota simplement que le plus petit luminaire s’était éteint, sans doute à force d’avoir éclairé toute la nuit durant. Les chauves-souris étaient certainement parties se faire pendre ailleurs. L’homme qui écrivait referma doucement la fenêtre, l’air satisfait. Une nouvelle journée commençait pour lui et son rendez-vous de la matinée n’allait sans doute pas tarder à se présenter à son domicile.

Et moi ? Qui je suis ? Pas grand-chose vraiment. Un simple narrateur qui voudrait devenir écrivain. Mon histoire sera courte vous savez, j’ai juste répondu ce matin à une petite annonce sur laquelle on pouvait lire ceci : « écrivain cherche narrateur pour l’aider à écrire une histoire à dormir debout ». J’ai peur que cette histoire se termine rapidement. Mais bon, il faut bien commencer par quelque chose non ? Mais si, vous verrez par la suite… Mais quel est donc ce bruit ? On dirait un monstrueux battement d’ailes ! Et cette ombre ! Non, ce n’est pas possible ! C’est… c’est une chauve-souris ! Elle est énorme ! Impossible ! C’est impossible ! Invraisemblable ! C’est à dormir deb…

Slurp ?


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lundi 16 juillet 2018

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