Terre des hommes (1939)

jeudi 13 février 2014
par  Zevoulon
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La grandeur d’un métier est peut-être, avant tout, d’unir des hommes : il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines.
En travaillant pour les seuls biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison. Nous nous enfermons solitaires, avec notre monnaie de cendre qui procure rien qui vaille de vivre.
Édition Folio poche. p.35

Dans la chambre de Mendoza où je te veillais, tu t’endormais enfin d’un sommeil essoufflé. Et je pensais : « Si on lui parlait de son courage, Guillaumet hausserait les épaules. Mais on le trahirait aussi en célébrant sa modestie. Il se situe bien au-delà de cette qualité médiocre. S’il hausse les épaules, c’est par sagesse. Il sait qu’une fois pris dans l’événement, les hommes ne s’en effraient plus. Seul l’inconnu épouvante les hommes. Mais, pour quiconque l’affronte, il n’est déjà plus l’inconnu. Surtout si on l’observe avec cette gravité lucide. Le courage de Guillaumet, avant tout, est un effet de sa droiture. »
Sa véritable qualité n’est point là. Sa grandeur, c’est de se sentir responsable. Responsable de lui, du courrier et des camarades qui espèrent. Il tient dans ses mains leur peine ou leur joie. Responsable de ce qui se bâtit de neuf, là-bas ; chez les vivants, à quoi il doit participer. Responsable un peu du destin des hommes, dans la mesure de son travail.
Il fait partie des êtres larges qui acceptent de couvrir de larges horizons de leur feuillage. Être homme, c’est précisément être responsable. C’est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde.
On veut confondre de tels hommes avec les toréadors ou les joueurs. On vante leur mépris de la mort. Mais je me moque bien du mépris de la mort. S’il ne tire pas ses racines d’une responsabilité acceptée, il n’est que signe de pauvreté ou d’excès de jeunesse. J’ai connu un suicidé jeune. Je ne sais plus quel chagrin d’amour lavait poussé à se tirer soigneusement une balle dans le cœur. Je ne sais à quelle tentation littéraire il avait cédé en habillant ses mains de gants blancs, mais je me souviens d’avoir ressenti en face de cette triste parade une impression non de noblesse mais de misère. Ainsi, derrière ce visage aimable, sous ce crâne d’homme, il n’y avait rien eu, rien. Sinon l’image de quelque sotte petite fille semblable à d’autres.
Face à cette destinée maigre, je me rappelai une vraie mort d’homme. Celle d’un jardinier, qui me disait « Vous savez.., parfois je suais quand je bêchais. Mon rhumatisme me tirait la jambe, et je pestais contre cet esclavage. Eh bien, aujourd’hui, je voudrais bêcher, bêcher dans la terre. Bêcher ça me paraît tellement beau ! On est tellement libre quand on bêche ! Et puis, qui va tailler aussi mes arbres ? » Il laissait une terre en friche. Il laissait une planète en friche. Il était lié d’amour à toutes les terres et à tous les arbres de la terre. C’était lui le généreux, le prodigue, le grand seigneur !
C’était lui, comme Guillaumet, l’homme courageux, quand il luttait au nom de sa Création, contre la mort.
Édition Folio poche. p.48

Qu’importe, Guillaumet, si tes journées et tes nuits de travail s’écoulent à contrôler des manomètres, à t’équilibrer sur des gyroscopes, à ausculter des souffles de moteurs, à t’épauler contre quinze tonnes de métal : les problèmes qui se posent à toi sont, en fin de compte, des problèmes d’homme, et tu rejoins, d’emblée, de plain-pied, la noblesse du montagnard. Aussi bien qu’un poète, tu sais savourer l’annonce de l’aube. Du fond de l’abîme des nuits difficiles, tu as souhaité si souvent l’apparition de ce bouquet pâle, de cette clarté qui sourd, à l’est, des terres noires. Cette fontaine miraculeuse, quelquefois, devant toi, s’est dégelée avec lenteur et t’a guéri quand tu croyais mourir.
L’usage d’un instrument savant n’a pas fait de toi un technicien sec. Il me semble qu’ils confondent but et moyen ceux qui s’effraient par trop de nos progrès techniques. Quiconque lutte dans l’unique espoir de biens matériels, en effet, ne récolte rien qui vaille de vivre. Mais la machine n’est pas un but. L’avion n’est pas un but c’est un outil. Un outil comme la charrue.
Si nous croyons que la machine abîme l’homme c’est que, peut-être, nous manquons un peu de recul pour juger les effets de transformations aussi rapides que celles que nous avons subies. Que sont les cent années de l’histoire de la machine en regard des deux cent mille années de l’histoire de l’homme ? C’est à peine si nous nous installons dans ce paysage de mines et de centrales électriques. C’est à peine si nous commençons d’habiter cette maison nouvelle, que nous n’avons même pas achevé de bâtir. Tout a changé si vite autour de nous : rapports humains, conditions de travail, coutumes. Notre psychologie elle-même a été bousculée dans ses bases les plus intimes. Les notions de séparation, d’absence, de distance, de retour, si les mots sont demeurés les mêmes, ne contiennent plus les mêmes réalités. Pour saisir le monde aujourd’hui, nous usons d’un langage qui fut établi pour le monde d’hier. Et la vie du passé nous semble mieux répondre à notre nature, pour la seule raison qu’elle répond mieux à notre langage.
Chaque progrès nous a chassés un peu plus loin hors d’habitudes que nous avions à peine acquises, et nous sommes véritablement des émigrants qui n’ont pas fondé encore leur patrie.
Nous sommes tous de jeunes barbares que nos jouets neufs émerveillent encore. Nos courses d’avions n’ont point d’autre sens. Celui-là monte plus haut, court plus vite. Nous oublions pourquoi nous le faisons courir. La course, provisoirement, l’emporte sur son objet. Et il en est toujours de même. Pour le colonial qui fonde un empire, le sens de la vie est de conquérir. Le soldat méprise le colon. Mais le but de cette conquête n’était-il pas l’établissement de ce colon ? Ainsi dans l’exaltation de nos progrès, nous avons fait servir les hommes à l’établissement des voies ferrées, à l’érection des usines, au forage de puits de pétrole. Nous avions un peu oublié que nous dressions ces constructions pour servir les hommes. Notre morale fut, pendant la durée de la conquête, une morale de soldats. Mais il nous faut, maintenant, coloniser. Il nous faut rendre vivante cette maison neuve qui n’a point encore de visage. La vérité, pour l’un, fut de bâtir, elle est, pour l’autre, d’habiter.
Notre maison se fera sans doute, peu à peu, plus humaine. La machine elle-même, plus elle se perfectionne, plus elle s’efface derrière son rôle. Il semble que tout l’effort industriel de l’homme, tous ses calculs, toutes ses nuits de veille sur les épures, n’aboutissent, comme signes visibles, qu’à la seule simplicité, comme s’il fallait l’expérience de plusieurs générations pour dégager peu à peu la courbe d’une colonne, d’une carène, ou d’un fuselage d’avion, jusqu’à leur rendre la pureté élémentaire de la courbe d’un sein ou d’une épaule. Il semble que le travail des ingénieurs, des dessinateurs, des calculateurs du bureau d’études ne soit ainsi en apparence, que de polir et d’effacer, d’alléger ce raccord, d’équilibrer cette aile, jusqu’à ce qu’on ne la remarque plus, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus une aile accrochée à un fuselage, mais une forme parfaitement épanouie, enfin dégagée de sa gangue, une sorte d’ensemble spontané, mystérieusement lié, et de la même qualité que celle du poème. Il semble que la perfection soit atteinte non quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher. Au terme de son évolution, la machine se dissimule.
La perfection de l’invention confine ainsi à l’absence d’invention. Et, de même que, dans l’instrument, toute mécanique apparente s’est peu à peu effacée, et qu’il nous est livré un objet aussi naturel qu’un galet poli par la mer, il est également admirable que, dans son usage même, la machine peu à peu se fasse oublier.
Édition Folio poche. p.50

Le pilote qui se dirige vers le détroit de Magellan, survole un peu au sud de Rio Gallegos une ancienne coulée de lave. Ces décombres pèsent sur la plaine de leurs vingt mètres d’épaisseur. Puis, il rencontre une seconde coulée, une troisième, et désormais chaque bosse du sol, chaque mamelon de deux cents mètres, porte au flanc son cratère. Point d’orgueilleux Vésuve : posées à même la plaine, des gueules d’obusiers.
Mais aujourd’hui le calme s’est fait. On le subit avec surprise dans ce paysage désaffecté, où mille volcans se répondaient l’un l’autre, de leurs grandes orgues souterraines, quand ils crachaient leur feu. Et l’on survole une terre désormais muette, ornée de glaciers noirs.
Mais, plus loin, des volcans plus anciens sont habillés déjà d’un gazon d’or. Un arbre parfois pousse dans leur creux comme une fleur dans un vieux pot. Sous une lumière couleur de fin de jour, la plaine se fait luxueuse comme un parc, civilisée par l’herbe courte, et ne se bombe plus qu’à peine autour de ses gosiers géants. Un lièvre détale, un oiseau s’envole, la vie a pris possession d’une planète neuve, où la bonne pâte de la terre s’est enfin déposée sur l’astre.
Enfin, un peu avant Punta Arenas, les derniers cratères se comblent. Une pelouse unie épouse les courbes des volcans : ils ne sont plus désormais que douceur. Chaque fissure est recousue par ce lin tendre. La terre est lisse, les pentes sont faibles, et l’on oublie leur origine. Cette pelouse efface, du flanc des collines, le signe sombre.
Et voici la ville la plus sud du monde, permise par le hasard d’un peu de boue, entre les laves originelles et les glaces australes. Si près des coulées noires, comme on sent bien le miracle de l’homme ! L’étrange rencontre ! On ne sait comment, on ne sait pourquoi ce passager visite ces jardins préparés, habitables pour un temps si court, une époque géologique, un jour béni parmi les jours.
Édition Folio poche. p.56

Dernier chapitre - Les hommes

Une fois de plus, j’ai côtoyé une vérité que je n’ai pas comprise. Je me suis cru perdu, j’ai cru toucher le fond du désespoir et, une fois le renoncement accepté, j’ai connu la paix. Il semble à ces heures-là que l’on se découvre soi-même et que l’on devienne son propre ami. Plus rien ne saurait prévaloir contre un sentiment de plénitude qui satisfait en nous je ne sais quel besoin essentiel que nous ne nous connaissions pas. Bonnafous, j ‘imagine, qui s’usait à courir le vent, a connu cette sérénité. Guillaumet aussi dans sa neige. Comment oublierais-je moi-même, qu’enfoui dans le sable jusqu’à la nuque, et lentement égorgé par la soif, j’ai eu si chaud au cœur sous ma pèlerine d’étoiles ?
Comment favoriser en nous cette sorte de délivrance ? Tout est paradoxal chez l’homme, on le sait bien. On assure le pain de celui-là pour lui permettre de créer et il s’endort, le conquérant victorieux s’amollit, le généreux, si on l’enrichit, devient ladre. Que nous importent les doctrines politiques qui prétendent épanouir les hommes, si nous ne connaissons d’abord quel type d’homme elles épanouiront Qui va naître ? Nous ne sommes pas un cheptel à l’engrais, et l’apparition d’un Pascal pauvre pèse plus lourd que la naissance de quelques anonymes prospères.
L’essentiel, nous ne savons pas le prévoir. Chacun de nous a connu les joies les plus chaudes là où rien ne les promettait. Elles nous ont laissé une telle nostalgie que nous regrettons jusqu’à nos misères, si nos misères les ont permises. Nous avons tous goûté, en retrouvant des camarades, l’enchantement des mauvais souvenirs.
Que savons-nous, sinon qu’il est des conditions inconnues qui nous fertilisent ? Où loge la vérité de l’homme ?
La vérité, ce n’est point ce qui se démontre. Si dans ce terrain, et non dans un autre, les orangers développent de solides racines et se chargent de fruits, ce terrain-là c’est la vérité des orangers. Si cette religion, si cette culture, si cette échelle des valeurs, si cette forme d’activité et non telles autres, favorisent dans l’homme cette plénitude, délivrent en lui un grand seigneur qui s’ignorait, c’est que cette échelle des valeurs, cette culture, cette forme d’activité, sont la vérité de l’homme. La logique ? Qu’elle se débrouille pour rendre compte de la vie.
Tout au long de ce livre j’ai cité quelques-uns de ceux qui ont obéi, semble-t-il, à une vocation souveraine, qui ont choisi le désert ou la ligne, comme d’autres eussent choisi le monastère ; mais j’ai trahi mon but si j’ai paru vous engager à admirer d’abord les hommes. Ce qui est admirable d’abord, c’est le terrain qui les a fondés.
Les vocations sans doute jouent un rôle. Les uns s’enferment dans leurs boutiques. D’autres font leur chemin, impérieusement, dans une direction nécessaire : nous retrouvons en germe dans l’histoire de leur enfance les élans qui expliqueront leur destinée. Mais l’Histoire, lue après coup, fait illusion. Ces élans-là nous les retrouverions chez presque tous. Nous avons tous connu des boutiquiers qui, au cours de quelque nuit de naufrage ou d’incendie, se sont révélés plus grands qu’eux-mêmes. Ils ne se méprennent point sur la qualité de leur plénitude cet incendie restera la nuit de leur vie. Mais, faute d’occasions nouvelles, faute de terrain favorable, faute de religion exigeante, ils se sont rendormis sans avoir cru en leur propre grandeur. Certes les vocations aident l’homme à se délivrer mais il est également nécessaire de délivrer les vocations.
Nuits aériennes, nuits du désert… ce sont là des occasions rares, qui ne s’offrent pas à tous les hommes. Et cependant, quand les circonstances les animent, ils montrent tous les mêmes besoins. Je ne m’écarte point de mon sujet si je raconte une nuit d’Espagne qui, là-dessus, m’a instruit. J’ai trop parlé de quelques-uns et j’aimerais parler de tous.
C’était sur le front de Madrid que je visitais en reporter. Je dînais ce soir-là au fond d’un abri souterrain, à la table d’un jeune capitaine.

II

Nous causions quand le téléphone a sonné. Un long dialogue s’est engagé : il s’agit d’une attaque locale dont le P. C. communique l’ordre, une attaque absurde et désespérée qui doit enlever, dans cette banlieue ouvrière, quelques maisons changées en forteresses de ciment. Le capitaine hausse les épaules et revient à nous : « Les premiers d’entre nous, dit-il, qui se montreront… » puis il pousse deux verres de cognac, vers un sergent, qui se trouve ici, et vers moi :
« Tu sors le premier, avec moi, dit-il au sergent. Bois et va dormir. »
Le sergent est allé dormir. Autour de cette table, nous sommes une dizaine à veiller. Dans cette pièce bien calfatée, dont nulle lumière ne filtre, la clarté est si dure que je cligne des yeux. J’ai glissé un regard, il y a cinq minutes, à travers une meurtrière. Ayant enlevé le chiffon qui masquait l’ouverture, j’ai aperçu, englouties sous un clair de lune qui répandait une lumière d’abîme, des ruines de maisons hantées. Quand j’ai remis en place le chiffon il m’a semblé essuyer le rayon de lune comme une coulée d’huile. Et je conserve maintenant dans les yeux l’image de forteresses glauques.
Ces soldats sans doute ne reviendront pas, mais ils se taisent, par pudeur. Cet assaut est dans l’ordre. On puise dans une provision d’hommes. On puise dans un grenier à grains. On jette une poignée de grains pour les semailles.
Et nous buvons notre cognac. Sur ma droite, on dispute une partie d’échecs. Sur ma gauche, on plaisante. Où suis-je ? Un homme, à demi ivre, fait son entrée. Il caresse une barbe hirsute et roule sur nous des yeux tendres. Son regard glisse sur le cognac, se détourne, revient au cognac, vire, suppliant, sur le capitaine. Le capitaine rit tout bas. L’homme, touché par l’espoir, rit aussi. Un rire léger gagne les spectateurs. Le capitaine recule doucement la bouteille, le regard de l’homme joue le désespoir, et un jeu puéril s’amorce ainsi, une sorte de ballet silencieux qui, à travers l’épaisse fumée des cigarettes, l’usure de la nuit blanche, l’image de l’attaque prochaine, tient du rêve.
Et nous jouons, enfermés bien au chaud dans la cale de notre navire, cependant qu’au-dehors redoublent des explosions semblables à des coups de mer.
Ces hommes se décaperont tout à l’heure de leur sueur, de leur alcool, de l’encrassement de leur attente dans les eaux régales de la nuit de guerre. Je les sens si près d’être purifiés. Mais ils dansent encore aussi loin qu’ils le peuvent danser le ballet de l’ivrogne et de la bouteille. Ils la poursuivent aussi loin qu’on peut la poursuivre, cette partie d’échecs. Ils font durer la vie tant qu’ils peuvent. Mais ils ont réglé un réveille-matin qui trône sur une étagère. Cette sonnerie retentira donc. Alors ces hommes se dresseront, s’étireront et boucleront leur ceinturon. Le capitaine alors décrochera son revolver. L’ivrogne alors dessoulera. Alors tous ils emprunteront, sans trop se hâter, ce corridor qui monte en pente douce jusqu’à un rectangle bleu de lune. Ils diront quelque chose de simple comme : « Sacrée attaque… » ou : « Il fait froid ! » Puis ils plongeront.
L’heure venue, j’assistai au réveil du sergent. Il dormait allongé sur un lit de fer, dans les décombres d’une cave. Et je le regardais dormir. Il me semblait connaître le goût de ce sommeil non angoissé, mais tellement heureux. Il me rappelait cette première journée de Libye, au cours de laquelle Prévot et moi, échoués sans eau et condamnés, nous avons pu, avant d’éprouver une soif trop vive, dormir une fois, une seule, deux heures durant. J’avais eu le sentiment en m’endormant d’user d’un pouvoir admirable celui de refuser le monde présent. Propriétaire d’un corps qui me laissait encore en paix, rien ne distingua plus pour moi, une fois que j’eus enfoui mon visage dans mes bras, ma nuit d’une nuit heureuse.
Ainsi le sergent reposait-il, roulé en boule, sans forme humaine, et, quand ceux qui vinrent le réveiller eurent allumé une bougie et l’eurent fixée sur le goulot d’une bouteille, je ne distinguai rien d’abord qui émergeât du tas informe, sinon des godillots. D’énormes godillots cloués, ferrés, des godillots de journalier ou de docker.
Cet homme était chaussé d’instruments de travail, et tout, sur son corps, n’était qu’instruments cartouchières, revolvers, bretelles de cuir, ceinturon. Il portait le bât, le collier, tout le harnachement du cheval de labour. On voit au fond des caves, au Maroc, des meules tirées par des chevaux aveugles. Ici, dans la lueur tremblante et rougeâtre de la bougie, on réveillait encore lentement, montrant son visage aussi un cheval aveugle afin qu’il tirât sa meule.
« Hep ! Sergent ! »
Il remua lentement, montrant son visage encore endormi et baragouinant je ne sais quoi. Mais il revint au mur ne voulant point se réveiller, se renfonçant dans les profondeurs du sommeil comme dans la paix d’un ventre maternel, comme sous des eaux profondes, se retenant des poings qu’il ouvrait et fermait, à quelles algues noires. Il fallut bien lui dénouer les doigts. Nous nous assîmes sur son lit, l’un nous passa doucement son bras derrière son cou, et souleva cette lourde tête en souriant. Et ce fut comme, dans la bonne chaleur de l’étable, la douceur de chevaux qui se caressent l’encolure. « Eh ! compagnon ! » Je n’ai rien vu dans ma vie de plus tendre. Le sergent fit un dernier effort pour rentrer dans ses songes heureux, pour refuser notre univers de dynamite, d’épuisement et de nuit glacée ; mais trop tard. Quelque chose s’imposait qui venait du dehors. Ainsi la cloche du collège, le dimanche, réveille lentement l’enfant puni. Il avait oublié le pupitre, le tableau noir et le pensum. Il rêvait aux jeux dans la campagne ; en vain. La cloche sonne toujours et le ramène, inexorable, dans l’injustice des hommes. Semblable à lui, le sergent reprenait peu à peu à son compte ce corps usé par la fatigue, ce corps dont il ne voulait pas, et qui, dans le froid du réveil, connaîtrait avant peu ces tristes douleurs aux jointures, puis le poids du harnachement, puis cette course pesante, et la mort. Non tant la mort que la glu de ce sang où l’on trempe ses mains pour se relever, cette respiration difficile, cette glace autour ; non tant la mort que l’inconfort de mourir. Et je songeais toujours, le regardant, à la désolation de mon propre réveil, à cette reprise en charge de la soif, du soleil, du sable, à cette reprise en charge de la vie, ce rêve que l’on ne choisit pas.
Mais le voilà debout, qui nous regarde droit dans les yeux :
« C’est l’heure ? »
C’est ici que l’homme apparaît. C’est ici qu’il échappe aux prévisions de la logique : le sergent souriait ! Quelle est donc cette tentation ? Je me souviens d’une nuit de Paris où Mermoz et moi ayant fêté, avec quelques amis, je ne sais quel anniversaire, nous nous sommes retrouvés au petit jour au seuil d’un bar, écœurés d’avoir tant parlé, d’avoir tant bu, d’être inutilement si las. Mais comme le ciel déjà se faisait pâle, Mermoz brusquement me serra le bras, et si fort que je sentis ses ongles. Tu vois, c’est l’heure où à Dakar… » C’était l’heure où les mécanos se frottent les yeux, et retirent les housses d’hélices, où le pilote va consulter la météo, où la terre n’est plus peuplée que de camarades. Déjà le ciel se colorait, déjà l’on préparait la fête mais pour d’autres, déjà l’on tendait la nappe d’un festin dont nous ne serions point les convives. D’autres courraient leur risque…
« Ici quelle saleté… », acheva Mermoz.
Et toi, sergent, à quel banquet étais-tu convié qui valût de mourir ?
J’avais reçu déjà tes confidences. Tu m’avais raconté ton histoire : petit comptable quelque part à Barcelone, tu y alignais autrefois des chiffres sans te préoccuper beaucoup des divisions de ton pays. Mais un camarade s’engagea, puis un second, puis un troisième, et tu subis avec surprise une étrange transformation : tes occupations, peu à peu, t’apparurent futiles. Tes plaisirs, tes soucis, ton petit confort, tout cela était d’un autre âge. Là ne résidait point l’important. Vint enfin la nouvelle de la mort de l’un d’entre vous, tué du côté de Malaga. Il ne s’agissait point d’un ami que tu eusses pu désirer venger. Quant à la politique elle ne t’avait jamais troublé. Et cependant cette nouvelle passa sur vous, sur vos étroites destinées, comme un coup de vent de mer. Un camarade t’a regardé ce matin-là :
« On y va ?
– On y va. »
Et vous y êtes « allés »
Il m’est venu quelques images pour m’expliquer cette vérité que tu n’as pas su traduire en mots mais dont l’évidence t’a gouverné.
Quand passent les canards sauvages à l’époque des migrations, ils provoquent de curieuses marées sur les territoires qu’ils dominent. Les canards domestiques, comme attirés par le grand vol triangulaire, amorcent un bond inhabile. L’appel sauvage a réveillé en eux je ne sais quel vestige sauvage. Et voilà les canards de la ferme changés pour une minute en oiseaux migrateurs. Voilà que dans cette petite tête dure où circulaient d’humbles images de mare, de vers, de poulailler, se développent les étendues continentales, le goût des vents du large, et la géographie des mers. L’amiral ignorait que sa cervelle fût assez vaste pour contenir tant de merveilles, mais le voilà qui bat des ailes, méprise le grain, méprise les vers et veut devenir canard sauvage.
Mais je revoyais surtout mes gazelles j’ai élevé des gazelles à Juby. Nous avons tous, là-bas, élevé des gazelles. Nous les enfermions dans une maison de treillage, en plein air, car il faut aux gazelles l’eau courante des vents, et rien, autant qu’elles, n’est fragile. Capturées jeunes, elles vivent cependant et broutent dans votre main. Elles se laissent caresser, et plongent leur museau humide dans le creux de la paume.
Et on les croit apprivoisées. On croit les avoir abritées du chagrin inconnu qui éteint sans bruit les gazelles et leur fait la mort la plus tendre… Mais vient le jour où vous les retrouvez, pesant de leurs petites cornes, contre l’enclos, dans la direction du désert. Elles sont aimantées. Elles ne savent pas qu’elles vous fuient. Le lait que vous leur apportez, elles viennent le boire. Elles se laissent encore caresser, elles enfoncent plus tendrement encore leur museau dans votre paume… Mais à peine les lâchez-vous, vous découvrez qu’après un semblant de galop heureux, elles sont ramenées contre le treillage. Et si vous n’intervenez plus, elles demeurent là, n’essayant même pas de lutter contre la barrière, mais pesant simplement contre elle, la nuque basse, de leurs petites cornes, jusqu’à mourir. Est-ce la saison des amours, ou le simple besoin d’un grand galop à perdre haleine ? Elles l’ignorent. Leurs yeux ne s’étaient pas ouverts encore, quand on vous les a capturées. Elles ignorent tout de la liberté dans les sables, comme de l’odeur du mâle. Mais vous êtes bien plus intelligents qu’elles. Ce qu’elles cherchent vous le savez, c’est l’étendue qui les accomplira. Elles veulent devenir gazelles et danser leur danse. À cent trente kilomètres à l’heure, elles veulent connaître la fuite rectiligne, coupée de brusques jaillissements, comme si, çà et là, des flammes s’échappaient du sable. Peu importent les chacals, si la vérité des gazelles est de goûter la peur, qui les contraint seule à se surpasser et tire d’elles les plus hautes voltiges ! Qu’importe le lion si la vérité des gazelles est d’être ouvertes d’un coup de griffe dans le soleil ! Vous les regardez et vous songez les voilà prises de nostalgie. La nostalgie, c’est le désir d’on ne sait quoi… Il existe, l’objet du désir, mais il n’est point de mots pour le dire.
Et à nous, que nous manque-t-il ?
Que trouverais-tu ici, sergent, qui t’apportât le sentiment de ne plus trahir ta destinée ? Peut-être ce bras fraternel qui souleva ta tête endormie, peut-être ce sourire tendre qui ne plaignait pas, mais partageait ? « Eh ! camarade… » Plaindre, c’est encore être deux. C’est encore être divisé. Mais il existe une altitude des relations où la reconnaissance comme la pitié perdent leur sens. C’est là que l’on respire comme un prisonnier délivré.
Nous avons connu cette union quand nous franchissions, par équipe de deux avions, un Rio de Oro insoumis encore. Je n’ai jamais entendu le naufragé remercier son sauveteur. Le plus souvent, même, nous nous insultions, pendant l’épuisant transbordement d’un avion à l’autre, des sacs de poste : « Salaud ! si j’ai eu la panne, c’est ta faute, avec ta rage de voler à deux mille, en plein dans les courants contraires ! Si tu m’avais suivi plus bas, nous serions déjà à Port-Étienne ! » et l’autre qui offrait sa vie se découvrait honteux d’être un salaud. De quoi d’ailleurs l’eussions-nous remercié ? Il avait droit lui aussi à notre vie. Nous étions les branches d’un même arbre. Et j’étais orgueilleux de toi, qui me sauvais !
Pourquoi t’aurait-il plaint, sergent, celui qui te préparait pour la mort ? Vous preniez ce risque les uns pour les autres. On découvre à cette minute-là cette unité qui n’a plus besoin de langage. J’ai compris ton départ. Si tu étais pauvre à Barcelone, seul peut-être après le travail, si ton corps même n’avait point de refuge, tu éprouvais ici le sentiment de t’accomplir, tu rejoignais l’universel ; voici que toi, le paria, tu étais reçu par l’amour.
Je me moque bien de connaître s’ils étaient sincères ou non, logiques ou non, les grands mots des politiciens qui t’ont peut-être ensemencé. S’ils ont pris sur toi, comme peuvent germer des semences, c’est qu’ils répondaient à tes besoins. Tu es seul juge. Ce sont les terres qui savent reconnaître le blé.

III

Liés à nos frères par un but commun et qui se situe en dehors de nous, alors seulement nous respirons et l’expérience nous montre qu’aimer ce n’est point nous regarder l’un l’autre mais regarder ensemble dans la même direction. Il n’est de camarades que s’ils s’unissent dans la même cordée, vers le même sommet en quoi ils se retrouvent. Sinon pourquoi, au siècle même du confort, éprouverions-nous une joie si pleine à partager nos derniers vivres dans le désert ? Que valent là contre les prévisions des sociologues ? À tous ceux d’entre nous qui ont connu la grande joie des dépannages sahariens, tout autre plaisir a paru futile.
C’est peut-être pourquoi le monde d’aujourd’hui commence à craquer autour de nous. Chacun s’exalte pour des religions qui lui promettent cette plénitude. Tous, sous les mots contradictoires, nous exprimons les mêmes élans. Nous nous divisons sur des méthodes qui sont les fruits de nos raisonnements, non sur les buts : ils sont les mêmes.
Dès lors, ne nous étonnons pas. Celui qui ne soupçonnait pas l’inconnu endormi en lui, mais l’a senti se réveiller une seule fois dans une cave d’anarchistes à Barcelone, à cause du sacrifice, de l’entraide, d’une image rigide de la justice, celui-là ne connaîtra plus qu’une vérité : la vérité des anarchistes. Et celui qui aura une fois monté la garde pour protéger un peuple de petites nonnes agenouillées, épouvantées, dans les monastères d’Espagne, celui-là mourra pour l’Église.
Si vous aviez objecté à Mermoz, quand il plongeait vers le versant chilien des Andes, avec sa victoire dans le cœur, qu’il se trompait, qu’une lettre de marchand, peut-être, ne valait pas le risque de sa vie, Mermoz eût ri de vous. La vérité, c’est l’homme qui naissait en lui quand il passait les Andes.
Si vous voulez convaincre de l’horreur de la guerre celui qui ne refuse pas la guerre, ne le traitez point de barbare cherchez à le comprendre avant de le juger.
Considérez cet officier du Sud qui commandait, lors de la guerre du Rif, un poste avancé, planté en coin entre deux montagnes dissidentes. Il recevait, un soir, des parlementaires descendus du massif de l’ouest. Et l’on buvait le thé, comme il se doit, quand la fusillade éclata. Les tribus du massif de l’est attaquaient le poste. Au capitaine qui les expulsait pour combattre, les parlementaires ennemis répondirent : « Nous sommes tes hôtes aujourd’hui. Dieu ne permet pas qu’on t’abandonne… » Ils se joignirent donc à ses hommes, sauvèrent le poste, puis regrimpèrent dans leur nid d’aigle.
Mais la veille du jour où, à leur tour, ils se préparent à l’assaillir, ils envoient des ambassadeurs au capitaine :
« L’autre soir, nous t’avons aidé…
– C’est vrai…
– Nous avons brûlé pour toi trois cents cartouches…
– C’est vrai.
– Il serait juste de nous les rendre. »
Et le capitaine, grand seigneur, ne peut exploiter un avantage qu’il tirerait de leur noblesse. Il leur rend les cartouches dont on usera contre lui.
La vérité pour l’homme, c’est ce qui fait de lui un homme. Quand celui-là qui a connu cette dignité des rapports, cette loyauté dans le jeu, ce don mutuel d’une estime qui engage la vie, compare cette élévation, qui lui fut permise, à la médiocre bonhomie du démagogue qui eût exprimé sa fraternité aux mêmes Arabes par de grandes claques sur les épaules, les eût flattés mais en même temps humiliés, celui-là n’éprouvera à votre égard, si vous raisonnez contre lui, qu’une pitié un peu méprisante. Et c’est lui qui aura raison.
Mais vous aurez également raison de haïr la guerre.
Pour comprendre l’homme et ses besoins, pour le connaître dans ce qu’il a d’essentiel, il ne faut pas opposer l’une à l’autre l’évidence de vos vérités. Oui, vous avez raison. Vous avez tous raison. La logique démontre tout. Il a raison celui-là même qui rejette les malheurs du monde sur les bossus. Si nous déclarons la guerre aux bossus, nous apprendrons vite à nous exalter. Nous vengerons les crimes des bossus. Et certes les bossus aussi commettent des crimes.
Il faut, pour essayer de dégager cet essentiel, oublier un instant les divisions, qui, une fois admises, entraînent tout un Coran de vérités inébranlables et le fanatisme qui en découle. On peut ranger les hommes en hommes de droite et en hommes de gauche, en bossus et en non bossus, en fascistes et en démocrates, et ces distinctions sont inattaquables. Mais la vérité, vous le savez, c’est ce qui simplifie le monde et non ce qui crée le chaos. La vérité, c’est le langage qui dégage l’universel. Newton n’a point « découvert » une loi longtemps dissimulée à la façon d’une solution de rébus, Newton a effectué une opération créatrice. Il a fondé un langage d’homme qui pût exprimer à la fois la chute de la pomme dans un pré ou l’ascension du soleil. La vérité, ce n’est point ce qui se démontre, c’est ce qui simplifie.
À quoi bon discuter les idéologies ? Si toutes se démontrent, toutes aussi s’opposent, et de telles discussions font désespérer du salut de l’homme. Alors que l’homme, partout, autour de nous, expose les mêmes besoins.
Nous voulons être délivrés. Celui qui donne un coup de pioche veut connaître un sens à son coup de pioche. Et le coup de pioche du bagnard, qui humilie le bagnard, n’est point le même que le coup de pioche du prospecteur, qui grandit le prospecteur. Le bagne ne réside point là où des coups de pioche sont donnés. Il n’est pas d’horreur matérielle. Le bagne réside là où des coups de pioche sont donnés qui n’ont point de sens, qui ne relient pas celui qui les donne à la communauté des hommes.
Et nous voulons nous évader du bagne.
Il est deux cents millions d’hommes, en Europe, qui n’ont point de sens et voudraient naître. L’industrie les a arrachés au langage des lignées paysannes et les a enfermés dans ces ghettos énormes qui ressemblent à des gares de triage encombrées de rames de wagons noirs. Du fond des cités ouvrières, ils voudraient être réveillés.
Il en est d’autres, pris dans l’engrenage de tous les métiers, auxquels sont interdites les joies du pionnier, les joies religieuses, les joies du savant. On a cru que pour les grandir il suffisait de les vêtir, de les nourrir, de répondre à tous leurs besoins. Et l’on a peu à peu fondé en eux le petit bourgeois de Courteline le politicien de village, le technicien fermé à la vie intérieure. Si on les instruit bien, on ne les cultive plus. Il se forme une piètre opinion sur la culture celui qui croit qu’elle repose sur la mémoire de formules. Un mauvais élève du cours de Spéciales en sait plus long sur la nature et sur ses lois que Descartes et Pascal. Est-il capable des mêmes démarches de l’esprit ?
Tous, plus ou moins confusément, éprouvent le besoin de naître. Mais il est des solutions qui trompent. Certes on peut animer les hommes, en les habillant d’uniformes. Alors ils chanteront leurs cantiques de guerre et rompront leur pain entre camarades. Ils auront retrouvé ce qu’ils cherchent, le goût de l’universel. Mais du pain qui leur est offert, ils vont mourir.
On peut déterrer les idoles de bois et ressusciter les vieux mythes qui ont, tant bien que mal, fait leur preuve, on peut ressusciter les mystiques de Pangermanisme, ou d’Empire romain. On peut enivrer les Allemands de l’ivresse d’être Allemands et compatriotes de Beethoven. On peut en saouler jusqu’au soutier. C’est, certes, plus facile que de tirer du soutier un Beethoven.
Mais de telles idoles sont des idoles carnivores. Celui qui meurt pour le progrès des connaissances ou la guérison des maladies, celui-là sert la vie, en même temps qu’il meurt. Il est peut-être beau de mourir pour l’expansion d’un territoire, mais la guerre d’aujourd’hui détruit ce qu’elle prétend favoriser. Il ne s’agit plus aujourd’hui de sacrifier un peu de sang pour vivifier toute la race. Une guerre, depuis qu’elle se traite avec l’avion et l’ypérite, n’est plus qu’une chirurgie sanglante. Chacun s’installe à l’abri d’un mur de ciment, chacun, faute de mieux, lance, nuit après nuit, des escadrilles qui torpillent l’autre dans ses entrailles, font sauter ses centres vitaux, paralysent sa production et ses échanges. La victoire est à qui pourrira le dernier. Et les deux adversaires pourrissent ensemble.
Dans un monde devenu désert, nous avions soif de retrouver des camarades : le goût du pain rompu entre camarades nous a fait accepter les valeurs de guerre. Mais nous n’avons pas besoin de la guerre pour trouver la chaleur des épaules voisines dans une course vers le même but. La guerre nous trompe. La haine n’ajoute rien à l’exaltation de la course.
Pourquoi nous haïr ? Nous sommes solidaires, emportés par la même planète, équipage d’un même navire. Et s’il est bon que des civilisations s’opposent pour favoriser des synthèses nouvelles, il est monstrueux qu’elles s’entredévorent.
Puisqu’il suffit, pour nous délivrer, de nous aider à prendre conscience d’un but qui nous relie les uns aux autres, autant le chercher là où il nous unit tous. Le chirurgien qui passe la visite n’écoute pas les plaintes de celui qu’il ausculte à travers celui-là, c’est l’homme qu’il cherche à guérir. Le chirurgien parle un langage universel. De même le physicien quand il médite ces équations presque divines par lesquelles il saisit à la fois et l’atome et la nébuleuse. Et ainsi jusqu’au simple berger. Car celui-là qui veille modestement quelques moutons sous les étoiles, s’il prend conscience de son rôle, se découvre plus qu’un serviteur. Il est une sentinelle. Et chaque sentinelle est responsable de tout l’Empire.
Croyez-vous que ce berger-là ne souhaite pas de prendre conscience ? J’ai visité sur le front de Madrid une école installée à cinq cents mètres des tranchées, derrière un petit mur de pierres, sur une colline. Un caporal y enseignait la botanique. Démontant de ses mains les fragiles organes d’un coquelicot, il attirait à lui des pèlerins barbus qui se dégageaient de leur boue tout autour, et montaient vers lui, malgré les obus, en pèlerinage. Une fois rangés autour du caporal, ils l’écoutaient, assis en tailleur, le menton au poing. Ils fronçaient les sourcils, serraient les dents, ils ne comprenaient pas grand-chose à la leçon, mais on leur avait dit : « Vous êtes des brutes, vous sortez à peine de vos tanières, il faut rattraper l’humanité ! » et ils se hâtaient de leurs pas lourds pour la rejoindre.
Quand nous prendrons conscience de notre rôle, même le plus effacé, alors seulement nous serons heureux. Alors seulement nous pourrons vivre en paix et mourir en paix, car ce qui donne un sens à la vie donne un sens à la mort.
Elle est si douce quand elle est dans l’ordre des choses, quand le vieux paysan de Provence, au terme de son règne, remet en dépôt à ses fils son lot de chèvres et d’oliviers, afin qu’ils le transmettent, à leur tour, aux fils de leurs fils. On ne meurt qu’à demi dans une lignée paysanne. Chaque existence craque à son tour comme une cosse et livre ses graines.
J’ai coudoyé, une fois, trois paysans, face au lit de mort de leur mère. Et certes, c’était douloureux. Pour la seconde fois, était tranché le cordon ombilical. Pour la seconde fois, un nœud se défaisait celui qui lie une génération à l’autre. Ces trois fils se découvraient seuls, ayant tout à apprendre, privés d’une table familiale où se réunir aux jours de fête, privés du pôle en qui ils se retrouvaient tous. Mais je découvrais aussi, dans cette rupture, que la vie peut être donnée pour la seconde fois. Ces fils, eux aussi, à leur tour, se feraient têtes de file, points de rassemblement et patriarches, jusqu’à l’heure où ils passeraient, à leur tour, le commandement à cette portée de petits qui jouaient dans la cour.
Je regardais la mère, cette vieille paysanne au visage paisible et dur, aux lèvres serrées, ce visage changé en masque de pierre. Et j’y reconnaissais le visage des fils. Ce masque avait servi à imprimer le leur. Ce corps avait servi à imprimer ces corps, ces beaux exemplaires d’hommes. Et maintenant, elle reposait brisée, mais comme une gangue dont on a retiré le fruit. À leur tour, fils et filles, de leur chair, imprimeraient des petits d’hommes. On ne mourait pas dans la ferme. La mère est morte, vive la mère !
Douloureuse, oui, mais tellement simple cette image de la lignée, abandonnant une à une, sur son chemin, ses belles dépouilles à cheveux blancs, marchant vers je ne sais quelle vérité, à travers ses métamorphoses.
C’est pourquoi, ce même soir, la cloche des morts du petit village de campagne me parut chargée, non de désespoir, mais d’une allégresse discrète et tendre. Elle qui célébrait de la même voix les enterrements et les baptêmes, annonçait une fois encore le passage d’une génération à l’autre. Et l’on n’éprouvait qu’une grande paix à entendre chanter ces fiançailles d’une pauvre vieille et de la terre.
Ce qui se transmettait ainsi de génération en génération, avec le lent progrès d’une croissance d’arbre, c’était la vie mais c’était aussi la conscience. Quelle mystérieuse ascension ! D’une lave en fusion, d’une pâte d’étoile, d’une cellule vivante germée par miracle nous sommes issus, et, peu à peu, nous nous sommes élevés jusqu’à écrire des cantates et à peser des voies lactées.
La mère n’avait point seulement transmis la vie elle avait, à ses fils, enseigné un langage, elle leur avait confié le bagage si lentement accumulé au cours des siècles, le patrimoine spirituel qu’elle avait elle-même reçu en dépôt, ce petit lot de traditions, de concepts et de mythes qui constitue toute la différence qui sépare Newton ou Shakespeare de la brute des cavernes.
Ce que nous sentons quand nous avons faim, de cette faim qui poussait les soldats d’Espagne sous le tir vers la leçon de botanique, qui poussa Mermoz vers l’Atlantique Sud, qui pousse l’autre vers son poème, c’est que la genèse n’est point achevée et qu’il nous faut prendre conscience de nous-mêmes et de l’univers. Il nous faut, dans la nuit, lancer des passerelles. Seuls l’ignorent ceux qui font leur sagesse d’une indifférence qu’ils croient égoïste ; mais tout dément cette sagesse-là ! Camarades, mes camarades, je vous prends à témoin : quand nous sommes-nous sentis heureux ?

IV

Et voici que je me souviens, dans la dernière page de ce livre, de ces bureaucrates vieillis qui nous servirent de cortège, à l’aube du premier courrier, quand nous nous préparions à muer en hommes, ayant eu la chance d’être désignés. Ils étaient pourtant semblables à nous, mais ne connaissaient point qu’ils avaient faim.
Il en est trop qu’on laisse dormir.
Il y a quelques années, au cours d’un long voyage en chemin de fer, j’ai voulu visiter la patrie en marche où je m’enfermais pour trois jours, prisonnier pour trois jours de ce bruit de galets roulés par la mer, et je me suis levé. J’ai traversé vers une heure du matin le train dans toute sa longueur. Les sleepings étaient vides.
Les voitures de première étaient vides. Mais les voitures de troisième abritaient des centaines d’ouvriers polonais congédiés de France et qui regagnaient leur Pologne. Et je remontais les couloirs en enjambant des corps. Je m’arrêtai pour regarder. Debout sous les veilleuses, j’apercevais dans ce wagon sans divisions, et qui ressemblait à une chambrée, qui sentait la caserne ou le commissariat, toute une population confuse et barattée par les mouvements du rapide. Tout un peuple enfoncé dans les mauvais songes et qui regagnait sa misère. De grosses têtes rasées roulaient sur le bois des banquettes. Hommes, femmes, enfants, tous se retournaient de droite à gauche, comme attaqués par tous ces bruits, toutes ces secousses qui les menaçaient dans leur oubli. Ils n’avaient point trouvé l’hospitalité d’un bon sommeil.
Et voici qu’ils me semblaient avoir à demi perdu qualité humaine, ballottés d’un bout de l’Europe à l’autre par les courants économiques, arrachés à la petite maison du Nord, au minuscule jardin, aux trois pots de géranium que j’avais remarqués autrefois à la fenêtre des mineurs polonais. Ils n’avaient rassemblé que les ustensiles de cuisine, les couvertures et les rideaux, dans des paquets mal ficelés et crevés de hernies. Mais tout ce qu’ils avaient caressé ou charmé, tout ce qu’ils avaient réussi à apprivoiser en quatre ou cinq années de séjour en France, le chat, le chien et le géranium, ils avaient dû les sacrifier et ils n’emportaient avec eux que ces batteries de cuisine.
Un enfant tétait une mère si lasse qu’elle paraissait endormie. La vie se transmettait dans l’absurde et le désordre de ce voyage. Je regardai le père. Un crâne pesant et nu comme une pierre. Un corps plié dans l’inconfortable sommeil, emprisonné dans les vêtements de travail, fait de bosses et de creux. L’homme était pareil à un tas de glaise. Ainsi, la nuit, des épaves qui n’ont plus de forme, pèsent sur les bancs des halles. Et je pensai le problème ne réside point dans cette misère, dans cette saleté, ni dans cette laideur. Mais ce même homme et cette même femme se sont connus un jour et l’homme a souri sans doute à la femme : il lui a, sans doute, après le travail, apporté des fleurs. Timide et gauche, il tremblait peut-être de se voir dédaigné. Mais la femme, par coquetterie naturelle, la femme sûre de sa grâce se plaisait peut-être à l’inquiéter. Et l’autre qui n’est plus aujourd’hui qu’une machine à piocher ou à cogner, éprouvait ainsi dans son cœur l’angoisse délicieuse. Le mystère, c’est qu ils soient devenus ces paquets de glaise. Dans quel moule terrible ont-ils passé, marqués par lui comme par une machine à emboutir ? Un animal vieilli conserve sa grâce. Pourquoi cette belle argile humaine est-elle abîmée ?
Et je poursuivis mon voyage parmi ce peuple dont le sommeil était trouble comme un mauvais lieu. Il flottait un bruit vague fait de ronflements rauques, de plaintes obscures, du raclement des godillots de ceux qui, brisés d’un côté, essayaient l’autre. Et toujours en sourdine cet intarissable accompagnement de galets retournés par la mer.
Je m’assis en face d’un couple. Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était né de ce couple-là une sorte de fruit doré. Il était né de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui protégé, entouré, cultivé, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voilà tous les jardiniers qui s’émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marqué comme les autres par la machine à emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des cafés-concerts. Mozart est condamné.
Et je regagnai mon wagon. Je me disais ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guère à la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’Orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné.
Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme.


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jeudi 26 octobre 2017

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