Peuples heureux n’ont plus d’histoire (Gastronomie du temps)

lundi 1er juin 2015
par  Zevoulon
popularité : 39%

Autrefois le grand homme, lui, n’avait jamais une minute à lui, fastueux et généreux, il donnait tout son temps à l’Histoire mais sans songer à l’indifférence historique des hommes de l’après-histoire.

Demain déjà, ils se promènent dans les rues de la vie, dans les rues de leurs villes et parfois c’est Paris.

De temps en temps, un passant arriéré s’arrête et tristement demande l’heure à un autre passant.

— Quand on me demande du feu, c’est un tout petit peu de mon feu qu’on me demande, quand on me demande l’heure, c’est un tout petit peu de mon temps qu’on me prend, répond l’autre en soupirant.

Puis, échangeant un coup d’ceil complice, ils décident de s’offrir mutuellement une pinte de bon temps à l’Enseigne du Bon Vieux Temps. Et l’enseigne représente un vieillard méchant au volant d’une antédiluvienne faucheuse mécanique couleur de corbillard antique. Et là, dans une cave désertique, ils prennent place parmi les rares consommateurs : les buveurs d’heures, les mangeurs de pendules, les distingués dégustateurs de chronomètres héroïques et d’éphémé-rides hiérarchiques.

Prenant leur temps, ils savourent avec ravissement un coucou Forêt-Noire 1870, un cadran astronomique Oolgotha trente-trois ans après Jésus-Christ, une pendule réchauffe-haine, un carillon Waterloo de derrière les fagots, un sablier aux lentilles d’Esaii, une clepsydre Sainte-Inquisition dans un vieil entonnoir de cuir, ou bien un œil-de-bœuf Charles ÎX Saint-Barthélémy 1572, un réveille-matin Louis XVI Guillotin 93, une horloge parlante Guillaume Tell garantie belle époque épique Helvétique.

Et se gardant bien d’avaler les aiguilles fatidiques, comme on se garde d’avaler les arêtes d’un poisson, la ficelle d’un rôti, ou les petits os d’un poulet, ils dégustent leur tempe ponctuellement.

— Et comme dessert, votre dernière heure, naturellement ? demande le garçon poliment.

Ils font tristement oui de la tête et s’écroulent sur le ciment.

Dehors, dans un jardin beau comme une forêt, des enfants jouent auprès d’un torrent et ce torrent court dans des ruines dont personne ne demande le nom.


Navigation

Articles de la rubrique