Silbermann (1922)

mardi 24 juin 2014
par  Zevoulon
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En classe d’anglais, je fus placé à côté de Silbermann et pus l’observer à loisir. Attentif à tout ce que disait le professeur, il ne le quitta pas du regard ; il resta immobile, le menton en pointe, la lèvre pendante, la physionomie tendue curieusement ; seule, la pomme d’Adam, saillant du cou maigre, bougeait par moments. Comme ce profil un peu animal était éclairé bizarrement par un rayon de soleil, il me fit penser aux lézards qui, sur la terrasse d’Aiguesbelles, à l’heure chaude, sortent d’une fente et, la tête allongée, avec un petit gonflement intermittent de la gorge, surveillent la race des humains.

Il avait toujours la poche pleine d’argent, et sa générosité à mon égard, quand nous sortions ensemble, me faisait souvent rougir. À la fin de la journée, après avoir inscrit mes comptes – habitude imposée par mon père – je m’amusais à calculer ce qu’il avait dépensé et me trouvais en présence de grosses sommes.

Rappelle-toi nos entretiens, songe à tout ce que je t’ai fait connaître et comprendre. Trouvais-tu un profit analogue auprès de tes camarades ordinaires et même auprès des gens de ton entourage ?.. Allons, réponds !… Mais je n’ai qu’à revoir ta figure lorsque tu m’écoutais, je n’ai qu’à répéter tes propres paroles. Une fois tu m’as dit que dans une conversation avec moi tu avais l’impression que les idées te venaient plus vites, plus nombreuses, et que tu pouvais les développer plus intelligemment… Eh ! c’est un mérite estimable que d’exercer une telle action sur l’esprit de quelqu’un. Cette capacité d’animer un cerveau n’est pas départie, que je sache, aux êtres intérieurs… Oui, voilà le fait qui domine tout : nous sommes mieux doués que les autres, nous vous sommes supérieurs. Si tu n’en es pas convaincu, compte-nous à travers le monde : sept millions… en France quatre‑vingt mille… puis vois les places que nous occupons. Écoute bien ce que je vais te dire : le peuple d’élection, ce n’est pas une divagation de prophète mais une vérité ethnologique qu’il vous faut accepter.

— Ecoute – me dit Silbermann d’une voix dont le timbre était devenu un peu
plus rauque. – Mon père s’est établi en France il y a trente ans. Son père avait vécu en Allemagne et il venait de Pologne. Plus haut, des autres, je ne sais rien, sinon qu’ils ont dû vivre honteux et persécutés, comme tous ceux de leur race. Mais je sais que moi, je suis né en France, et je veux y demeurer. Je veux rompre avec cette vie nomade, m’affranchir de ce destin héréditaire qui fait de la plupart d’entre nous des vagabonds. « Oh ! je ne renie pas mon origine – affirma-t-il avec ce petit battement de narines qui décelait chez lui un mouvement d’orgueil – au contraire : être Juif et Français, je ne crois pas qu’il y ait une condition plus favorable pour accomplir de grandes choses. » Il leva prophétiquement un doigt. « Seulement, le génie de ma race, je veux le façonner selon le caractère de ce pays-ci ; je veux unir mes ressources aux vôtres. Si j’écris, je ne veux pas que l’on puisse me reprocher
la moindre marque étrangère. Je ne veux pas entendre, sur rien de ce que je produirai, ce jugement : « C’est bien juif. » Alors, vois-tu, mon intelligence, ma ténacité, toutes mes qualités, je les emploie à connaître et à pénétrer ce patrimoine intellectuel qui n’est pas le mien, mais qui, un jour, sera peut-être accru par moi. Je veux me l’approprier. »

« Maintenant, je suis sorti de mes rêves. En Amérique, je vais faire de l’argent. Avec le nom que je porte, j’y étais prédestiné, hein !… David Silbermann, cela fait mieux sur la plaque d’un marchand de diamants que sur la couverture d’un livre ! Je ne me suis guère préparé jusqu’ici à cette profession, mais mon avenir ne m’inquiète pas ; je saurai me débrouiller.
Là-bas je me marierai suivant la pure tradition de mes pères. De quelle nationalité seront mes enfants ? Je n’en sais rien et ne m’en soucie pas. Pour nous, ces patries-là ne comptent guère. Où que nous soyons fixés à travers le monde, n’est-ce pas toujours en terre étrangère ? Mais ce dont je suis sûr, c’est qu’ils seront Juifs ; et même j’en ferai de bons Juifs, à qui j’enseignerai la grandeur de notre race et le respect de nos croyances. Alors, s’ils sont hideux comme moi, s’ils ont une âme aussi tourmentée que la mienne, s’ils souffrent autant que j’ai souffert, n’importe ! ils sauront se défendre, ils sauront surmonter leurs épreuves. Ils seront soutenus par ces secrets invincibles que nous nous transmettons de génération en génération, par cette espérance tenace qui nous fait répéter solennellement depuis des siècles : « L’an prochain à Jérusalem. » Non, je ne suis pas en peine de ce qu’ils deviendront. Si c’est la puissance de l’argent qui prime toutes les autres, ils suivront la même voie que leurs pères. Si cette souveraineté est ébranlée, si un principe nouveau vient bouleverser l’ancien ordre, alors ils changeront de profession, de nom, et ils exploiteront les idées régnantes, tandis que vous autres, pauvres niais, vous vous y opposerez ou vous les subirez, mais vous ne les utiliserez pas. »

À ce moment, quelqu’un, qui tête baissée se protégeait contre la pluie, vint se réfugier à côté de moi. Sous l’abri, la tête se releva ; et je reconnus Philippe Robin. En me voyant, il eut une expression gênée, rougit et esquissa un sourire. Sans rien dire, je m’écartai un peu pour lui faire place. Et comme je faisais ce mouvement je découvris derrière nous un dessin sur le mur. C’était une caricature au fusain représentant grossièrement Silbermann. Les traits avaient pâli, mais ils avaient entaillé la pierre et étaient encore bien visibles. On reconnaissait, surplombant le cou maigre, le profil anguleux, le nez recourbé, la lèvre pendante. Au-dessous on lisait encore une inscription : Mort aux Juifs. Le regard de Robin s’était porté en même temps que le mien vers le mur. Il rougit plus fort, hésita un instant,
puis, d’une voix humble et caressante, il murmura : – Veux-tu que nous oubliions tout cela et que nous redevenions amis ?
Oublier ?… Était-ce possible ? À la vue du dessin et de l’inscription, une ardeur comme mystique s’était rallumée en moi. Je pensais à ce que j’avais appelé ma mission, je me remémorais ma promesse initiale, la longue lutte soutenue, mes efforts pour sauver Silbermann ; j’avais le souvenir du frissonnement extraordinaire qui s’emparait de moi lorsque, à ses côtés, honni et frappé autant que lui, je répétais : « Je lui sacrifie tout… » Non, ces choses ne pouvaient point s’effacer. La moindre parole de réconciliation me parut un reniement. J’eus l’impression qu’elle ne pourrait sortir de ma gorge ; et raidi, les dents serrées, je demeurai dans un silence farouche. Mais comme je repassais mentalement par ces épreuves, j’aperçus la voie où j’étais engagé ; voie difficile, abrupte, où l’on gravit sans repos, où l’on se heurte à mille obstacles, où le moindre trébuchement amène une chute. J’eus la vision d’une vie pénible et dangereuse au cours de laquelle on s’écorche davantage chaque jour. Et vers quel but ? Ne savais-je point maintenant que sur les sommets auxquels j’avais rêvé d’atteindre, nul humain ne vivait ? Philippe Robin, attendant une réponse, ne disait plus rien, mais il m’observait du coin de l’œil. Son visage était gai et serein. Il semblait se tenir sur une route bien plus facile, où étaient ménagés des biais commodes, des sauvegardes propices, et qui côtoyait les abîmes sans s’y perdre jamais. J’eus le sentiment que j’étais placé devant ces deux chemins et que mon bonheur futur était suspendu au choix que j’allais faire. J’hésitais… Mais tout d’un coup le paysage du côté de Philippe me parut si attrayant que mon être se détendit ; et, faiblement, je laissai échapper un sourire. Philippe, devinant mon acquiescement, mit la main sur mon épaule. La pluie avait cessé. Il m’entraîna. Et comme je faisais le premier pas avec lui, je me retournai vers la caricature de Silbermann et, après un effort, je dis sur un petit ton moqueur dont le naturel parfait me confondit intérieurement : – C’est très ressemblant.


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