Le détail et l’essentiel

mardi 5 juillet 2016
par  Zevoulon
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Sur la vie ascète, isolée,
Et sur le royaume du ciel,
Discutaient, en docte assemblée,
Les grands docteurs Chamail, Hillel.
 
« Cette vie est le vestibule
D’un logement placé plus haut,
Disait Chamail à son émule ;
Pour y parvenir, il nous faut
 
Le renoncement, la souffrance,
De pauvreté faire le vœu,
N’avoir qu’un but, qu’une espérance,
L’unique pensée de Dieu.
 
-- Mais, dit Hillel, sur cette terre,
Devoirs sacrés sont à remplir,
Devoirs de fils, d’époux, de père ;
C’est pécher que s’en affranchir.
 
Pratiquons les vertus morales,
Ayons souci du temporel,
Briguons les vertus sociales,
Par surcroît, nous aurons le ciel. »
 
Eh bien, la timide assemblée
Donnant à chacun d’eux raison,
Sur un tel sujet consultée,
N’osa dire ni oui, ni non.
 
Et dans un jugement peu sage,
Disant à la fois blanc et noir,
Elle célébra l’alliage
Du mysticisme et du devoir.
 
La perfection temporelle,
Se conciliant, d’après eux,
À la vertu spirituelle,
Les deux chemins mènent aux cieux.
 
Ainsi le grand aréopage,
Qui n’osa condamner Chamail,
Manqua de vertu, de courage
Et se perdit dans le détail.
 
Pour bien juger, il faut conclure,
Même sur les thèses du ciel,
Il faut discerner, puis exclure,
Le détail de l’essentiel.

Cinquante années avant Jésus, les deux écoles qui se disputaient le pharisaïsme soutinrent une interprétation différente du royaume du ciel.

Hillel et Schamaï discutèrent publiquement leurs interprétations.

Le Talmud donne à sa manière le résumé de cette discussion et le jugement des Sages.

(Traité Betza ou Yom Tob, fol. 16.)

Schamaï prêcha l’interprétation de l’ascétisme, du renoncement, de la vie terrestre incessamment sacrifiée à la vie céleste, de la pensée constante de Dieu et de la vie future.

Hillel prêcha les vertus morales et sociales, les devoirs naturels accomplis avec douceur, — l’obéissance aux volontés de Dieu.

Ce qui était dire que lorsque la conscience des hommes serait pénétrée de la pensée de Dieu, et lorsqu’ils lui obéiraient, à ce point qu’il ne serait plus fait sur la terre que la volonté de Dieu, alors ce monde serait devenu le royaume de Dieu (la religion intérieure).

C’est pourquoi Luc disait (XVII, 21) : « Voici, le royaume de Dieu est au milieu de vous, » Luc reproduisait Isaïe, Jérémie et Hillel.

La décision des Sages proclama la simultanéité du ciel et de la terre, — c’est-à-dire l’alliance de la vie céleste et de la vie terrestre, — de la pratique de la vertu avec l’exercice de la piété ;

Et, rejetant des deux côtés l’exagération et l’absolu, recommanda la conciliation entre le salut temporel et la perfection spirituelle. (Haguiga U. S. Berachit, Rabba, sect, I.)

Toutefois, la doctrine de Hillel ayant peu après triomphé dans le pharisaïsme, il n’est pas douteux que, à l’époque de Jean-Baptiste et de Jésus, le royaume de Dieu signifiait — le règne d’un Messie ou d’un nouveau David, ayant établi sur cette terre un monde de justes et de doux, et ayant réalisé ainsi les temps messianiques prédits par Isaïe. (Isaïe, XI, 6.)

Talmud, Traité Betza ou Yom Tob, f° 16. Hippolyte Rodrigues. Le Roi des Juifs, chapitre II, pages 33, 34 et 35, traduction littérale.