Les Miracles de Rabbi Eliezer

mardi 5 juillet 2016
par  Zevoulon
popularité : 35%

« Docteurs, dit-il, je vais prouver que ma doctrine
Descend directement du ciel, qu’elle est divine.
Tenez, ce caroubier, soumis à mon pouvoir,
Devant vous va sortir de terre et se mouvoir,
Et seul se replanter plus loin de cent coudées. »
Et l’arbre exécuta les actions mandées.
 
Josué, secouant la tête,
Lui dit alors : « Mais c’est très bien ;
Seulement, ce que je regrette,
C’est que cela ne prouve rien.
 
-- Eh quoi ! vous résistez, dit-il, plein de colère ;
Pour prouver que je suis le maître de la terre,
À ma voix, sous vos yeux, ce grand mur va tomber,
Et cette source, vers son cours, va remonter. »
 
Mais Josué, toujours en secouant la tête,
Lui dit : « Éliézer, permets que je t’arrête.
(La source remonta, cependant, vers son cours,
Et le mur s’écroula, malgré ce beau discours.)
 
Tu nous fais des tours de physique ;
C’est fort amusant, j’en conviens ;
Mais il nous faut de la logique,
Le miracle ne prouve rien.
 
-- Eh bien, pour en finir de votre résistance,
Que cette voix du ciel, attestant ma puissance,
À l’instant, devant vous, ici même, en ce lieu,
Me nomme Roi des Juifs, Messie et fils de Dieu. »
 
Ici, la voix du ciel, le bath kol, fit entendre
Qu’Éliézer était son élu le plus tendre,
Que son savoir était le plus parfait savoir,
Et que, sur tout docteur, il devait prévaloir.
 
Mais le grand Josué, de plus en plus sceptique,
Reprit plus vivement sa mordante critique :
« Ton pouvoir n’est qu’une imposture ;
II n’est ni bateleur, ni prêtre égyptien
Qui n’ait ainsi que toi tourmenté la nature ;
Leurs miracles ne prouvaient rien.
 
Rabbi, n’as-tu pas lu dans le Deutéronome
Que le Seigneur donna le libre arbitre à l’homme ;
Qu’il devait faire appel sans cesse à sa raison ;
C’est, pour nous en servir, qu’il nous en a fait don.
 
Que signifie alors cet arbre, cette source,
Que tu fais apparaître en ton enseignement ?
Et cette voix du ciel, ta dernière ressource,
Vaut-elle, à ton avis, un bon raisonnement ?
 
Ce sont des arguments, et non des phénomènes,
Qui peuvent nous convaincre et nous tirer d’erreur.
Il faut donc désormais, Rabbi, que tu t’abstiennes
De t’adresser aux sens pour séduire un docteur.
 
Les sens doivent tromper, quand la raison réprouve ;
Ce n’est pas à nos sens que s’adresse la loi ;
Il suffit d’en saisir l’esprit pour que l’on trouve
Qu’un faiseur de miracle est de mauvaise foi.
 
Allons, ne cherche point dans la Bible un prétexte.
Quand Moïse imita le prêtre égyptien,
Il ajouta, je crois, car c’est l’esprit du texte :
Tu le vois, Pharaon, le miracle, n’est rien.
 
Moïse n’a jamais marché sur la rivière,
Guéri de possédé, ressuscité de mort,
Multiplié des pains, protégé l’adultère,
Afin de prouver Dieu, moral, unique et fort.
 
Contemple, Éliézer, cette clarté nouvelle
Qui fait rechercher Dieu dans la loi naturelle ;
Là se trouve un miracle incessant, éternel,
Dans la nature, et non dans le surnaturel.

En ce même jour, rabbi Éliézer, ben Orcanaz (troisième siècle), répondit à toutes les questions qui lui étaient adressées.

Mais ses arguments ayant été trouvés inférieurs à ses prétentions, les docteurs présents condamnèrent ses réponses et refusèrent d’accepter ses conclusions.

Alors rabbi Éliézer leur dit : Ma doctrine est véritable, — et ce karoubier[1] placé près de nous va prouver à quel point mes conclusions sont justes.

Et le Talmud raconte qu’aussitôt le karoubier, obéissant à la voix d’Éliézer, se déracina tout seul et alla se planter cent coudées plus loin.

D’aucuns disent même quatre cents coudées plus loin.

Mais les rabbis, secouant la tête, répondirent : Le karoubier ne prouve rien.

Quoi ! s’écria Eliézer, vous résistez à un pareil témoin de ma puissance ? Eh bien, alors, que cette source d’eau, remontant son cours, atteste enfin la vérité de ma doctrine.

Et le Talmud raconte qu’aussitôt la source, obéissant à la voix d’Éliézer, remonta vers son cours.

Mais les rabbis, continuant de secouer la tête, dirent : La source ne prouve rien.

Comment, dit alors Éliézer, vous ne pouvez comprendre le pouvoir dont je dispose, et vous ne croyez pas la doctrine que j’affirme ?

Et les rabbis, secouant la tête, répondirent : Avant de croire, les rabbis veulent comprendre.

Me croirez-vous enfin, dit alors Éliézer, si les murailles de cette maison d’étude s’écroulent à ma voix ?

Et les murs, obéissant, commençaient à s’effondrer lorsque rabbi Josué s’écria : de quel droit les murailles se mêlent-elles aux débats entre les docteurs ?

Et les murs s’arrêtèrent dans leur chute, en l’honneur de rabbi Josué.

Mais ils ne se relevèrent pas non plus, en l’honneur de rabbi Éliézer.

Et encore aujourd’hui ils sont penchés, affirme ironiquement le Talmud.

Alors, rabbi Éliézer, hors de lui, reprit : — Et bien, afin de vous confondre, et puisque vous m’y forcez, — si j’ai raison, qu’une voix du ciel se fasse entendre.

Et aussitôt le Bath kol (voix du ciel) se fit entendre à une grande hauteur.

Et même il s’écria : — Quelque nombreux que vous soyez, qu’êtes-vous auprès de rabbi Éliézer ? — Qu’importent vos opinions réunies contre sa seule opinion ? — Quand elle a prononcé, c’est elle qui doit prévaloir.

Ici, rabbi Josué se leva et dit :

Il est écrit : « La loi n’est pas au ciel (Deut., XXX, 12), elle est dans votre bouche et dans votre cœur (XXX, 14).

« Elle est aussi dans votre raisonnement, puisque, vous ayant laissés libres de choisir entre la vie et la mort, entre le bien et le mal (XXX, 15 et 19), je vous ai donné le libre arbitre.

« Et elle est aussi dans votre conscience, — car si vous aimez le Seigneur, et si vous obéissez à sa voix (XXX, 19) (la voix par laquelle il parle en dedans de vous), vous trouverez le bonheur et la vérité. »

Et après en avoir appelé à notre raison et à notre conscience, la loi sinaïque a ajouté : « La majorité prévaudra dans tous vos jugements ; rends le jugement d’après une majorité[2]. » (Exode, XXIII, 2.)

Pourquoi donc rabbi Éliézer fait-il intervenir un karoubier, une source, une muraille et une voix, en pareilles questions ?

Et quelle est la seule conséquence qui doive être tirée de leur intervention, si ce n’est que ceux qui avaient étudié leurs lois naturelles s’étaient trompés, et qu’il faut maintenant reconnaître qu’en certains cas les racines du karoubier se déplacent toutes seules et se transportent jusqu’à cent ou jusqu’à quatre cents coudées plus loin ?

Qu’en certains cas, les sources remontent vers leur cœurs ; — qu’en certains cas les murailles obéissent à la parole comme le fer à l’aimant, — et qu’en certains cas les voix du ciel font entendre des arrêts doctrinaux ?

Mais quels rapports existent entre ces observations d’histoire naturelle et la doctrine de rabbi Éliézer ?

Quels rapports existent entre les racines du karoubier, — les sources d’eau, — les pierres des murailles, — les voix d’en haut, — et la logique ?

Sans doute, ces sortes d’expériences étaient intéressantes, et elles ont excité en nous un vif étonnement ; mais étonner n’est pas répondre, et ce sont des arguments qu’il nous faut, et non des phénomènes.

Lors donc que rabbi Éliézer nous aura prouvé que les karoubiers, les sources, les murailles et les voix inconnues offrent, par leurs déplacements inusités, des raisonnements dont la valeur égale ceux que l’Éternel a mis en nous pour servir de guides à notre libre arbitre, alors, alors seulement, nous interrogerons de tels témoins, et nous pèserons leur nombre et la valeur de leurs affirmations.

Jusque-là, rabbi Éliézer, nous nous en tiendrons aux enseignements de la loi.

Les bateleurs et les magiciens d’Égypte simulent des faits plus étonnants encore que ceux dont tu disposes, Éliézer ; faudrait-il donc en conclure la vérité de leurs dieux de pierre ?

Non, Éliézer ; et c’est vainement qu’en des questions pareilles tu t’adresses à nos sens.

Nos sens peuvent nous tromper ; — et lorsqu’ils affirment ce que notre raison nie, ce que notre conscience réprouve, — il faut rejeter les perceptions des sens et n’ajouter foi qu’à la raison, unie à la conscience. (Talmud, Baba Mezia, 596 ; traduction libre.)

Hippolyte Rodrigues. — Histoire des premiers chrétiens, tome second : Saint Pierre, chapitre VI, pages 357 à 363.