La promesse de l’aube (1960)

lundi 25 août 2014
par  Zevoulon
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Début :

C’est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure couché sur le sable, à l’endroit même où je suis tombé. La brume marine adoucit les choses ; à l’horizon, pas un mât ; sur un rocher, devant moi, des milliers d’oiseaux ; sur un autre, une famille de phoques : le père émerge inlassablement des flots, un poisson dans la gueule, luisant et dévoué. Les hirondelles de mer atterrissent parfois si près, que je retiens mon souffle et que mon vieux besoin s’éveille et remue en moi : encore un peu, et elles vont se poser sur mon visage, se blottir dans mon cou et dans mes bras, me recouvrir tout entier… A quarante-quatre ans, j’en suis encore à rêver de quelque tendresse essentielle. Il y a si longtemps que je suis étendu sans bouger sur la plage que les pélicans et les cormorans ont fini par former un cercle autour de moi et, tout à l’heure, un phoque s’est laissé porter par les vagues jusqu’à mes pieds. Il est resté là, un long moment, à me regarder, dressé sur ses nageoires, et puis il est retourné à l’Océan. Je lui ai souri, mais il est resté là, grave et un peu triste, comme s’il savait.

Il y a d’abord Totoche, le dieu de la bêtise, avec son derrière rouge de singe, sa tête d’intellectuel primaire, son amour éperdu des abstractions ; en 1940, il était le chouchou et le doctrinaire des Allemands ; aujourd’hui, il se réfugie de plus en plus dans la science pure, et on peut le voir souvent penché sur l’épaule de nos savants ; à chaque explosion nucléaire, son ombre se dresse un peu plus haut sur la terre ; sa ruse préférée consiste à donner à la bêtise une forme géniale et à recruter parmi nous nos grands hommes pour assurer notre propre destruction.

Il y a Merzavka, le dieu des vérités absolues, une espèce de cosaque debout sur des monceaux de cadavres, la cravache à la main, avec son bonnet de fourrure sur l’œil et son rictus hilare ; celui-là est notre plus vieux seigneur et maître ; il y a si longtemps qu’il préside à notre destin, qu’il est devenu riche et honoré ; chaque fois qu’il tue, torture et opprime au nom des vérités absolues, religieuses, politiques ou morales, la moitié de l’humanité lui lèche les bottes avec attendrissement ; cela l’amuse énormément, car il sait bien que les vérités absolues n’existent pas, qu’elles ne sont qu’un moyen de nous réduire à la servitude et, en ce moment même, dans l’air opalin de Big Sur, par-dessus l’aboiement des phoques, les cris des cormorans, l’écho de son rire triomphant roule vers moi de très loin, et même la voix de mon frère l’Océan ne parvient pas à le dominer.

Il y a aussi Filoche, le dieu de la petitesse, des préjugés, du mépris, de la haine – penché hors de sa loge de concierge, à l’entrée du monde habité, en train de crier « Sale Américain, sale Arabe, sale Juif, sale Russe, sale Chinois, sale Nègre » – c’est un merveilleux organisateur de mouvements de masses, de guerres, de lynchages, de persécutions, habile dialecticien, père de toutes les formations idéologiques, grand inquisiteur et amateur de guerres saintes, malgré son poil galeux, sa tête d’hyène et ses petites pattes tordues, c’est un des dieux les plus puissants et les plus écoutés, que l’on trouve toujours dans tous les camps, un des plus zélés gardiens de notre
terre, et qui nous en dispute la possession avec le plus de ruse et le plus d’habileté.
Il y a d’autres dieux, plus mystérieux et plus louches, plus insidieux et masqués, difficiles à identifier ; leurs cohortes sont nombreuses et nombreux leurs complices parmi nous ; ma mère les connaissait bien ; dans ma chambre d’enfant, elle venait m’en parler souvent, en pressant ma tête contre sa poitrine et en baissant la voix ; peu à peu, ces satrapes qui chevauchent le monde devinrent pour moi plus réels et plus visibles que les objets les plus familiers et leurs ombres gigantesques sont demeurées penchées sur moi jusqu’à ce jour ; lorsque je lève la tête, je crois apercevoir leurs cuirasses étincelantes et leurs lances semblent se braquer sur moi avec chaque
rayon du ciel.

Nous sommes aujourd’hui de vieux ennemis et c’est de ma lutte avec eux que je veux faire ici le récit ; ma mère avait été un de leurs jouets favoris ; dès mon plus jeune âge, je m’étais promis de la dérober à cette servitude ; j’ai grandi dans l’attente du jour où je pourrais tendre enfin ma main vers le voile qui obscurcissait l’univers et découvrir soudain un visage de sagesse et de pitié ; j’ai voulu disputer, aux dieux absurdes et ivres de leur puissance, la possession du monde, et rendre la terre à ceux qui l’habitent de leur courage et de leur amour.
Éditions folio poche - p18

[...]Le mimosa était en fleurs, le ciel était très bleu, et le soleil faisait de son mieux. Je pensai soudain que le monde donnait bien le change. C’est ma première pensée ’adulte dont je me souvienne.

Ma mère me tendit le paquet de gauloises.

– Tu veux une cigarette ?– Non.

Elle essayait de me traiter en homme. Peut-être était-elle pressée. Elle avait déjà cinquante et un ans. Un âge difficile, lorsqu’on n’a qu’un enfant pour tout soutien dans la vie.

– Tu as écrit, aujourd’hui ?

Depuis plus d’un an, « j’écrivais ». J’avais déjà noirci de mes poèmes plusieurs cahiers d’écolier. Pour me donner l’illusion d’être publié, je les recopiais lettre par lettre en caractères d’imprimerie.

– Oui. J’ai commencé un grand poème philosophique sur la réincarnation et la migration des âmes. Elle fit « bien » de la tête.

– Et au lycée ?

– J’ai eu un zéro en math.
Éditions folio poche - p24

Je savais que ma mère avait été terriblement déçue par mon absence de génie musical, parce qu’elle n’y avait plus jamais fait allusion devant moi, et chez elle, qui, il faut bien le dire, manquait si souvent de tact, une telle réserve était un signe certain de chagrin secret et profond. Ses propres ambitions artistiques ne s’étaient jamais accomplies et elle comptait sur moi pour les réaliser. J’étais, pour ma part, décidé à faire tout ce qui était en mon pouvoir pour qu’elle devînt, par mon truchement, une artiste célèbre et acclamée et, après avoir longuement hésité entre la peinture, la scène, le chant et la danse, je devais un jour opter pour la littérature, qui me paraissait le dernier refuge, sur cette terre, de tous ceux qui ne savent pas où se fourrer.
Éditions folio poche - p29

Il n’est pas bon d’être tellement aimé, si jeune, si tôt. Ça vous donne de mauvaises habitudes. On croit que c’est arrivé. On croit que ça existe ailleurs, que ça peut se retrouver. On compte là-dessus. On regarde, on espère, on attend. Avec l’amour maternel, la vie vous fait à l’aube une promesse qu’elle ne tient jamais. On est obligé ensuite de manger froid jusqu’à la fin de ses jours. Après cela, chaque fois qu’une femme vous prend dans ses bras et vous serre sur son cœur, ce ne sont plus que des condoléances. On revient toujours gueuler sur la tombe de sa mère comme un chien abandonné. Jamais plus, jamais plus, jamais plus. Des bras adorables se referment autour de votre cou et des lèvres très douces vous parlent d’amour, mais vous êtes au courant. Vous êtes passé à la source très tôt et vous avez tout bu. Lorsque la soif vous reprend, vous avez beau vous jeter de tous côtés, il n’y a plus de puits, il n’y a que des mirages. Vous avez fait, dès la première lueur de l’aube, une étude très serrée de l’amour et vous avez sur vous de la documentation. Partout où vous allez, vous portez en vous le poison des comparaisons et vous passez votre temps à attendre ce que vous avez déjà reçu. Je ne dis pas qu’il faille empêcher les mères d’aimer leurs petits. Je dis simplement qu’il vaut mieux que les mères aient encore quelqu’un d’autre à aimer. Si ma mère avait eu un amant, je n’aurais pas passé ma vie à mourir de soif auprès de chaque fontaine.
Éditions folio poche - p 43

La psychanalyse prend aujourd’hui, comme toutes nos idées, une forme aberrante totalitaire ; elle cherche à nous enfermer dans le carcan de ses propres perversions. Elle a occupé le terrain laissé libre par les superstitions, se voile habilement dans un jargon de sémantique qui fabrique ses propres éléments d’analyse et attire la clientèle par des moyens d’intimidation et de chantage psychiques, un peu comme ces racketters américains qui vous imposent leur protection. Je laisse donc volontiers aux charlatans et aux détraqués qui nous commandent dans tant de domaines le soin d’expliquer mon sentiment pour ma mère par quelque enflure pathologique : étant donné ce que la liberté, la fraternité et les plus nobles aspirations de l’homme sont devenues entre leurs mains, je ne vois pas pourquoi la simplicité de l’amour filial ne se déformerait pas dans leurs cervelles malades à l’image du reste. Je m’accommoderai d’autant mieux de leur diagnostic que je n’ai jamais contemplé l’inceste sous cette terrible lueur de caveau et de damnation éternelle qu’une fausse morale s’est délibérément appliquée à jeter sur une forme d’exubérance sexuelle qui, pour moi, n’occupe qu’une place extrêmement modeste dans l’échelle monumentale de nos dégradations. Toutes les frénésies de l’inceste me paraissent infiniment plus acceptables que celles d’Hiroshima, de Buchenwald, des pelotons d’exécution, de la terreur et de la torture policières, mille fois plus aimables que les leucémies et autres belles conséquences génétiques probables des efforts de nos savants. Personne ne me fera jamais voir dans le comportement sexuel des êtres le critère du bien et du mal. La funeste physionomie d’un certain physicien illustre recommandant au monde civilisé de poursuivre les explosions nucléaires m’est incomparablement plus odieuse que l’idée d’un fils couchant avec sa mère. A côté des aberrations intellectuelles, scientifiques, idéologiques de notre siècle, toutes celles de la sexualité éveillent dans mon cœur les plus tendres pardons. Une fille qui se fait payer pour ouvrir ses cuisses au peuple me paraît une sœur de charité et une honnête dispensatrice de bon pain lorsqu’on compare sa modeste vénalité à la prostitution des savants prêtant leurs cerveaux à l’élaboration de l’empoisonnement génétique et de la terreur atomique. A côté de la perversion de l’âme, de l’esprit et de l’idéal à laquelle se livrent ces traîtres à l’espèce, nos élucubrations sexuelles,
vénales ou non, incestueuses ou non, prennent, sur les trois humbles sphincters dont dispose notre anatomie, toute l’innocence angélique d’un sourire d’enfant.
Éditions folio poche - p 91-93

Je peux dire sans me vanter que j’ai cassé plus de vitres, volé plus de boîtes de dattes et de khalva et tiré plus de sonnettes que n’importe quel autre garçon de la cour ; j’appris aussi à risquer ma vie avec une facilité qui me fut bien utile, plus tard, pendant la guerre, lorsque ce genre de chose fut officiellement admis et encouragé.
Éditions folio poche - p 101

Il est difficile d’être un artiste, de conserver son inspiration intacte, de croire au chef-d’oeuvre accessible. La possession du monde, toujours recommencée, le goût de l’exploit, du style, de la perfection, le désir de parvenir au sommet et d’y demeurer à jamais, dans une sorte d’assouvissement total – je regardais le pinceau du maître s’acharner à la poursuite de l’absolu et une grande tristesse me vint devant ce torse de l’éternel gladiateur qu’aucune victoire nouvelle ne pouvait empêcher d’être vaincu.
Mais il est encore plus difficile de se résigner. Combien de fois me suis-je trouvé, depuis mes débuts dans la carrière d’artiste, la plume à la main, plié en deux, accroché au trapèze volant, les jambes en l’air, la tête en bas, lancé à travers l’espace, les dents serrées, tous les muscles tendus, la sueur au front, au bout de l’imagination et de la volonté, à la limite de moi-même, cependant qu’il faut encore conserver le souci du style, donner une impression d’aisance, de facilité, paraître détaché, au moment de la plus intense concentration, léger au moment de la plus violente crispation, sourire agréablement, retarder la détente et la chute inévitable, prolonger le vol, pour que le mot « fin » ne vienne pas prématurément comme un manque de souffle, d’audace et de talent, et lorsque vous voilà enfin de retour au sol, avec tous vos membres miraculeusement intacts, le trapèze vous est renvoyé, la page redevient blanche, et vous êtes prié de recommencer.
Éditions folio poche - p 110

L’amour, l’adoration, je devrais dire, de ma mère, pour la France, a toujours été pour moi une source considérable d’étonnement. Qu’on me comprenne bien. J’ai toujours été moi-même un grand francophile. Mais je n’y suis pour rien : j’ai été élevé ainsi. Essayez donc d’écouter, enfant, dans les forêts lituaniennes, les légendes françaises ; regardez un pays que vous ne connaissez pas dans les yeux de votre mère, apprenez-le dans son sourire et dans sa voix émerveillée ; écoutez, le soir, au coin du feu où chantent les bûches, alors que la neige, dehors, fait le silence autour de vous, écoutez la France qui vous est contée comme Le Chat botté ; ouvrez de grands yeux devant chaque bergère et entendez des voix ; annoncez à vos soldats de plomb que du haut de ces pyramides quarante siècles les contemplent ; coiffez-vous d’un bicorne en papier et prenez la Bastille, donnez la liberté au monde en abattant avec votre sabre de bois les chardons et les orties ; apprenez à lire dans les fables de La Fontaine – et essayez ensuite, à l’âge d’homme, de vous en débarrasser. Même un séjour prolongé en France ne vous y aidera pas.

Il va sans dire qu’un jour vint où cette image hautement théorique de la France vue de la forêt lituanienne, se heurta violemment à la réalité tumultueuse et contradictoire de mon pays : mais il était déjà trop tard, beaucoup trop tard : j’étais né.

Dans toute mon existence, je n’ai entendu que deux êtres parler de la France avec le même accent : ma mère et le général de Gaulle. Ils étaient fort dissemblables, physiquement et autrement. Mais lorsque j’entendis l’appel du 18 juin, ce fut autant à la voix de la vieille dame qui vendait des chapeaux au 16 de la rue de la Grande-Pohulanka à Wilno, qu’à celle du Général que je répondis sans hésiter.
Éditions folio poche - p 115

Je mis longtemps à me débarrasser de ces images d’Épinal et à choisir entre les cent visages de la France celui qui me paraissait le plus digne d’être aimé ; ce refus de discriminer, cette absence, chez moi, de haine, de colère, de rancune, de souvenir, ont pendant longtemps été ce qu’il y avait en moi de plus typiquement non français ; je dus attendre l’âge d’homme pour parvenir à me dépétrer enfin de ma francophilie ; ce fut seulement aux environs des années 1935, et surtout, au moment de Munich, que je me sentis gagné peu à peu par la fureur, l’exaspération, le dégoût, la
foi, le cynisme, la confiance et l’envie de tout casser, et que je laissai enfin, une fois pour toutes, derrière moi, le conte de nourrice, pour aborder une fraternelle et difficile réalité.
Éditions folio poche - p 123

Un autre de mes ouvrages favoris était L’Ile au Trésor de R. L. Stevenson, encore une lecture dont je ne me suis jamais remis. L’image d’un coffre en bois plein de doublons, de rubis, d’émeraudes et de turquoises – je ne sais pourquoi, les diamants ne m’ont jamais tenté – est pour moi un tourment continuel. Je demeure convaincu que cela existe quelque part, qu’il suffit de bien chercher. J’espère encore, j’attends encore, je suis torturé par la certitude que c’est là, qu’il suffit de connaître la formule, le chemin, l’endroit. Ce qu’une telle illusion peut réserver de déceptions et d’amertume, seuls les très vieux mangeurs d’étoiles peuvent le comprendre entièrement. Je n’ai jamais cessé d’être hanté par le pressentiment d’un secret merveilleux et j’ai toujours marché sur la terre avec l’impression de passer à côté d’un trésor enfoui.
Éditions folio poche - p 130

Les hommes âgés n’ont jamais eu d’ascendant sur moi, je les ai toujours considérés comme étant hors jeu et leurs conseils de sagesse me semblent se détacher d’eux comme des feuilles mortes d’une cime sans doute majestueuse, mais que la sève n’abreuve plus. La vérité meurt jeune. Ce que la vieillesse a "appris" est en réalité tout ce qu’elle a oublié, la haute sérénité des vieillards à barbe blanche et au regard indulgent me semble aussi peu convaincante que la douceur des chats émasculés et, alors que l’âge commence à peser sur moi de ses rides et de ses épuisements, je ne triche pas avec moi-même et je sais que, pour l’essentiel, j’ai été et ne serai plus jamais.
Éditions folio poche - p 132

[...]je fis connaissance avec l’absolu, dont je garderai sans doute jusqu’au bout, à l’âme, la morsure profonde, comme une absence de quelqu’un. Je n’avais que neuf ans et je ne pouvais guère me douter que je venais de ressentir pour la première fois l’étreinte de ce que, plus de trente ans plus tard, je devais appeler « les racines du ciel », dans le roman qui porte ce titre. L’absolu me signifiait soudain sa présence inaccessible et, déjà, à ma soif impérieuse, je ne savais quelle source offrir pour l’apaiser. Ce fut sans doute ce jour-là que je suis né en tant qu’artiste ; par ce suprême échec que l’art est toujours, l’homme, éternel tricheur de lui-même, essaye de faire passer pour une réponse ce qui est condamné à demeurer comme une tragique interpellation.

Il me semble que j’y suis encore, assis, dans ma culotte courte, parmi les orties, la bouteille magique à la main. Je faisais des efforts d’imagination presque paniques, car je pressentais déjà que le temps m’était strictement compté ; mais je ne trouvais rien qui fût à la mesure de mon étrange besoin, rien qui fût digne de ma mère, de mon amour, de tout ce que j’eusse voulu lui donner. Le goût du chef-d’oeuvre venait de me visiter et ne devait plus jamais me quitter. Peu à peu, mes lèvres se mirent à trembler, mon visage fit une grimace dépitée et je me mis à hurler de colère, de peur et d’étonnement.

Depuis, je me suis fait à l’idée et, au lieu de hurler, j’écris des livres.
Éditions folio poche - p 134

J’ai gagné beaucoup de batailles dans ma vie, mais j’ai mis beaucoup de temps à me faire à l’idée qu’on a beau gagner des batailles, on ne peut pas gagner la guerre. Pour que l’homme puisse y parvenir un jour, il nous faudrait une aide extérieure et celle-ci n’est pas encore à l’horizon.
Éditions folio poche - p 138

Je voyais la mer bleue, une plage de galets et des canots de pêcheurs, couchés sur le côté. Je regardai la mer. Quelque chose se passa en moi. Je ne sais quoi : une paix illimitée, l’impression d’être rendu. La mer a toujours été pour moi, depuis, une humble mais suffisante métaphysique. Je ne sais pas parler de la mer. Tout ce que je sais, c’est qu’elle me débarrasse soudain de toutes mes obligations. Chaque fois que je la regarde, je deviens un noyé heureux.
Éditions folio poche - p 140

Je jonglais avec les oranges, avec les assiettes, avec les bouteilles, avec les balais, avec tout ce qui me tombait sous la main ; mon besoin d’art, de perfection, mon goût de l’exploit merveilleux et unique, bref, ma soif de maîtrise, trouvait là un humble mais fervent moyen d’expression. Je me sentais aux abords d’un domaine prodigieux, et où j’aspirais de tout mon être à parvenir : celui de l’impossible atteint et réalisé. Ce fut mon premier moyen conscient d’expression artistique, mon premier pressentiment d’une perfection possible et je m’y jetai à corps perdu. Je jonglais à l’école, dans les rues, en montant l’escalier, j’entrais dans notre chambre en jonglant et je me plantais devant ma mère, les six oranges volant dans les airs, toujours relancées, toujours rattrapées. Malheureusement, là encore, alors que je me voyais déjà promis au plus brillant destin, faisant vivre ma mère dans le luxe grâce à mon talent, un fait brutal s’imposa peu à peu à moi : je n’arrivais pas à dépasser la sixième balle. J’ai essayé, pourtant, Dieu sait que j’ai essayé. Il m’arrivait à cette époque de jongler sept, huit heures par jour. Je sentais confusément que l’enjeu était important, capital même, que je jouais là toute ma vie, tout mon rêve, toute ma nature profonde, que c’était bien de toute la perfection possible ou impossible qu’il s’agissait. Mais j’avais beau faire, la septième balle se dérobait toujours à mes efforts. Le chef-d’oeuvre demeurait inaccessible, éternellement latent, éternellement pressenti, mais toujours hors de portée. La maîtrise se refusait toujours. Je tendais toute ma volonté, je faisais appel à toute mon agilité, à toute ma rapidité, les balles, lancées en l’air, se succédaient avec précision, mais la septième balle à peine lancée, tout l’édificé s’écroulait et je restais là, consterné, incapable de me résigner, incapable de renoncer. Je recommençais. Mais la dernière balle est restée à jamais hors d’atteinte. Jamais, jamais ma main n’est parvenue à la saisir. J’ai essayé toute ma vie. Ce fut seulement aux abords de ma quarantième année, après avoir longuement erré parmi les chefs-d’oeuvre, que peu à peu la vérité se fit en moi, et que je compris que la dernière balle n’existait pas.
C’est une vérité triste et il ne faut pas la dévoiler aux enfants. Voilà pourquoi ce livre ne peut être mis entre toutes les mains.
Je ne m’étonne plus aujourd’hui qu’il arrivât à Paganini de jeter son violon et de rester de longues années sans y toucher, gisant là, le regard vide. Je ne m’étonne pas, il savait.
Lorsque je vois Malraux, le plus grand de nous tous, jongler avec ses balles, comme peu d’hommes ont jonglé avant lui, mon coeur se serre devant sa tragédie, celle qu’il porte écrite sur son visage, au milieu de ses plus brillants exploits : la dernière balle est hors de sa portée, et toute son oeuvre est faite de cette certitude angoissée.

Il serait temps, d’ailleurs, de dire la vérité, sur l’affaire Faust. Tout le monde a menti effrontément là-dessus, Goethe plus que les autres, avec le plus de génie, pour camoufler l’affaire et cacher la dure réalité. Là encore, je ne devrais sans doute pas le dire, car s’il y a une chose que je n’aime pas faire, c’est bien enlever leur espoir aux hommes. Mais enfin, la véritable tragédie de Faust, ce n’est pas qu’il ait vendu son âme au diable. La véritable tragédie, c’est qu’il n’y a pas de diable pour vous acheter votre âme. Il n’y a pas preneur. Personne ne viendra vous aider à saisir la dernière balle, quel que soit le prix que vous y mettiez. Il y a bien toute une flopée de margoulins qui se donnent des airs, qui se déclarent preneurs, et je ne dis pas qu’on ne peut pas s’arranger avec eux, avec un certain profit. On peut. Ils vous offrent le succès, l’argent, l’adulation des foules. Mais c’est de la bouillie pour les chats, et lorsqu’on s’appelle Michel-Ange, Goya, Mozart, Tolstoï, Dostoïevsky ou Malraux, on doit mourir avec le sentiment d’avoir fait de l’épicerie.
Ceci dit, je continue, bien entendu, à m’entraîner.
Il m’arrive encore de sortir de ma maison, sur ma colline, au-dessus de la baie de San-Francisco, et là, en pleine vue, en pleine lumière, je jongle avec trois oranges, tout ce que je peux faire aujourd’hui. Ce n’est pas un défi. C’est une simple déclaration de dignité.
Éditions folio poche - p 149

L’humour a été pour moi, tout le long du chemin, un fraternel compagnonnage ; je lui dois mes seuls instants véritables de triomphe sur l’adversité. Personne n’est jamais parvenu à m’arracher cette arme, et je la retourne d’autant plus volontiers contre moi-même, qu’à travers le « je » et le « moi », c’est à notre condition profonde que j’en ai. L’humour est une déclaration de dignité, une affirmation de la supériorité de l’homme sur ce qui lui arrive. Certains de mes « amis », qui en sont totalement dépourvus, s’attristent de me voir, dans mes écrits, dans mes propos, tourner contre moi-même cette arme essentielle ; ils parlent, ces renseignés, de masochisme, de haine de soi-même, ou même, lorsque je mêle à ces jeux libérateurs ceux qui me sont proches, d’exhibitionnisme et de muflerie. Je les plains. La réalité est que « je » n’existe pas, que le « moi » n’est jamais visé, mais seulement franchi, lorsque je tourne contre lui mon arme préférée ; c’est à la situation humaine que je m’en prends, à travers toutes ses incarnations éphémères, c’est à une condition qui nous fut imposée de l’extérieur, à une loi qui nous fut dictée par des forces obscures comme une quelconque loi de Nuremberg. Dans les rapports humains, ce malentendu fut pour moi une source constante de solitude, car, rien ne vous isole plus que de tendre la main fraternelle de l’humour à ceux qui, à cet égard, sont plus manchots que les pingouins.
Éditions folio poche - p 183

Là-dessus, saisissant mon stylo, j’écrivis coup sur coup trois nouvelles, lesquelles me furent toutes renvoyées, non seulement par Gringoire, mais aussi par tous les autres hebdomadaires parisiens. Pendant six mois, aucune de mes oeuvres ne vit la lumière du jour. Elles étaient jugées trop « littéraires ». Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait. Je l’ai compris depuis. Encouragé par mon premier succès, je me laissais aller à mon dévorant besoin de saisir coûte que coûte la dernière balle, d’aller d’un seul jet de la plume jusqu’au fond du problème, et comme le problème n’avait pas de fond, et que, de toute façon, je n’avais pas le bras assez long, j’en étais une fois de plus réduit à mon rôle de clown dansant et piétinant sur le court de tennis du Parc Impérial, et mon exhibition, pour tragique et burlesque qu’elle fût, ne pouvait que rebuter le public par son impuissance à dominer ce que je n’arrivais même pas à saisir, au lieu de le rassurer par l’aisance et la maîtrise avec lesquelles les professionnels savaient se maintenir toujours légèrement en deçà de leurs moyens. Il me fallut beaucoup de temps pour admettre que le lecteur avait droit à certains égards et qu’il fallait bien lui indiquer, comme à l’Hôtel-Pension Mermonts, le numéro de la chambre, lui donner la clef, et l’accompagner à l’étage pour lui montrer où se trouvent la lumière et les objets de première nécessité.
Éditions folio poche - p 246

De tous les métiers que je fis à l’époque, celui de réceptionniste dans un grand palace de l’Étoile me fut de loin le plus pénible. Je fus continuellement snobé par le chef de réception, qui méprisait les « intellectuels », – on savait que j’étais étudiant en droit – et tous les chasseurs étaient pédérastes. J’étais écœuré par ces gamins de quatorze ans qui venaient vous offrir, en des termes non équivoques, les services les plus précis. Après cela, la visite des maisons closes pour Voilà fut comme une bouffée d’air frais.
Que l’on ne s’imagine pas que je jette ici contre les homosexuels une exclusive quelconque. Je n’ai rien contre eux – mais je n’ai rien pour eux non plus. Des personnalités pédérastes les plus éminentes m’ont souvent conseillé discrètement de me faire psychanalyser, pour voir si je n’étais pas récupérable et afin de découvrir si mon amour des femmes n’aurait pas été causé, dans mon enfance, par quelque traumatisme dont je pourrais être guéri. J’ai une nature méditative, un peu triste et je comprends même assez qu’à notre époque, après tout ce qui lui est déjà arrivé, depuis les camps de concentration, l’esclavage sous mille formes et la bombe à hydrogène, il n’y a vraiment aucune raison pour que l’homme ne se fasse pas… par-dessus le marché. Après avoir accepté tout ce que nous avons déjà accepté, comme lâcheté et comme servitude, on comprend mal de quel droit on ferait soudain les dégoûtés et les difficiles. Mais il faut être prévoyant. Il me paraît donc bon que les hommes de notre temps gardent au moins un petit coin de leur personne intacte, afin de se réserver encore quelque chose pour l’avenir, pour qu’il leur reste encore quelque chose à céder.
Éditions folio poche - p 255

J’ai toujours considéré la mort comme un phénomène regrettable et l’infliger à quelqu’un est tout à fait contraire à ma nature : je suis obligé de me forcer. Certes, il m’est arrivé de tuer des hommes, pour obéir à la convention unanime et sacrée du moment, mais ce fut toujours sans entrain, sans une véritable inspiration. Aucune cause ne me paraît assez juste, et le cœur n’y est pas. Lorsqu’il s’agit de tuer mes semblables, je ne suis pas assez poète. Je ne sais pas y mettre la sauce, je ne sais pas entamer un hymne de haine sacrée et je tue sans panache, bêtement, puisqu’il le faut absolument.
Éditions folio poche - p 269

J’ai souvent essayé de m’orienter dans les « pourquoi » et les « comment » de cet amour étonnant d’une vieille dame russe pour mon pays. Je ne suis jamais parvenu à une explication bien valable. Certes, ma mère avait été marquée par les idées, les valeurs et les opinions bourgeoises qui avaient cours en 1900, à une époque où la France était « ce qu’on faisait de mieux ». Peut-être y a-t-il eu, aussi, à l’origine, quelque traumatisme de jeunesse, subi au cours de ses deux voyages à Paris, et dont je serais, moi, qui ai gardé, toute ma vie, pour la Suède, une grande indulgence, le dernier à m’étonner. J’ai toujours eu tendance à chercher, derrière les causes superbes, quelque élan intime, et à guetter, au cœur des tumultueuses symphonies, le petit son de flûte tendre qui viendrait soudain montrer le bout de l’oreille. Il reste enfin l’explication la plus simple et la plus vraisemblable, c’est que ma mère aimait la France sans raison aucune, comme chaque fois que l’on aime vraiment.
Éditions folio poche - p 270

Il m’apparut enfin que les Français n’étaient pas d’une race à part, qu’ils ne m’étaient pas supérieurs, qu’ils pouvaient, eux aussi, être bêtes et ridicules – bref, que nous étions frères, incontestablement.
Je compris enfin que la France était faite de mille visages, qu’il y en avait de beaux et de laids, de nobles et de hideux, et que je devais choisir celui qui me paraissait le plus ressemblant. Je me forçai, sans y réussir tout à fait, à devenir un animal politique. Je pris parti, choisis mes allégeances, mes fidélités, ne me laissai plus aveugler par le drapeau, mais cherchai à reconnaître le visage de celui qui le portait.
Éditions folio poche - p 288

Il me faut mentionner ici un épisode important dans ma vie que j’ai omis à dessein, rusant naïvement avec moi-même. Voilà un bon moment que j’essaye de sauter par-dessus sans y toucher, parce que ça fait encore très mal : vingt ans à peine se sont écoulés depuis. Quelques mois avant la guerre, je tombai amoureux d’une jeune Hongroise qui habitait l’Hôtel-Pension Mermonts. Nous devions nous marier. Ilona avait des cheveux noirs et de grands yeux gris, pour en dire quelque chose. Elle partit voir sa famille à Budapest, la guerre nous sépara, ce fut une défaite de plus, et voilà tout. Je sais que je manque à toutes les règles du genre en ne donnant pas à cet épisode la place qu’il mérite, mais c’est encore beaucoup trop récent et, même pour écrire ces lignes, je dus saisir l’occasion d’une otite dont je suis atteint en ce moment couché dans ma chambre d’hôtel à Mexico, profitant d’une souffrance pénible, mais heureusement purement physique, qui me sert d’anesthésique et me permet de toucher à la plaie.
Éditions folio poche - p 299

Je suis sans rancune envers les hommes de la défaite et de l’armistice de 40. Je comprends fort bien ceux qui avaient refusé de suivre de Gaulle. Ils étaient trop installés dans leurs meubles, qu’ils appelaient la condition humaine. Ils avaient appris et ils enseignaient « la sagesse », cette camomille empoisonnée que l’habitude de vivre verse peu à peu dans notre gosier, avec son goût doucereux d’humilité, de renoncement et d’acceptation. Lettrés, pensifs, rêveurs, subtils, cultivés, sceptiques, bien nés, bien élevés, férus d’humanités, au fond d’eux-mêmes, secrètement, ils avaient toujours su que l’humain était une tentation impossible et ils avaient donc accueilli la victoire d’Hitler comme allant de soi. A l’évidence de notre servitude biologique et métaphysique, ils avaient accepté tout naturellement de donner un prolongement politique et social. J’irai même plus loin, sans vouloir insulter personne : ils avaient raison, et cela seul eût dû suffire à les mettre en garde. Ils avaient raison, dans le sens de l’habileté, de la prudence, du refus de l’aventure, de l’épingle du jeu, dans le sens qui eût évité à Jésus de mourir sur la croix, à Van Gogh de peindre, à mon Morel de défendre ses éléphants, aux Français d’être fusillés, et qui eût uni dans le même néant, en les empêchant de naître, les cathédrales et les musées, les empires et les civilisations.
Éditions folio poche - p 299

Au mess des sous-officiers, depuis la débâcle, le menu était particulièrement soigné. On nous servait une vraie cuisine française, digne de nos meilleures traditions, pour nous remonter le moral et calmer nos doutes par ce rappel de nos valeurs permanentes.
Éditions folio poche - p 343

Il s’appelait Bouquillard et, à trente-cinq ans, était de loin notre aîné. Plutôt petit, un peu voûté, coiffé d’un éternel béret, avec des yeux bruns dans un long visage amical, son calme et sa douceur cachaient une de ces flammes qui font parfois de la France l’endroit du monde le mieux éclairé.
Il devint le premier « as » français de la bataille d’Angleterre, avant de tomber après sa sixième victoire, et vingt pilotes debout dans la salle d’opérations, les yeux rivés à la gueule noire du haut-parleur, l’entendirent chanter jusqu’à l’explosion finale le grand refrain français, et alors que je griffonne ces lignes, face à l’Océan, dont le tumulte a couvert tant d’autres appels, tant d’autres défis, voilà que le chant monte tout seul à mes lèvres et que j’essaye de faire renaître ainsi un passé, une voix, un ami, et le voilà qui se lève à nouveau vivant et souriant à côté de moi et il me faut toute la solitude de Big Sur pour lui faire de la place.
Il n’a pas sa rue à Paris, mais pour moi toutes les rues de France portent son nom.
Éditions folio poche - p 377

Je ne parlais pas alors un seul mot d’anglais et mes contacts avec les autochtones furent difficiles ; fort heureusement, je parvenais parfois à me faire comprendre par gestes. Les Anglais gesticulent peu, mais on arrive cependant à leur faire comprendre assez bien ce qu’on veut d’eux. L’ignorance d’une langue peut même simplifier à cet égard les rapports en les ramenant à l’essentiel et en vous évitant les entrées en matière inutiles et les chinoiseries.
Éditions folio poche - p 382

[...]bien que nous soyons aujourd’hui presque tous morts, notre gaieté demeure et nous nous retrouvons souvent tous vivants dans le regard des jeunes gens autour de nous. La vie est jeune. En vieillissant, elle se fait durée, elle se fait temps, elle se fait adieu. Elle vous a tout pris, et elle n’a plus rien à vous donner. Je vais souvent dans les endroits fréquentés par la jeunesse pour essayer de retrouver ce que j’ai perdu. Parfois, je reconnais le visage d’un camarade tué à vingt ans. Souvent, ce sont les mêmes gestes, le même rire, les mêmes yeux. Quelque chose, toujours, demeure. Il m’arrive alors de croire presque – presque – qu’il est resté en moi quelque chose de celui que j’étais il y a vingt ans, que je n’ai pas entièrement disparu.
Éditions folio poche - p 402

La fin
Voilà. Il va falloir bientôt quitter le rivage où je suis couché depuis si longtemps, en écoutant la mer. Il y aura un peu de brume, ce soir, sur Big Sur, et il va faire frais et je n’ai jamais appris à allumer le feu et à me chauffer moi-même. Je vais essayer de demeurer là encore un moment, à écouter, parce que j’ai toujours l’impression que je suis sur le point de comprendre ce que l’Océan me dit. Je ferme les yeux, je souris et j’écoute… Il me reste encore de ces curiosités. Plus le rivage est désert et plus il me paraît toujours peuplé. Les phoques se sont tus, sur les rochers, et je reste là, les yeux fermés, en souriant, et je m’imagine que l’un d’eux va s’approcher tout doucement de moi et que je vais soudain sentir contre ma joue ou dans le creux de l’épaule un museau affectueux… J’ai vécu.


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