Un p’tit coin d’prendre appui (c’est l’enfer)


Un p’tit coin d’prendre appui (c’est l’enfer)

S’il vous plaît, restez encore un peu finalement, laissez‑moi un peu de temps, laissez‑moi au moins essayer. Donnez-moi quelques instants pour remplir cette page.

Prendre appui, je devais absolument prendre appui sur quelque chose. J’aurais bien voulu que cette chose soit quelqu’un, mais mon entourage était surtout constitué d’objets ces derniers temps. Sans âme, sans vie. C’est drôle, je crois que je n’ai jamais pu m’appuyer sur quelqu’un et me reposer, ne serait-ce qu’une minute. À chaque fois que j’avais entrevu cette possibilité, je crois que je faisais un pas de côté et me retrouvais par terre. Et au moment où je me relevais, péniblement, plus par habitude que mû par ma seule volonté de me retrouver debout, un être humain à bout de souffle trébuchait sur mon corps et s’abattait lourdement sur moi. Je devenais alors un paillasson déprécié, une pauvre serpillière détrempée par les larmes débordant de tous ces dépressifs croisés par accident.

Sinistres pensées que celles-là au moment où je fermais la porte de cette maison trop grande pour moi, longeais la terrasse et ouvrais le portail flambant neuf, gardien illusoire des apparences d’une vie matérielle réussie, et d’où je sortais l’ex-voiture familiale reconvertie en machine à traîner ma misère morale.

Clignotant, gauche, clignotant, droite, stop, en avant, forcez le passage et n’oubliez pas le grand sourire aux boîtes grises collectionneuses de portraits de familles trop pressées d’en finir au point avec le code de la déroute. Le paysage défile, ma pensée déraille, se dédouble par la droite et finit en queue de poisson (Vous êtes Juif ! Oh ! Salomon est Juif !). À un moment je crois, j’aurais dû m’arrêter et regarder dans le rétroviseur. D’un autre côté, à trop regarder derrière soi, on en oublie souvent la lente courbure de la route qui, sournoise, vous envoie droit dans le décor. Pour l’heure, le goudron se prolonge et sa ligne discontinue ne peut que me forcer à la suivre. Un embranchement, puis un autre, encore et toujours. Sans fin. Pas la moindre voie sans issue. Cruelle réalité. Personne à qui faire le coup de la panne. À moi le coup de pompe et la voie de garage.

J’arrête la voiture. À moins que cela ne soit la voiture qui s’arrête d’elle-même. Je me souviens à peine des paysages que nous avons traversés, elle et moi. Entre le départ et l’arrivée, un grand flou et deux points noirs. Je devrais dire faux départ plutôt que départ d’ailleurs. Et cette arrivée qui s’apparente plus à un départ, à une fuite. Sans point

J’ai envie de marcher un peu et de longer la piste aux chevaux. C’est une belle ligne droite le long d’une crête qui surplombe une grande partie de la forêt. En contrebas, on aperçoit une maison isolée, peut-être abandonnée. Dans le lointain, la forêt remonte et tente de prendre possession de l’ensemble de la masse rocheuse. Elle doit pourtant se résigner, à bout de souffle, et laisser le granit et le calcaire finir leur course folle vers les sommets. Je fais une pause. Autant je n’avais gardé aucun souvenir de mes errements dans la plaine, autant j’avais l’impression ici d’être gagné par la douce transparence de l’air et de la roche, comme si le minéral m’insufflait son côté cristallin.

En un instant, je me sentis rasséréné et n’avais plus envie d’aller plus loin. La page était terminée. Je décidais donc de m’arrêter là. Entre nous, jusqu’où pouvons-nous aller ? Combien de temps ? Combien de pages ? Combien d’encriers ? Combien ? Combien avant de vous lasser ? Combien de temps, pour combien de temps ? Par les temps qui courent à en perdre haleine, les écrivains passent et les écrits vains trépassent. Ce n’est qu’une question de temps et de jeux de mots mal ficelés.


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lundi 11 septembre 2017

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