Messieurs les ronds-de-cuir (1893)

vendredi 7 novembre 2014
par  Zevoulon
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Le début

À l’angle du boulevard Saint-Germain et de la rue de Solférino, un régiment de cuirassiers qui regagnait au pas l’École militaire força Lahrier à s’arrêter. Il demeura les pieds au bord du trottoir, ravi au fond de ce contretemps imprévu qui allait retarder de quelques minutes encore l’instant désormais imminent de son arrivée au bureau, conciliant ainsi ses goûts de flâne avec le cri indigné de sa conscience.
Simplement – car l’énorme horloge du ministère de la Guerre sonnait la demie de deux heures – il pensa :
– Diable ! encore un jour où je n’arriverai pas à midi. Et les mains dans les poches, achevant sa cigarette, il attendit la fin du défilé.
Au-dessus de lui, c’était l’éblouissement d’un après-dîner adorable. Comme il advient tous les ans, Paris, qui s’était endormi au bruit berceur d’une pluie battante, s’était réveillé ce matin-là avec le printemps sur la tête, un printemps gai, charmant, exquis, tout frais débarqué de la nuit sans avoir averti de sa venue, en bon provincial qui arrive du Midi, tombe sur les gens à l’improviste et s’amuse de leur surprise. Par-delà les toits des maisons, derrière les hautes cheminées, le ciel d’avril s’étendait d’un bleu profond et sans un nuage, perdu au loin dans une grisaille brumeuse. Une immense nappe de soleil balayait d’un bout à l’autre la chaussée blondie du boulevard dont les fenêtres, à l’infini, miroitaient comme des lames d’épée, et sur l’asphalte des trottoirs les ombres jetées en biais des platanes et des marronniers semblaient des bâtons d’écolier tracés par une main géante.
Lahrier, mis en joie dès le matin au seul vu d’un reflet cuivré se jouant par la cretonne fleurie de son rideau, avait déjeuné en deux temps auprès de sa fenêtre ouverte ; puis, tourmenté de l’impérieuse soif de sortir sans pardessus pour la première fois de l’année, il avait, de son pied léger, gagné la place de l’Opéra, remonté le boulevard jusqu’à la rue Drouot, le long des arbres déjà encapuchonnés de vert tendre, faisant le gros dos sous le soleil dont la bonne tiédeur lui caressait l’épaule à travers l’étoffe du vêtement.

[...]

– Alors, monsieur, c’est une affaire entendue ? un parti pris de ne plus mettre les pieds ici ? À cette heure vous avez perdu votre beau-frère, comme déjà, il y a huit jours, vous aviez perdu votre tante, comme vous aviez perdu votre oncle le mois dernier, votre père à la Trinité, votre mère à Pâques !… sans préjudice, naturellement, de tous
les cousins, cousines et autres parents éloignés que vous n’avez cessé de mettre en terre à raison d’un au moins la semaine ! Quel massacre ! non, mais quel massacre ! A-ton idée d’une famille pareille ?… Et je ne parle ici, notez bien, ni de la petite sœur qui se marie deux fois l’an, ni de la grande qui accouche tous les trois mois ! – Et bien,
monsieur, en voilà assez ; que vous vous moquiez du monde, soit ! mais il y a des limites à tout, et si vous supposez que l’Administration vous donne deux mille quatre cents francs pour que vous passiez votre vie à enterrer les uns, à marier les autres ou à tenir sur les fonts baptismaux, vous vous méprenez, j’ose le dire.

[...]

Lequel des deux, de l’employé ou du bureau, était le fruit naturel de l’autre, sa sécrétion obligée ? c’est ce qu’on n’eût su préciser. Le fait est qu’ils se complétaient
mutuellement, qu’ils se faisaient valoir par réciprocité, étant au même titre sordides et misérables. Les taches huileuses qu’ils se repassaient depuis des années semblaient les caractéristiques de leur étroite parenté, et si l’un fleurait l’âcreté des paperasses empoussiérées, l’autre exhalait l’odeur atroce des vieux chastes, doucereuse, écœurante, qui est comme le relent de leurs virginités rancies.


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