La tentation de Rabbi Mathi

mardi 5 juillet 2016
par  Zevoulon
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L’ESPRIT DU MAL
 
« Si je voulais, ton plus fier sage
Viendrait honorer mon autel,
Tant j’ai sur toi de l’avantage !
-- Tu mens, dit alors l’Éternel.
 
-- Je mens, naïf ! Les airs austères
Te trompent donc encor ! Ce soir,
Le rabbi qu’à tous tu préfères
Sera soumis à mon pouvoir.
 
-- Va, tu perdras ton temps. » — L’école
Est en fête, — que d’auditeurs !
Et Mathia prend la parole
Aux cris de : Vivent nos docteurs !
 
« La matière n’est que l’écorce,
Dit-il en commençant son cours ;
Il ne faut pas donner sa force
Aux femmes ; fuyez leurs amours ! »
(Proverbes, XXXI, 3.)
 
En répondant à qui demande :
Quel est le fort ? le Talmud dit :
« C’est celui dont l’esprit commande
Et dont la matière obéit. »
 
Il dit aussi, faisant l’éloge
Du savant, que « le vrai savant
C’est celui qui tout interroge,
Qui de tout, et de tous apprend.
 
Que le seul riche qu’il connaisse,
C’est celui content de sa part. » —
Quand on dédaigne sa richesse,
On doit la perdre tôt ou tard. —
 
Tout à coup, beauté ravissante
Apparaît aux yeux du docteur ;
Elle est nue, elle est provocante,
C’est une bacchante en fureur.
 
Mathia détourne la tête ;
La fourbe suit son mouvement,
Et qu’il se tourne ou qu’il s’arrête,
Le rabbi la voit constamment.
 
Mathia, toujours héroïque,
Devient cependant anxieux,
Et, pour ne plus voir l’impudique,
Il enfonce un fer dans ses yeux.
 
Le Satan vaincu se renverse,
Tombe sous terre et disparait.
L’école, en pleurant, se disperse ;
L’ange Raphaël apparaît.
 
« Je suis l’ange de la lumière,
Je suis l’ange de guérison ;
Je viens pour guérir ta paupière. »
Mais Mathia répondit : « Non !
 
Je crains tentation nouvelle,
Je préfère ma cécité ;
Pour avoir la vie éternelle,
Je dois garder ma chasteté.
 
-- Mon fils, ta réserve est trop grande ;
Ne crains rien ; si Dieu te guérit,
C’est que chez toi l’esprit commande
Et que la matière obéit.
 
C’est par les lois de la nature
Que Dieu dicte sa volonté ;
La tendresse est flamme, elle épure,
Elle engendre l’honnêteté.
 
Ce que tu dois fuir, c’est le vice,
Mais respecte le sentiment
Qui veut qu’à la femme on s’unisse :
De Dieu c’est un commandement.
 
Sans femmes, les hommes s’abaissent ;
La femme est la fleur et le fruit ;
Par l’amour les vertus renaissent,
L’amour pur jaillit de l’esprit.
 
L’amour est mon plus noble frère,
Il fait les anges d’ici-bas ;
À l’amour ne fais plus la guerre :
Dieu n’aime pas qui n’aime pas.

MIDRASCH.

L’esprit du mal dit à l’Éternel.

« Tous vantent la vertu de Rabbi Mathia ben Harras : m’est-il permis de l’induire en tentation ?

« Va, répond l’Éternel, et tu perdras ton temps. »

Satan prit alors la forme de la femme la plus belle qui jamais ait apparu sur terre et se présenta en face de Rabbi Mathia.

Jamais Rabbi Mathia n’avait permis à ses sens de troubler sa raison.

Jamais Rabbi Mathia n’avait laissé en lui la matière dominer l’esprit.

Toutefois Rabbi Mathia, apercevant cette séduisante créature, fit un geste de surprise, peut-être même d’admiration, puis, se dominant aussitôt, il détourna sévèrement les yeux.

Mais Satan, aussi prompt que l’œil de Rabbi Mathia, faisait suivre à la forme dont il était revêtu tous les mouvements de Rabbi Mathia.

En sorte que, quoi qu’il fit, Mathia ne perdait pas de vue cette fascinante créature.

Alors Rabbi Mathia, craignant de succomber, appela son disciple favori.

Prends un clou, lui dit-il, fais-le rougir au feu, et apporte-le-moi. »

Le disciple prit un clou, le fit rougir au feu et le rapporta au maître.

Et Rabbi Mathia enfonça le clou dans ses yeux.

Aussitôt Satan vaincu tomba à la renverse et s’abîma sous terre.

Alors l’Éternel dit à l’ange de la guérison :

« Va, et rends la vue à mon fils bien-aimé. »

Raphaël accourut auprès de Rabbi Mathia :

« Qui es-tu donc ? lui demanda Rabbi Mathia.

« — Je viens au nom de l’Éternel guérir la blessure de tes yeux.

« — Non, ce qui est fait est fait, » répondit Rabbi Mathia.

Raphaël remonta près de l’Éternel et dit :

« Rabbi Mathia, craignant d’être de nouveau tenté, ne veut pas être guéri.

« — Retourne auprès de lui, dit l’Éternel, Rabbi Mathia règne sur Rabbi Mathia. — J’engage ma parole que jamais l’esprit du mal n’aura prise sur lui. »

Et alors Rabbi Mathia se laissa guérir.

Jalcout, Section Wa-Yechi, n° 16, sur le verset 49, 22 de la Genèse.

Hippolyte Rodrigues. — Les Origines du Sermon de la montagne, Appendice, note cinquième, page 151 à 154, traduction libre.