Gaza : plus dur sera le Hamas

mercredi 30 juillet 2014
par  Zevoulon
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Sans doute le texte le plus intelligent qu’il m’est été donné de lire sur le sujet depuis trois semaines...

Par Jean-Michel Demetz et Romain Rosso, publié le 29/07/2014 à 16:58, mis à jour à 17:40

Même si elle est défaite par Tsahal, et alors qu’elle s’accorde avec l’OLP à demander 24h de trêve ce mardi, l’organisation de Gaza a prouvé sa capacité à utiliser des moyens de plus en plus sophistiqués, des missiles aux réseaux de tunnels. Une menace qui, demain, continuera à peser sur la sécurité d’Israël.

Gaza : plus dur sera le Hamas
Les islamistes veulent pousser l’ennemi aux "bavures", augmenter le nombre de victimes civiles pour faciliter le recrutement et nuire à l’image d’Israël.

En lançant sa troisième offensive en sept ans contre le Hamas, Tsahal n’a-t-elle pas été, cette fois, en retard d’une guerre ? La résistance de l’organisation palestinienne au pouvoir dans la bande de Gaza depuis 2007 a, de son propre aveu, surpris l’armée israélienne. En principe limitée à quelques jours, l’opération "Bordure protectrice" se poursuit depuis trois semaines sans que le gouvernement d’Israël se risque désormais à évoquer une échéance. Et le bilan, du côté de Tsahal, s’aggrave - 43 soldats morts, à la date du 28 juillet, trois fois plus déjà que le total des pertes de "Plomb durci" (2008) et de "Pilier de défense" (2012). En 2006, dans le Sud-Liban, l’armée engagée contre le Hezbollah avait déploré la mort de 119 soldats.

Faciliter l’infiltration de commandos
S’il est trop tôt pour envisager, malgré les efforts de la communauté internationale, un terme au combat dans les heures ou les jours prochains, les analystes tirent déjà les enseignements de ce dernier cycle d’affrontements. Du côté israélien, c’est bien sûr l’expansion des tunnels qui frappe l’opinion. Une trentaine a déjà été mise au jour ; il pourrait en rester encore une vingtaine. Pour le major Arye Shalicar, porte-parole de Tsahal, "la différence avec les deux conflits précédents, c’est que le Hamas a su mettre le temps à profit pour édifier un réseau d’infrastructures souterrain très élaboré, un véritable labyrinthe, une ville sous la ville".

Partiellement repérés depuis le ciel, ces tunnels n’ont plus grand-chose à voir avec ceux de la première génération, fragiles galeries utilisées pour livrer produits et armes de contrebande en provenance d’Egypte, dont le nouveau pouvoir militaire, au Caire, a, selon toute apparence, méthodiquement ordonné la destruction. D’après les experts israéliens, les nouvelles infrastructures souterraines ont une vocation plus offensive.

Et si Benyamin Netanyahu a décidé d’assumer le risque d’un engagement au sol, toujours potentiellement meurtrier et bien plus aléatoire, c’est bien parce que le Premier ministre israélien a été, au-delà des calculs politiciens, convaincu par ses services de renseignement du danger que représentait l’existence même de ces tunnels. Creusés de 10 à 20 mètres sous terre, parfois à 30 mètres, sur quelques kilomètres, bétonnés sur une hauteur moyenne de 1,70 mètre pour une largeur de 80 centimètres et localisés dans l’est ou le nord de la bande de Gaza, ils devaient faciliter des infiltrations de commandos en Israël.

Plus de 2 500 roquettes ont été lancées en trois semaines (ici, le 23 juillet). Un grand nombre ont été interceptées en vol, mais elles peuvent désormais atteindre Haïfa et Jésusalem...

En les détruisant à l’explosif, Tsahal a beau jeu d’assurer qu’elle prévient ainsi de futures attaques terroristes. De fait, ses soldats affirment y avoir découvert des uniformes... israé liens et du chloroforme, preuves, pour Tsahal, que des enlèvements étaient planifiés. D’autres tunnels, sous la ville de Gaza, situés à dessein sous des habitations, des mosquées et des hôpitaux, afin soit de dissuader l’ennemi de frapper, soit d’utiliser pour la propagande les éventuels dommages collatéraux, serviraient de centres d’opération et de stockage des armes ou de rampes de lancement de roquettes.

Une roquette primaire pour moins de 1 000 dollars
Le recours accru à ces dernières (plus de 2500 ont été lancées en trois semaines) est l’autre preuve d’une montée en puissance de l’organisation palestinienne. Certes, fort de son "Dôme de fer" - son système antimissiles -, Israël limite leurs dégâts. Une usine de peinture à Ashkelon a été détruite. Mais, selon les chiffres officiels, 88% des roquettes seraient interceptées - un pourcentage contesté par certains experts indépendants. Sur le front de la guerre psychologique, cependant, le Hamas marque clairement des points.

"Il y a quatre à cinq ans, leurs missiles ne pouvaient frapper que les villes voisines d’Ashkelon et d’Ashdod, rappelle Dominique Thomas, chercheur à l’Institut d’études de l’islam et des sociétés du monde musulman. Désormais, ils arrivent jusqu’à Haïfa et Jérusalem et sont porteurs de charges explosives plus lourdes. Même si leur manque de précision [NDLR : absence d’éléments de guidage et de radar...] diminue leur efficacité, cette capacité balistique accrue est aux yeux de Hamas déjà une victoire en soi.

Avoir perturbé momentanément le trafic de l’aéroport international Ben Gourion est un symbole puissant." Une analyse partagée par Jean-François Legrain, de l’Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman du CNRS : "Avant tout, le gain est psychologique : le Hamas est conscient de la limite opérationnelle de ses roquettes, mais il réussit à désorganiser la normalité d’Israël. Et ce à un prix dérisoire. Alors que chaque tir d’interception du "Dôme de fer" - 495 à la date du 28 juillet - coûte quelques dizaines de milliers de dollars, les roquet tes palestiniennes fabriquées sur place, elles, ont un coût bien inférieur. C’est la stratégie du plus faible dans la guerre asymétrique."

Passer au modèle d’une petite armée
Un tube sur lequel on soude quatre ou cinq ailettes, un explosif, et voilà une roquette primaire pour moins de 1 000 dollars, qui peut rejoindre un stock, parfois entreposé dans des écoles. D’autres, comme celle qui a été envoyée sur Haïfa le 8 juillet, sont plus élaborées. Baptisée "R-160" ("R" pour Rantissi, cofondateur du Hamas ; "160" désigne la portée en kilomètres), cette roquette a été revendiquée par les Brigades Ezzedine al-Qassam, le bras armé du Hamas, fortes de 4000 à 5000 hommes.

Tsahal, formée pour ne jamais dire où tombent les missiles, a affirmé, sans aucune autre précision, qu’elle n’avait pas touché le sol - elle serait en fait tombée dans la mer. On sait désormais que des unités spécialisées sont à l’oeuvre afin de poursuivre le perfectionnement des armes. Ces derniers mois, des essais de tir à longue distance dans le Sinaï auraient alerté les services israéliens sur les ambitions renouvelées des ingénieurs artificiers de Gaza. Et peut-être précipité l’opération militaire.

Une trentaine de tunnels ont déjà été mis au jour par l’armée israélienne. Il pourrait en rester une vingtaine.

"Résolu à imposer son leadership au sein des mouvements palestiniens, notamment face à son concurrent le Djihad islamique, le Hamas a tiré les leçons de la guerre menée en 2006 dans le Sud-Liban par le Hezbollah, qui est un modèle pour tous les groupes armés de la région, souligne Jean-François Daguzan, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique. D’un mouvement de guérilla, le Hamas veut passer à l’étape suivante, celle du modèle d’une petite armée, grâce à l’argent de l’Iran, puis du Qatar, qui a pris le relais après la rupture poli tique avec Téhéran. L’Iran soutient en effet le régime d’Assad à Damas, alors que le mouvement palestinien apporte son appui à la rébellion syrienne."

Pousser l’ennemi aux "bavures"
Ainsi, le Hamas a pu enterrer ses moyens de télécommunication ("durcir", en langage militaire). Son artillerie légère s’est développée. Ses combattants disposent désormais des fameux Vampires, ces lance-roquettes RPG-29 de fabrication russe, exportés dans le monde entier et capables de percer le blindage des chars israéliens Merkava. C’est en visant un véhicule blindé - "depuis une mosquée", selon Tsahal - avec cette arme qu’un Palestinien aurait tué sept soldats, le 20 juillet.

Enfin, Israël a reconnu avoir détruit en vol deux drones équipés d’explosifs, une autre innovation du Hamas, d’inspiration iranienne : l’un par ses missiles Patriot, l’autre par sa chasse aérienne. Mieux formées, plus disciplinées, mieux organisées, les troupes d’élite du Hamas, entraînées à la lutte urbaine, tentent d’atti rer l’adversaire au contact dans des rues qu’ils connaissent et qu’ils ont fortifiées. L’âpreté des combats livrés à Chajaya, dans la banlieue de Gaza, témoigne de l’"imbrication" délibérée des combattants palestiniens dans la ville.

L’effet recherché par le Hamas est évident et résulte d’un triple calcul cynique : pousser l’ennemi aux "bavures", augmenter le nombre de victimes civiles afin à la fois de desservir la cause d’Israël et d’habituer la population palestinienne, de plus en plus désespérée, à un niveau extrême de violence pour faciliter le recrutement, asseoir sa suprématie face aux groupes djihadistes qui livrent aujourd’hui la même guerre mais avec des moyens plus limités.

Israël peut-il dès lors prétendre détruire définitivement la capacité militaire du Hamas alors que l’organisation palestinienne, non contente de reconstituer ses forces, a su les accroître et a renforcé sa détermination à porter le fer et le feu au plus profond chez l’ennemi ? Comment envisager, encore plus demain qu’hier, une amorce de discussions politiques alors même que le Hamas a démontré sa résilience ? Lorsque les soldats de Tsahal se seront retirés de Gaza, forts d’une victoire tactique, et que viendra le temps de la réflexion à froid, c’est, une fois encore, sur le concept même de "protection" que les stratèges d’Israël devront plancher. Avec toujours la même interrogation lancinante : où se trouvent les meilleures "bordures" de l’Etat juif ?