Le livre de ma mère (1954)

mardi 16 juillet 2013
par  Zevoulon
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Revenue de la cuisine, elle allait s’asseoir, très sage en sa domestique prêtrise, satisfaite de son pauvre petit convenable destin de solitude, uniquement ornée de son mari et de son fils dont elle était la servante et la gardienne. Cette femme, qui avait été jeune et jolie, était une fille de la Loi de Moïse, de la Loi morale qui avait pour elle plus d’importance que Dieu. Donc, pas d’amours d’amoureuses, pas de blagues à l’Anna Karénine. Un mari, un fils à guider et à servir avec une humble majesté. Elle ne s’était pas mariée par amour. On l’avait mariée et elle avait docilement accepté. Et l’amour biblique était né, si différent de mes occidentales passions. Le saint amour de ma mère était né dans le mariage, avait crû avec la naissance du bébé que je fus, s’était épanoui dans l’alliance avec son cher mari contre la vie méchante. Il y a des passions tournoyantes et ensoleillées. Il n’y a pas de plus grand amour.
Édition Folio - page 19

"Mon fils, explique-moi ce plaisir que tu as à aller à la montagne. Quel plaisir, toutes ces vaches avec leurs cornes aiguisées, avec leurs gros yeux qui vous regardent ? Quel plaisir, toutes ces pierres ? Tu risques de tomber, alors quel plaisir ? Es-tu un mulet pour aller sur ces pierres du vertige ? N’est-ce pas mieux d’aller à Nice, où il y a des jardins, de la musique, des taxis, des magasin ? Les hommes sont faits pour vivre en hommes et non dans les pierres, comme les serpents. Cette montagne où tu vas, c’est comme un repaire de bandits. Es-tu un Albanais ? Et comment peux-tu aimer toute cette neige ? Quel plaisir de marcher sur ce bicarbonate qui te mouille les souliers ? Mon coeur tremble comme un petit oiseau quand je vois ces skis dans ta chambre. Ces skis sont des cornes du diable. Se mettre des yatagans aux pieds, quelle folie ! Ne sais-tu pas que tous ces démons skieurs se cassent les jambes ? Ils aiment cela, ce sont des païens, des inconsidérés. Qu’ils se cassent les jambes, si c’est leur plaisir, mais toi tu es un Cohen, de la race d’Aaron, le frère de Moïse notre maître." Je lui rappelai alors que Moïse était allé sur le Mont Sinaï. Elle resta interloquée. Évidemment, le précédent était de taille. Elle réfléchit un instant, puis elle m’expliqua que le Sinaï n’était qu’une toute petite montagne, que d’ailleurs Moïse n’y était allé qu’une fois, et qu’au surplus il n’y était pas allé pour son plaisir mais pour voir Dieu.
Édition Folio - page 28

Soudain, elle prit mon bras, savoura de s’y appuyer et d’avoir encore trois semaines à passer avec moi. "Dis-moi, mes yeux, ces fables que tu écris (ainsi appelait-elle un roman que je venais de publier) comment les trouves-tu dans ta tête, ces fables ? Dans le journal, ils racontent un accident, ce n’est pas difficile, c’est un fait qui est arrivé, il faut seulement mettre les mots qu’il faut. Mais toi, ce sont des inventions, des centaines de pages sorties du cerveau. Quelle merveille du monde !" En mon honneur, elle brûla ce qu’elle avait jadis adoré : "Écrire un livre, c’est difficile, mais les médecins, ce n’est rien. Ils répètent ce qu’ils ont appris dans les livres et ils font tellement les importants avec leur salon où il y a toujours une lionne en bronze qui va mourir. Des centaines de pages, répéta-t-elle rêveusement. Et moi, pauvrette, je ne suis même pas capable d’écrire une lettre de condoléances. Une fois que j’ai mis "je vous envoie mes condoléances", je ne sais plus quoi dire. Tu devrais m’écrire un modèle pour les condoléances, mais ne mets pas des mots profonds, parce qu’alors on comprendrait que ce n’est pas moi." Et soudain, elle soupira d’aise. "C’est agréable de se promener avec toi. Tu m’écoutes, toi. Avec toi, on peut avoir une conversation. "
Édition Folio - page 70

Amour de ma mère. Jamais plus je n’aurai auprès de moi un être parfaitement bon. Mais pourquoi les hommes sont-ils méchants ? Que je suis étonné sur cette terre. Pourquoi sont-ils si vite haineux, hargneux ? Pourquoi adorent-ils se venger, dire vite du mal de vous, eux qui vont bientôt mourir, les pauvres ? Que cette horrible aventure des humains qui arrivent sur cette terre, rient, bougent, puis soudain ne bougent plus, ne les rende pas bons, c’est incroyable. Et pourquoi vous répondent-ils si vite mal, d’une voix de cacatoès, si vous êtes doux avec eux, ce qui leur donne à penser que vous êtes sans importance, c’est-à-dire sans danger ? Ce qui fait que des tendres doivent faire semblant d’être méchants, pour qu’on leur fiche la paix, ou même, ce qui est tragique, pour qu’on les aime.
Édition Folio - page 98

Les poètes qui ont chanté la noble et enrichissante douleur ne l’ont jamais connue, âmes tièdes et petits cœurs, ne l’ont jamais connue, malgré qu’ils aillent à la ligne et qu’ils créent génialement des blancs saupoudrés de mots, petits feignants, impuissants qui font de nécessité vertu. Ils ont des sentiments courts et c’est pour ça qu’ils vont à la ligne. Faiseurs de chichis, prétentieux nains juchés sur de hauts talons et agitant le hochet de leurs rimes, si embêtants, faisant un sort à chaque mot excrété, si fiers d’avoir des tourments d’adjectifs, tout ravis dès qu’ils ont écrit quatorze lignes, vomissant devant leur tables quelques mots où ils voient mille merveilles et qu’ils suçotent et vous forcent à suçoter avec eux, avisant les populations de leurs rares mots sortis, rembourrant de culot leurs maigres épaules, rusés managers de leur génie constipé, tout persuadés de l’importance de leur pouahsie. la douleur qui rabâche et qui transpire, la bouche entrouverte, ils n’en chanteraient pas la beauté s’ils l’avaient connue, et ils ne nous diraient pas que rien ne nous rend si grands qu’une grande douleur, ces petits bourgeois qui n’ont jamais rien acheté à prix de sang. Je la connais, la douleur, et je sais qu’elle n’est ni noble ni enrichissante mais qu’elle te ratatine et réduit comme tête bouillie et rapetissée de guerrier péruvien, et je sais que les poètes qui souffrent tout en cherchant des rimes et qui chantent l’honneur de souffrir, distingués nabots de leurs échasses, n’ont jamais connu la douleur qui fait de toi un homme qui fut.
Édition Folio - page 137

Fils des mères encore vivantes, n’oubliez plus que vos mères sont mortelles. Je n’aurai pas écrit en vain, si l’un de vous, après avoir lu mon chant de mort, est plus doux avec sa mère, un soir, à cause de moi et de ma mère. aimez-la mieux que je n’ai su aimer ma mère. Que chaque jour vous lui apportiez une joie, c’est ce que je vous dis du droit de mon regret, gravement du haut de mon deuil. Ces paroles que je vous adresse, fils des mères encore vivantes, sont les seules condoléances qu’à moi-même je puisse m’offrir. Pendant qu’il est temps, fils, pendant qu’elle est encore là. Hâtez-vous, car bientôt l’immobilité sera sa face imperceptiblement souriante virginalement. Mais je vous connais, et rien ne vous ôtera à votre folle indifférence aussi longtemps que vos mères seront vivantes. aucun fils ne sait vraiment que sa mère mourra et tous les fils se fâchent et s’impatientent contre leurs mères, les fous si tôt punis.
Édition Folio - page 169


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