La terre qui meurt (1898)

mardi 26 mai 2015
par  Zevoulon
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– Ta, ta, ta, reprit le garde ; ce n’est pas des explications que vous demande M. le marquis, mon bonhomme : c’est de l’argent.
Le métayer leva les épaules :
– Il n’en demanderait pas, s’il était là, dans sa Fromentière. Je lui ferais entendre raison. Lui et moi nous étions amis, je peux dire, et son père avec le mien. Je lui montrerais le changement qui s’est produit chez moi, depuis les temps. Il comprendrait. Mais voilà : on n’a plus affaire qu’à des gens qui ne sont pas les maîtres. On ne le voit plus, lui, et d’aucuns disent qu’on ne le reverra jamais. Le dommage est grand pour nous.
– Possible, fit l’autre, mais je n’ai pas à discuter les ordres. Quand payerez-vous ?
– C’est vite demandé : quand payerez-vous ? mais trouver l’argent, c’est autre chose.
– Alors, je répondrai non ?
– Vous répondrez oui, puisqu’il le faut. Je payerai à la Saint-Michel, qui n’est pas loin.

– La campagne d’ici a tout de même bien changé, depuis les temps de M. le marquis. Te souviens-tu de lui, Mathurin ?
– Oui, répondit la voix épaisse de l’infirme, je me souviens : un gros qui avait tout son sang dans la tête, et qui criait, en entrant chez nous : « Bonsoir, les gars ! Le papa a-t-il encore une vieille bouteille de muscadet dans le cellier ? Va la quérir Mathurin, ou toi, François ? »
– Il était tout justement comme tu dis, reprit le bonhomme avec un sourire attendri. Il buvait bien. On ne pouvait pas trouver de nobles moins fiers que les nôtres.
Ils racontaient des histoires qui faisaient rire. Et puis riches, mes enfants ! Ça ne les gênait pas d’attendre leurs rentes, quand la récolte avait été mauvaise. Même, ils m’ont prêté, plus d’une fois, pour acheter des boeufs ou de la semence. C’étaient des gens vifs, par exemple ! mais avec qui on s’entendait ; tandis que leurs hommes
d’affaires…
Il fit un geste violent de la main, comme s’il jetait quelqu’un à terre.
– Oui, dit l’aîné, du triste monde.

Les cloches sonnaient la fin de la grand’messe. L’enfant de choeur répondait : Deo gratias. Comme aux jours de sa jeunesse, comme aux dernières années du XIIe siècle, où elle fut bâtie au sommet de l’îlot de Sallertaine, la petite église, toute jaunie à présent par les lichens et les giroflées de muraille, voyait la foule de ses fidèles, vêtus de la même façon qu’autrefois, s’écouler dans le même ordre, franchir les mêmes portes, former sur la place les mêmes groupes homogènes.

Plusieurs voudraient revenir en arrière. Mais tout est bien fini. L’heure est venue. Le billet de passage tremble au bout de leurs doigts. Les âmes seules retournent au pays, à la misère qu’on avait maudite et qu’on regrette, aux chambres désertées, aux faubourgs, aux usines, aux collines sans nom qu’on appelait « chez nous ». Et pâles, les pauvres gens se laissent pousser par le flot, et s’embarquent.


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