Réveil


Réveil

Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et souffler ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint.

Jusqu’à aujourd’hui, je n’avais encore jamais rien lu de Marcel Proust. Comme la plupart de ceux qui en parlent, je suppose. À 40 ans passés, rendez-vous compte…

Hier, ma journée avait été difficile. Enfin difficile… Je n’étais pas en train de me chercher à manger dans les bas-fonds d’une poubelle. Je n’étais pas non plus en train de me terrer dans un des multiples abris qui sillonnaient notre si merveilleuse Terre afin que ses habitants échappassent aux bombes et autres missiles qui lui tombaient régulièrement sur le coin de la croûte. Non, je n’avais pas encore ce genre de tourments.

J’avais simplement été, une fois la porte de mon foyer franchie, happé, ballotté puis finalement broyé dans le siphon de mon quotidien : mon voisin de banlieue, figure de style, dégueulait sa morve à une autre figure, distante celle-là, alors que je tentais désespérément de m’envoler dans la nuit d’Antoine de Saint-Exupéry ; un collègue de bourreau s’évertua, tel un serpent dans mes reins, à matraquer ma messagerie d’articles peu aimables envers les Juifs ; et, après une journée d’errance à croiser des tableaux sur un écran technologiquement avancé, mais qui dépassait souvent mon entendement, je retrouvais en sens inverse cet autre voisin de banlieue qui m’assassinait à coup de décibels où sang et mots s’entremêlaient rarement en un message apaisant. Saint‑Exupéry s’écrasait pour la deuxième fois. Définitivement. Et moi avec.

Et quand enfin je me retrouvais chez moi, longtemps encore je devais lutter avant de recouvrer un certain équilibre intérieur. Je me souvenais alors avoir acheté quelques livres chez un bouquiniste imaginaire du coin de la rue. J’ouvrais lentement mon sac, et en sortais Du côté de chez Swann, le premier livre de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Je regardais en direction de la porte-fenêtre. Dehors, la nuit commençait à faire son entrée. Je sentais la fatigue me gagner, et pendant quelques instants, j’hésitais à m’installer dans mon lit. Il n’était pas très tard. Je ne me rendais aucunement compte que la scène qui allait alors se lire sous mes yeux avait déjà été écrite. Oh oui, longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma lampe de chevet éteinte, mes yeux se fermaient si vite que je n’avais pas le temps de me dire : « Je m’endors. » Et, une demi-heure après, la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil m’éveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir dans les mains et éteindre ma lumière ; je n’avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour particulier ; il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : Marcel Proust, Combray, un amour de Swann. Alors je me réveillais, vaincu devant une telle merveille, et ne pouvais que me dire à moi-même : j’ai 40 ans, je n’ai jamais lu Marcel Proust et je ne serai jamais un écrivain.


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lundi 11 septembre 2017

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