Voyage avec un âne dans les Cévennes

1879
mercredi 26 avril 2017
par  Zevoulon
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Le début...

Dans une petite localité, nommée Le Monastier, sise en une agréable vallée de la montagne, à quinze milles du Puy, j’ai passé environ un mois de journées délicieuses. Le Monastier est fameux par la fabrication des dentelles, par l’ivrognerie, par la liberté des propos et les dissensions politiques sans égales. Il y a dans cette bourgade des tenants des quatre partis qui divisent la France : légitimistes, orléanistes, impérialistes et républicains. Et tous se haïssent, détestent, dénigrent et calomnient réciproquement. Sauf, quand il s’agit de traiter ou une affaire ou de se donner les uns aux autres des démentis dans les disputes de cabaret, on y ignore jusqu’à la politesse de la parole. C’est une vraie Pologne montagnarde.

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Restait à choisir une bête de somme. Or, un cheval est, d’entre les animaux, comme une jolie femme, capricieux, peureux, difficile sur la nourriture et de santé fragile. Il est de trop grande valeur et trop indocile pour être abandonné à lui-même, en sorte que vous voilà rivé à votre monture comme à un compagnon de chaîne sur une galère. Un chemin difficultueux affole le cheval, bref c’est un allié exigeant et incertain qui ajoute cent complications aux embarras du voyageur. Ce qu’il me fallait c’était un être peu coûteux, point encombrant, endurci, d’un tempérament calme et placide. Toutes ces conditions requises désignaient un baudet.

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C’était dimanche. Les champs de la montagne étaient tous déserts dans la clarté du soleil et, tandis qu’au bas de la côte, nous traversions Saint-Martin-de-Fugères, l’église débordait de fidèles jusque sur le seuil. Il y avait des gens agenouillés au-dehors sur les marches et le bruit du plain-chant du prêtre m’arriva de l’intérieur obscur. Cela me donna aussitôt une impression de famille, car je suis, pour ainsi dire, un compatriote du dimanche et toutes les observances du dimanche, comme l’accent écossais, agitent en moi des sentiments complexes : reconnaissance et le contraire. Il n’y a qu’un voyageur, qui surgit là comme un évadé d’une autre planète, à pouvoir goûter exactement la paix et la beauté de la grande fête ascétique. La vue de la contrée au repos lui fait du bien à l’âme. Il y a quelque chose de meilleur que la musique dans le vaste silence insolite, et qui dispose à d’agréables pensées comme le bruit d’une mince rivière ou la chaleur du clair soleil.

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Car, je me trouvais maintenant à la lisière du Velay et tout ce que j’apercevais était situé dans une autre région – le Gévaudan sauvage, montagneux, inculte, de fraîche date déboisé par crainte des loups.
Les loups, hélas ! comme les bandits, semblent reculer devant la marche des voyageurs. On peut trôler à travers toute notre confortable Europe et n’y point connaître une aventure digne de ce nom. Mais ici, y fut-on jamais ailleurs, on se trouvait sur les frontières de l’espoir. C’était, en effet, le pays de la toujours mémorable Bête, le Napoléon Bonaparte des loups. Quelle destinée que la sienne ! Elle vécut dix mois à quartiers libres dans le Gévaudan et le Vivarais, dévorant femmes et enfants « et bergerettes célèbres pour leur beauté ». Elle poursuivit des cavaliers en armes. On la vit, en plein midi, chassant une chaise de poste et un piqueur au long du pavé du Roy, et chaise et piqueur fuyaient devant elle au grand galop. Elle tint l’affiche comme un malfaiteur public et sa tête fut mise à prix dix mille francs. Et pourtant, lorsqu’elle fut tuée et expédiée à Versailles, hé bien ! ce n’était qu’un loup banal et pas des plus gros, « quoique je puisse aller de pôle en pôle », chantait Alexandre Pope. Le petit caporal ébranla l’Europe ; si tous les loups avaient ressemblé à ce loup-ci, ils eussent changé l’histoire de l’humanité. Élie Berthet a fait de lui le héros d’un roman que j’ai lu et que je n’ai nullement envie de relire.

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Un vieux diable se retira tout bonnement dans sa demeure dont il barricada la porte à mon approche et j’eus beau frapper et appeler jusqu’à l’enrouement, il fit celui qui n’entend pas. Un autre m’ayant donné une indication que par la suite je reconnus inexacte, me regarda complaisamment m’engager dans la mauvaise direction, sans esquisser un geste. Il se souciait comme d’une guigne, si j’errais, la nuit entière, par les montagnes. Quant à ces deux jeunes filles, c’était une paire de péronnelles effrontées et sournoises, qui ne pensaient qu’à mal. L’une tira la langue devant moi, l’autre me dit de suivre les vaches et toutes deux se mirent à rire tout bas et à se pousser du coude. La Bête du Gévaudan a dévoré environ une centaine d’enfants de ce canton. Elle commençait à me devenir sympathique.

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Comment on peut avoir envie de visiter Luc ou Le Cheylard, voilà plus que mon esprit fort inventif ne sait imaginer. Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mais pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants. Hélas ! tandis que nous avançons dans l’existence et sommes plus préoccupés de nos petits égoïsmes, même un jour de congé est une chose qui requiert de la peine. Toutefois, un ballot à maintenir sur un bât contre un coup de vent venu du nord glacial n’est point une activité de qualité, mais elle n’en contribue pas moins à occuper et à former le caractère. Et lorsque le présent montre tant d’exigences, qui peut se soucier du futur ?

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Les moines, par autorisation extraordinaire de leur Abbé prenaient encore deux repas par jour. Mais c’était déjà l’époque de leur grand jeûne qui commence environ septembre et se prolonge jusqu’à Pâques. Pendant ce temps, ils ne mangent qu’une fois toutes les vingt-quatre heures et cela, à deux heures de l’après-midi, douze heures après avoir commencé la fatigue et la veille quotidiennes. Leurs mets sont peu abondants, et même de ceux-là, ils ne prennent qu’avec parcimonie et, bien qu’à chacun soit attribué un petit carafon de vin, beaucoup s’abstiennent de cette douceur. Sans doute la plupart des hommes de toute évidence se nourrissent trop ; nos repas servent non seulement à nous sustenter, mais à nous procurer une heureuse et normale diversion aux labeurs de la vie. Pourtant, bien que l’excès soit préjudiciable à la santé, j’aurais cru suffisant ce régime des Trappistes. Et je suis étonné, lorsque j’y repense, de la fraîcheur de visage et de la gaieté d’humeur de tous ceux que j’ai vus. Des gens de meilleure compagnie et mieux portants, je peux à peine l’imaginer. Et, en fait, sur ce plateau sinistre, et avec l’incessant travail des moines, la vie est d’une durée incertaine et la mort visiteuse fréquente à Notre-Dame des Neiges. C’est ce que, du moins, l’on m’affirmait. Pourtant s’ils meurent sans regret, ils doivent en même temps vivre sans maladie, car tous semblent de chair ferme et hauts en couleur. L’unique signe morbide que je pouvais remarquer, un anormal éclat du regard, tendant plutôt à accroître l’impression générale de longévité et de vigueur.

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Je songeais que j’avais redécouvert une de ces vérités qui sont révélées aux sauvages et qui se dérobent aux économistes. Du moins, avais-je découvert pour moi une volupté nouvelle. Et pourtant, alors même que je m’exaltais dans ma solitude, je pris conscience d’un manque singulier. Je souhaitais une compagne qui s’allongerait près de moi au clair des étoiles, silencieuse et immobile, mais dont la main ne cesserait de toucher la mienne. Car il existe une camaraderie plus reposante même que la solitude et qui, bien comprise, est la solitude portée à son point de perfection. Et vivre à la belle étoile avec la femme que l’on aime est de toutes les vies la plus totale et la plus libre.

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D’apparence, les gens de la campagne n’ont pas beaucoup d’idées, mais telles qu’ils les ont, elles sont hardiment implantées et prospèrent d’une façon florissante par la persécution. Quiconque a vécu, pendant longtemps, dans la sueur des midis laborieux et sous les étoiles de la nuit, un hôte des monts et des forêts, un vieux campagnard honnête est, en fin de compte, en étroite communion avec les forces de l’univers et en amitié féconde avec son Dieu tout proche. Comme mon Frère montagnard de Plymouth, il connaît le Seigneur. Sa religion n’est point fondée sur un choix d’arguments, elle est la poésie de l’expérience humaine, la philosophie de l’histoire de sa vie. Au cours des ans, Dieu est apparu à cet homme simple comme une puissance considérable, semblable à un grand soleil qui brille ; il est devenu le substratum et l’essence de ses moindres réflexions. On peut changer d’autorité credo et dogmes ou décréter une religion nouvelle au son des trompettes, si l’on veut ; mais voici un homme qui garde ses idées personnelles et y adhère d’une manière opiniâtre, dans le bien et le mal. Il est catholique, protestant ou Frère de Plymouth, dans le même sens irrévocable qu’un homme n’est pas une femme ou une femme n’est pas un homme. Car il ne saurait changer sa croyance, à moins d’extirper tous les souvenirs de son passé et d’une manière stricte et artificielle, modifier son état d’esprit.

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Ou peut-être une de mes pensées avait-elle surgi spontanément et s’était-elle évanouie à mon insu, qui me faisait du bien. Car certaines pensées – et assurément les plus belles – s’effacent avant qu’il nous soit possible d’en déterminer les traits exacts, comme si un dieu, cheminant par nos grand-routes vertes, ne faisait qu’entrouvrir la porte de la maison, lancer un coup d’œil souriant à l’intérieur et s’éloigner pour toujours. Est-ce Apollon ? Ou Mercure ? Ou l’Amour aux ailes repliées ? Qui peut le dire ? Mais nous vaquons plus allègres à nos besognes et sentons paix et joie en nos cœurs.


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