Le troisième jour (2010)

dimanche 16 décembre 2012
par  Zevoulon
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Notre maître nous désignait les murets de pierre sèches, de simples empilements pour lutter contre l’érosion. Il caressait le tronc d’un olivier et nous expliquait le travail secret des racines qui se ramifiaient pour former un immense treillis qui viendrait bloquer chaque atome d’argile à la saison des pluies. Le maître balayait la classe du regard. Nous l’écoutions avec attention. Et nous avions envie de pleurer quand il ajoutait que nous étions pareils aux oliviers. Nos racines nous avaient sauvés de la destruction. Par les livres et les prières, la terre d’Israël était devenue indéracinable de notre pensée.
Chochana Boukhobza - Le troisième jour - Édition folio - p21

Le messager de l’Agence juive a dû sentir la froideur de mon père. Le type n’était pas un mauvais bougre, juste un sioniste convaincu. Il a compris que cette famille allait lui filer entre les doigts s’il ne la poussait pas dans la bonne direction. Il a sorti une bouteille de la poche revolver de son pantalon et il a dit :

- Yallah, buvons un coup et ensuite je t’installerai sur le bateau.
- Je ne bois pas ! a répondu mon père.
- Même de la bière ?
- Juste le vin du kiddouch, le vendredi soir et le samedi matin.
- Eh ben, eh ben, a fait le messager. Tu es un homme religieux alors ? Moi, ça fait longtemps que je ne pratique plus.
Cet aveu a coupé le souffle à mon père. Comment des juifs pouvaient-ils vivre sur la Terre promise sans respecter le chabath ? Il en avait entendu parler, bien sûr, mais il avait cru à des mensonges. Mon père, on aurait dit que ses semelles s’étaient collées au bitume du quai. Ma mère s’est assise sur une caisse, elle m’a recouverte de son châle et elle m’a donné le sein en surveillant Avner qui galopait entre les containers.
- Minute, minute a objecté mon père.
Ces Juifs ! Tous les mêmes. Le messager s’est pris la tête dans ses mains.
- Quoi encore ?
- Le prochain bateau part quand ?
- Tu ne veux plus partir ?
Si, mais par le bateau suivant.
- Complet ! a fait le messager d’une voix autoritaire .
- Alors celui d’après !
- On ne fait pas du Talmud, là. On parle de ta vie... Tu pars ou tu pars pas ?
Les larmes ont roulé sur les joues de mon père. La veille encore, il était à Tunis ; il s’en était enfui comme un voleur, mais le coeur d’un homme ne répond pas à sa raison, le coeur d’un homme peut rester attaché alors que tous les liens semblent coupés.
- Je sais ce que tu ressens, a dit le messager. Je suis passé par là quand j’ai quitté le Maroc en 55. Je ne compte plus les générations qui sont nées et mortes à Essaouira. J’ai fait la campagne du Sinaï alors que je n’avais pas touché une arme de ma vie. Des soldats sont morts autour de moi, des mecs entraînés. J’en suis sorti vivant. Mektoub (destin) ! Je me suis marié à une belle fille. J’ai eu des enfants. Et le 6 juin, mon capitaine est venu me chercher à l’aube pour redescendre vers le Sinaï. Mes yeux ont vu beaucoup de choses, mais ils n’ont pas oublié Essaouira.
Mon père a été profondément touché par la franchise du messager.
Quand il le décrit, il est très bref, il parle de son visage bronzé, de ses yeux noirs, de son corps athlétique vêtu très simplement, pantalon et chemisette en coton gris ; et pourtant cet homme m’est proche comme si je l’avais rencontré. A moins que la mémoire du bébé d’un mois que j’étais n’ait gravé chacun des traits de cet homme dont la mission consistait à guider mes parents jusqu’au pays hébreu.
- Tu te bats pour un État juif et tu ne vis plus comme un Juif. Explique-moi ce paradoxe ?
- On n’échappe pas à l’histoire, a répondu le messager en haussant les épaules. L’histoire est plus forte que Dieu !
- Tu blasphèmes...
- C’est ma philosophie depuis que j’ai appris l’extermination des Juifs d’Europe. Et nous pourrions en discuter mille ans que tu ne réussirais pas à me convaincre.
Pendant des années, mon père m’a parlé de cette conversation extravagante qui s’est déroulée sur un quai mal éclairé, encombré de cordages, de containers et de machines. La silhouette sombre des bateaux bouchait la vue. La mer, on l’entendait plus qu’on ne la voyait. Elle clapotait doucement contre le ciment et le bois, et c’était comme si un grand corps respirait sourdement à vos côtés.
Cette nuit-là, mon père avait dû revivre, à sa façon la sortie d’Égypte, sauf que lui n’était pas devant la mer Rouge mais devant la mer Méditerranée. Il avait attendu qu’un miracle survienne, que Moïse surgisse devant lui, avec sa barbe blanche et ses sandales d’Égyptien, le grand Moïse dont il connaissait par coeur la vie, depuis le moment où sa mère l’avait abandonné sur le Nil, couché dans un panier enduit de goudron, jusqu’au moment où Dieu lui avait repris la vie par un baiser.
D’ailleurs, mon père avouait avec un rire timide qu’il avait eu l’espoir, une fraction de seconde, que les flots se fendent, que les grands paquebots soient balayés par des vagues plus hautes que des maisons, et qu’un passage s’ouvre afin que nous puissions traverser à pied sec. Il regardait la mer, et il attendait que ce signe se produise. Puis il a compris que le Ciel resterait muet. Qu’il était maître de son destin.
Chochana Boukhobza - Le troisième jour - Édition folio - p158


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