En espérant que mon langage ne va pas engendrer la confusion dans vos esprits…

La paracha Noa’h nous offre deux grands moments. Le premier grand moment, c’est l’épisode du déluge. Le deuxième grand moment, c’est Babel. Et de Babel, nous avons maintenant une dizaine de minutes pour en faire le tour.

Je vous propose donc la lecture, ou plutôt la (re)lecture de l’épisode de la Tour de Babel par Louis Ginzberg dans Les légendes des Juifs, œuvre dans laquelle l’auteur nous raconte la Torah, en l’enrichissant de paraboles talmudiques qui lui donnent un aspect légendaire, voire surnaturel.

La construction de la Tour prit de nombreuses années. Elle avait atteint une telle hauteur qu’il fallait un an pour monter au sommet. C’est pourquoi une brique était plus précieuse aux yeux des constructeurs qu’un être humain. Si un homme tombait et trouvait la mort, personne n’y prêtait attention, mais si une brique tombait, ils pleuraient car il fallait un an pour en remonter une autre. Ils étaient tellement zélés dans l’accomplissement de leur tâche qu’il n’auraient pas permis à une femme d’arrêter la confection des briques même à l’heure de l’enfantement. […]Ils ne ralentissaient jamais leurs travaux et de leur hauteur vertigineuse sans arrêt ils décochaient vers le ciel des flèches […]

Alors Dieu s’adressa aux soixante-dix anges qui entourent Son trône et Il dit: « Allons, descendons, confondons leurs langues pour qu’ils ne comprennent plus les paroles l’un de l’autre ». Ainsi fut-il fait. A partir de ce moment aucun ne comprit plus ce que son voisin disait. L’un demandait du mortier, l’autre lui donnait une brique ; en colère, celui-ci jetait la brique sur son partenaire et le tuait. […] Quant à la tour inachevée, une partie s’effondra, une autre fut consumée par le feu ; seul un tiers resta debout. […][1]

La lecture de ce passage nous laisse une incroyable impression de démesure, et l’on peine à croire que l’homme ait pu entreprendre une telle construction dans de telles circonstances.

Pourtant, en réfléchissant quelques instants, nous aurons rapidement trouvé, dans le monde d’hier et d’aujourd’hui, une multitude de projets que la langue française qualifie judicieusement de pharaoniques.

Mais pour une fois, laissons l’Égypte de Pharaon et les Hébreux de côté et rendons-nous, en terme d’espace et de temps, dans le royaume de France vers la fin du XVIIème siècle.

C’est effectivement à cette époque que Louis XIV décide de construire le canal de l’Eure pour alimenter en eau les bassins du château de Versailles. Les travaux commencent en 1685 et 30 000 hommes y participent, dont une majorité de soldats. Au bout de deux ans, cruelle ironie de l’histoire, les ressources en eau s’amenuisent. II y a des désertions et les déserteurs sont envoyés aux galères. II y a des vols, des assassinats et des bagarres entre soldats et paysans. Certaines sources font état de 6 000 soldats et ouvriers morts de la fièvre paludéenne. En 1688, le royaume rentre en guerre et le chantier est arrêté. Louvois, le ministre initiateur du projet meurt en 1691. Louis XIV lui, disparaît en 1715. Quant au canal inachevé, une partie s’effondra, une autre fut consumée par le feu ; seul un tiers resta debout.

Le parallèle entre cette brève d’archives et le texte de Louis Ginzberg, que j’avais qualifié préalablement de surnaturel est, si j’ose dire, assez édifiant.

D’ailleurs, à propos de surnaturel, on rapporte cette anecdote, entre Blaise Pascal et Louis XIV justement :

On raconte que quand Louis XIV demanda à Pascal une preuve du surnaturel, celui-ci répondit simplement « les Juifs, Sire, les Juifs… »

Et si l’exactitude de cet échange reste difficile à prouver, Blaise Pascal note néanmoins ceci dans ses pensées :

La dernière démarche de la raison est de reconnaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent. Elle n’est que faible si elle ne va jusqu’à connaître cela. Que si les choses naturelles la surpassent, que dira (-t-)on des surnaturelles ?[2]

Et effectivement, comment nous rendre alors « au-delà de la raison » ? Comment nous rendre vers le « surnaturel » ? Peut-être est-il temps de terminer le récit de la Tour de Babel, toujours en compagnie de Louis Ginzberg :

Outre le châtiment des péchés et des pécheurs par la confusion des langues, il se produisit un autre événement remarquable, lié à la descente de Dieu sur terre […] C’est à cette occasion que Dieu et les soixante-dix anges qui entourent Son trône tirèrent au sort le destin des différentes nations. Chaque ange reçut une nation, Israël fut la part de Dieu. A chaque nation fut attribuée une langue particulière. L’hébreu – la langue dont Dieu s’était servie lors de la création du monde – fut réservée à Israël.

Après Babel, Israël se retrouve donc seul avec la lourde tâche d’être le dépositaire de la langue sacrée, avec son lot de responsabilités. Mais d’ailleurs, quelles responsabilités ?

Maïmonide, dans son commentaire des Pirke Avot, nous apporte un élément de réponse. Dans un très long développement de la sentence : « Celui qui parle beaucoup provoque le péché »(et j’espère que cela ne me concerne pas ce soir), il écrit :

À mon avis, lorsque deux chants de même teneur [font partie] du discours réprouvé, et que l’un de ces chants est en hébreu et l’autre en arabe ou en persan, le fait d’écouter ce chant en hébreu est davantage réprouvé par la Torah du fait de la sainteté de la langue hébraïque. Car il convient de n’employer l’hébreu qu’à propos de sujets élevés.[3]

Quelques siècles plus tard, en 1969, dans une étude intitulée « Langage et sainteté », Léon Ashkénazy précisera : Lashone HaQodesh ne signifie pas la langue sainte mais la langue qui parle des choses saintes.[4]

À notre époque friande de formules chocs, peut-être pourrions-nous oser résumer la pensée de Maïmonide et de Léon Ashkénazy à travers le slogan suivant :

Lashone haqodesh oui ! Lashone hara non !
Parce qu’il ne suffit pas de parler en hébreu pour accéder à la sainteté. (Lashone hara étant traduit littéralement par “mauvaise langue”)

J’espère que vous me pardonnerez ce petit écart de langage, dont j’ignore d’ailleurs s’il peut faire partie des « sujets élevés » dont parle Maïmonide, ou des « choses saintes » dont parle Léon Ashkénazy. Car là est peut-être l’essentiel finalement :

Quels sont ses « sujets élevés » dont parle Maïmonide ?
Quelles sont ses « choses saintes » dont parle Léon Ashkénazy ?

À ce moment-là, curieusement, lors de la préparation de cette dracha, j’ai repensé à mon premier Qidouch lors de ma première visite en Eretz Israël. C’était un vendredi, du côté de Rehovot, au sud de Tel Aviv. Nous étions au début du mois de mai, entre Yom Hashoah qui appelait au recueillement et au souvenir, et Yom Ha’atzmaout  qui tournait nos pensées vers l’espoir et l’avenir. La douceur du soir apportait calme et sérénité. Les retrouvailles entre ma compagne et son frère installé en Israël ajoutaient une dimension particulière à la bonne humeur qui régnait dans le foyer familial. Il n’y avait que dans mon cerveau que la tempête grondait : allais-je faire bonne impression ? Et cette kippa sur ma tête, allait-elle bien tenir ? (Je n’avais pas encore compris à l’époque que sa parfaite stabilité sur la tête de la plupart des Juifs tenait plus de la pince que du miracle) .

Le frère de ma compagne m’a alors invité à me mettre debout à ses côtés. Un bref moment de silence et la mélodie des mots en hébreu a commencé. Pendant un cours instant, j’ai senti le Monde s’arrêter. Ou plutôt, j’ai ressenti l’espace d’un instant, la parfaite unicité du monde, comme si toutes les choses et tous les êtres étaient exactement à la place qui devait être la leur. J’étais à la fois présent et absent, acteur et spectateur, comme si j’avais vécu cet instant, non pas de l’intérieur mais de l’Untérieur, un moment où un monde unifié s’était créé autour de moi et en moi.

Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt cette essence n’était pas en moi, elle était moi.[5]

Vous connaissez certainement la suite de cette histoire, la deuxième, pas la première. Le petit-fils, côté paternel, de Jeanne Clémence Weil, par l’intermédiaire d’une simple madeleine, plonge alors dans ses souvenirs, et se rappelle alors celles que lui offrait sa tante Léonie quand il était petit garçon. Nous sommes en 1913 et Marcel Proust vient de publier le premier volet de à la recherche du temps perdu.

Peut-être avions-nous vécu là, Marcel Proust et moi-même, un moment de sainteté. Mais n’ayant ni madeleine ni de tante Léonie sous la main, je me devais de partir à la recherche, non pas du temps perdu, mais du temps originel.

Et de trouver ce texte :

Pour la Torah, il semble que la sainteté dans le temps, le sabbat, précède tout autre. Quand l’Histoire commence, il n’est qu’une seule sainteté dans le monde, la sainteté dans le temps. Quand au Mont Sinaï la parole de Dieu allait être énoncée, un appel fut lancé à l’homme : « Vous serez pour moi un peuple saint ». Mais ce n’est que lorsque le peuple eût succombé à la tentation de servir un objet, un veau d’or, qu’il reçut l’ordre d’édifier un Tabernacle, une sainteté dans l’espace. La sainteté du temps vint d’abord, puis la sainteté de l’homme, et enfin seulement la sainteté de l’espace.[…][6]

Et dans la Torah, la sainteté apparaît effectivement pour la première fois dans le verset suivant  :

Dieu bénit le septième jour et le proclama saint, parce qu’en ce jour il se reposa de l’œuvre entière qu’il avait produite et organisée.[7]

Et vous aurez reconnu là une partie du Qidouch du vendredi soir.

Ainsi, si j’avais pu ressentir la sainteté de l’espace, c’était sans doute parce que celle-ci s’était insérée dans une autre sainteté qui l’avait précédée : celle dans le temps, à savoir le shabbat.

Alors oui c’est vrai, nous n’avons pas de pyramide dont nous pourrions faire le tour. Suite à un contretemps, nous n’avons même plus de temple à Jérusalem. Mais peut-être n’avons-nous rien de tout cela parce que, comme l’indique Abraham Joshua Heschel dans l’extrait que je vous ai cité précédemment, nous ne sommes finalement peut-être pas à la recherche du temps perdu, mais plutôt des bâtisseurs du temps.

En espérant ne pas avoir trop abusé de votre temps, je vous souhaite à tous, le plus surnaturellement du monde bien sûr, un chaleureux : Shabbat Shalom.



[1] Louis Ginzberg – Les légendes des Juifs, volume 1. Éditions du Cerf. p 136

[2] Blaise Pascal – Pensées – Soumission et usage de la raison – 188-267

[3] Commentaires du Traité des Pères – Édition Verdier poche – Chapitre I, 17

[4] Lien vers une transcription complète de l’étude

[5] Marcel Proust – Du côté de chez Swann – Le livre de poche. P 88-89

[6] Heschel (Abraham Joshua) – Les bâtisseurs du temps – Éditions de Minuit – Collection aleph

[7] Berechit – II,3

Comments Pas de commentaire »

Simplement intitulé « Breteuil ». environ 56 km pour 240 m de dénivellé positif.

Le point de départ se situe avant la ligne droite qui longe la clinique d’Yveline, sur la route qui mène à Vieille-Église-en-Yvelines. Peu avant le village, on prendra une petite sente qui nous ramène sur la D73. On passera devant l’Étang de la tour (étang artificiel créé à l’époque pour alimenter les immenses bassins du château de Versailles) pour rejoindre la route qui mène de Rambouillet à Chevreuse. On la suivra sur quelques kilomètres avant de tourner à droite sur la D61 direction La Celles-Les-Bordes. On profitera de la petite descente en forêt puis en passant devant la ferme de La Noue, on se croira (presque) dans un petit coin perdu d’Auvergne. On traversera le magnifique village de La Celles avant de rejoindre Bullion par une montée relativement douce et une belle descente en ligne droite.

A la sortie de Bullion, on tournera rapidement à gauche (D132) sur une route assez large pour rejoindre Bonnelles que l’on effleurera sur son flanc ouest. Au rond point-point, on partira sur la gauche en direction du monastère des Orantes avec une petite montée assez sèche en sous bois. Sur le plateau, on laissera Longchêne sur sa gauche et de repartir au milieu des champs (de colza au printemps), entre Yvelines et Essonne jusqu’à l’intersection de la D24. Souvent avec le vent de face, on travaillera un peu en force sur la plaque avant de suivre les indications qui voudront nous emmener au château de Breteuil. La visite sera pour une autre fois car on filera tout droit à la rencontre de La Ferté puis on plongera sur la très beau village de Choisel.

Là, on récupérera la route de Chevreuse et on prendra le long faux plat montant qui nous emmènera au rond-point (mauvais souvenir d’une rencontre avec une voiture) de Dampierre. Quelques virages plus loin et les 17 tournants avalés en descente (dommage ?), on traversera Dampierre en direction de Rambouillet. Mais plutôt que de rentrer directement, un petit détour par les Vaux de Cernay (dont je vous recommande fortement le brunch du dimanche midi) nous déposera à Aufargis et enfin Vielle-Église.

Remarque supplémentaire : Les côtes sont plus prononcées si vous prend l’idée (pas mauvaise) d’effectuer ce tour dans l’autre sens.

Comments Pas de commentaire »

vallouise01

La dernière fois que j’avais sorti le biclou en montagne, c’était en août 2009, du côté de la cime de la Bonette, et dans les deux sens, à plus de 2800 mètres d’altitude.
Depuis, plus rien. Alors cette année, quand je me suis retrouvé à Vallouise dans les Hautes Alpes, j’en ai profité pour rendre visite à deux amis qui m’attendaient. Le premier, c’est cette « petite » montée très sèche qui surplombe Vallouise et qui nous emmène au village de Puy Aillaud, soit 5,3 km à 8,1 % de moyenne. La route est relativement défoncée, étroite et la circulation inexistante. J’aime bien cette petite atmosphère de bout du monde, rien que la montagne, la route, mon vélo et… moi.

Le deuxième, et c’est sans doute mon préféré parmi tous les cols que j’ai pu emprunter, c’est le col de l’Izoard, en passant par Guillestre. De Vallouise, la balade fait une centaine de kilomètres, et il est toujours agréable de la faire le matin de bonne heure et de rentrer à l’heure de l’apéro. Même si du côté de Guillestre, une déviation vous fait plonger puis remonter pour contourner la ville, je vous conseille vivement de passer par la petite ville, c’est toujours plus agréable. A la sortie, on entame la très longue mais très belle traversée des Gorges du Guil, dont les longs faux-plats pourront quelque peu décourager les cyclistes qui ne connaissent pas cette longue approche jusqu’aux premiers lacets. Il nous reste alors environ une quinzaine de km à parcourir pour 7 % de moyenne. Quelques lacets pour s’échauffer avant une petite descente jusqu’au village d’Arvieux. Là, petite pause pour remplir les bidons et c’est parti pour 10 km. Une pente qui ne paye pas de mine, parce que sans virages sans doute, laissera souvent plus d’un cycliste sans le souffle au pied de Brunissard, le vent généralement de face n’arrangeant pas la suite qui devient franchement difficile juste au moment où l’on déboule (enfin presque…) devant la casse déserte. Une petite descente au milieu de la caillasse, un petit coucou aux propriétaires du coin et c’est le sprint final vers le sommet de ce col qui culmine à 2361 mètres.

Comments Pas de commentaire »

meandre

 

Avant de démarrer ma lecture, j’aime bien aller jeter un coup d’œil sur la toile histoire d’avoir une vue d’ensemble de la Paracha de la semaine, un résumé en somme. Enfin bref :

Moïse envoie douze espions en Canaan. Ils sont de retour quarante jours plus tard porteurs d’une grappe de raisins, d’une grenade et d’une figue qui témoignent de la générosité de la terre.

Mais dix d’entre eux ajoutent que ses habitants sont des géants, qu’ils seraient des combattants « plus forts que nous » ; seuls, Caleb et Josué plaident pour que la terre de Canaan soit conquise suivant l’ordre de D.ieu.

Et cetera

Généralement, c’est seulement ensuite que je commence ma lecture proprement dite. J’essaye le plus souvent de me mettre en situation d’écrire quelques lignes sur le sujet. Et puis aussi de me frotter aux commentaires de Rachi. Je suis d’ailleurs toujours heureux comme un gosse quand je crois comprendre un de ses commentaires, ce qui est généralement le cas une fois sur dix. Et j’en oublie à ce moment-là mon orgueil mis à mal la première fois que j’ai lu que Rachi a l’idée de réunir dans un commentaire toutes les réponses aux questions qu’un enfant de cinq ans pourrait se poser en restant aussi concis que possible.

Je commence donc ma lecture :

1 L’Éternel parla ainsi à Moïse: 2 « Envoie toi-même des hommes pour explorer le pays de Canaan, que je destine aux enfants d’Israël; vous enverrez un homme respectivement par tribu paternelle, tous éminents parmi eux. » Nombres – XIII – 1, 2

Et pour une fois, le commentaire de Rachi ne me plonge pas dans un abîme de perplexité :

Envoie-toi À ton gré. Quant à moi, je ne te l’ordonne pas. Si tu veux, envoie-les ! (Sota 34b).

Visiblement, l’envoi des explorateurs est à l’initiative de l’homme, et de lui seul. On se doute alors que cela ne va pas très bien se passer. En effet, dans la mesure où il a été promis aux enfants d’Israël qu’un pays « ruisselant de lait et de miel » allait leur être donné, pourquoi aura-t-il fallu qu’ils aillent vérifier ? Ne pouvaient-ils pas tout simplement faire confiance au Saint béni-soit-il et entrer dans le pays ? Et ce d’autant plus qu’ils avaient été les témoins de la puissance divine en Égypte !

Je poursuis ensuite ma lecture. L’ensemble des explorateurs sont nommés, les uns après les autres. Petite pause au verset 16 :

Tels sont les noms des hommes que Moïse envoya explorer la contrée. (Moïse avait nommé Hochéa, fils de Noun: Josué).

Josué est ici mis entre parenthèse, sans doute pour nous indiquer quelque chose, car avec Caleb, il ne fera pas partie des dix explorateurs qui mettront à mal leur expédition. Le commentaire de Rachi semble aller dans ce sens, même si je n’en saisi pas vraiment la portée :

Mochè appela Hoché‘a fils de Noun… Il a prié pour lui : « Veuille Hachem te sauver (qa yochi‘akha) du complot des explorateurs ! » (Sota 34b).

C’est la deuxième fois que le traité Sota 34b est cité. Et n’ayant pas en version papier les ressources nécessaires pour essayer d’y voir plus clair, me voilà reparti en direction de la toile. Et de tomber sur ce petit texte de Jacques Kohn, qui reprenant le commentaire de rachi ajoute :

Explication du Keli Yaqar (ad Devarim 32, 44) : Une fois disparue la génération du désert, Yehochou‘a n’a plus eu besoin de cette bénédiction, de sorte qu’il a repris son nom d’origine, Hoché‘a.

Ainsi donc je crois comprendre que grâce à cette bénédiction, Josué sera, en plus de Caleb, le seul adulte a pouvoir entrer dans le pays de Canaan. Mais car il y a un mais, pourquoi Caleb ne bénéficie-t-il pas de la même protection ? N’en avait-il pas besoin lui aussi ? Ou alors, n’en a-t-il pas besoin parce qu’après le rapport des dix explorateurs, il est le seul à s’interposer du côté du verset 30 :

30 Caleb fit taire le peuple soulevé contre Moïse, et dit: « Montons, montons-y et prenons-en possession, car certes nous en serons vainqueurs! » 31 Mais les hommes qui étaient partis avec lui, dirent: « Nous ne pouvons marcher contre ce peuple, car il est plus fort que nous. »

Et pourquoi Josué n’intervient-il pas à ce moment là ?
Où est-il ?
Que pense-t-il ?
Pourquoi n’intervient-il que plus tard ?
Et pourquoi d’ailleurs Moïse a-t-il accepté d’envoyer les explorateurs en Canaan ?
Était-il d’accord avec cette mission ?
N’a-t-il pas pourtant pleinement confiance dans la parole divine ?

Là, j’essaye de remettre la main sur ce proverbe qui disait quelque chose comme : « c’est en cherchant une réponse à sa question qu’il trouva mille autres questions sans réponse» mais ne le trouvant pas, je décide de laisser là mes questions et mes réponses et me plonge dans la lecture de Nehama Leibowitz et du chapitre consacré à la faute des explorateurs dans En méditant la Sidra Bamidbar. Par je ne sais quelle coïncidence, je me trompe de page et tombe sur les sujets de réflexion qui clôturent chaque chapitre :

Les explorateurs dirent (XIII,33) : « Nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et ainsi étions-nous à leurs yeux ». Et on objecte à ce propos : Comment pouvaient-ils savoir comment ils étaient perçus par les habitants du pays ? Résolvez ce problème.

Dans un premier temps, j’essaye d’éluder la question et me concentre sur le fait que les explorateurs se comparent à des sauterelles. Péniblement, je crois trouver que le terme en hébreu Karhanavim semble correspondre aux sauterelles. Je retrouve le même terme dans Isaïe, au chapitre XL, verset 22 :

C’est Lui qui siège au-dessus du globe de la terre, dont les habitants sont pour lui comme des sauterelles ; c’est Lui qui déroule les cieux comme une tenture, qui les déploie comme un pavillon, pour sa résidence.

Connaissant les vertus dévastatrices des sauterelles dès lors qu’elles sont au pluriel, je me dis que sur le plan de la comparaison, les chances sont faibles pour que les hommes qui ressemblent à des sauterelles ressortent grandis de l’histoire. D’ailleurs la différence est de taille entre des sauterelles et de géants ! Car n’oublions pas que les explorateurs rapportent que : quant au peuple que nous y avons vu, ce sont tous gens de haute taille. (XIII,33). Les explorateurs auraient voulu se mettre dans une position d’infériorité qu’ils ne s’y seraient pas mieux pris. Et ils renvoyèrent alors cette image aux habitants du pays de Canaan, quand bien même ces habitants eussent été plus petits qu’eux. De plus, le texte ne rapportant aucun dialogue entre les habitants de Canaan et les explorateurs, ceci tend à montrer que les explorateurs se sont cachés, au milieu des champs par exemple, comme des sauterelles qui en voudraient aux plantations. D’explorateurs, ils se seront donc transformés en espions. Et d’espions en conseiller puisque au final ils rapportent que « Nous ne pouvons marcher contre ce peuple, car il est plus fort que nous. » (XIII,31) Les explorateurs, partis avec la « simple mission » d’explorer auront donc failli… à leur mission.

Pour cette semaine, ma mission semble également terminée. J’ai pris le temps d’explorer la paracha et d’écrire un petit texte sur celle-ci. Il ne me reste plus qu’à le publier et je repense alors à cette sentence des Pirké Avot :

Rabbi Yohanan, fils de Zaccaï, a été le disciple de Hillel et de Chamaï ; il disait : « Si tu t’es beaucoup appliqué à l’étude de la Tora, n’en tire aucune gloire car c’est pour cela-même que tu as été créé. » Pirké Avot II, 9

Et là je me dis enfin : « Mission accomplie ! » Je me suis beaucoup appliqué à l’étude de la Tora, et je n’en tire aucune gloire… Et zut… Oui zut car si vraiment je n’en tire aucune gloire, pourquoi envoyer le contenu de mes explorations à quelques personnes de mon entourage. Pourquoi laisser également une trace de mes écrits sur la toile ? C’est encore une bonne question, mais celle-là je ne suis pas vraiment certain d’avoir envie de l’explorer aujourd’hui. Je relis pourtant une dernière fois cette sentence qui me renvoie à mes propres contradictions et m’arrête un instant sur le début, sur le si tu t’es beaucoup appliqué à l’étude de la tora. Car en effet, n’est-il pas présomptueux, quoi qu’il arrive, de considérer que l’on aura pu beaucoup s’appliquer à l’étude de la Tora ? Car de toute façon, il est toujours possible de faire mieux et de s’améliorer non ? Et que si j’estime que je ne me suis pas beaucoup appliqué, c’est encore pire, j’ai œuvré en deçà de mes capacités. Au final, rien de très glorieux !

Du coup, je la publie ou pas mon exploration de l’exploration des explorateurs ? Peut-être que je pourrais astucieusement la publier en disant que c’est un petit scribouillage pas terrible sans prétention ! Bonne idée ça non ? Et tant pis si cela me fait furieusement penser à « Nous étions à nos propres yeux comme des sauterelles, et ainsi étions-nous à leurs yeux » . Et puis c’est casher d’abord une sauterelle quand elle est singulière ! Et hop ! Finalement, cette exploration fait des bonds. Et débat.

Comments Un commentaire »

Dieu_en_personneLe temps m’est compté. Telle est la réflexion qui souvent revient régulièrement hanter ma page blanche quand une parasha se tourne pour laisser sa place à la suivante. Je ne dispose à chaque fois que de sept jours, soit cent soixante huit heures, ou encore dix mille quatre-vingt minutes pour réfléchir et éventuellement me retrouver avec un certain de nombre de mots qui vont se mettre à courir au milieu d’une page ou deux, à la suite les uns des autres. Il faudra alors les attraper, puis les ordonner afin qu’ils puissent être déchiffrables et déchiffrés. Curieux paradoxe, ou plutôt nécessaire analogie que d’avoir appliqué aux mots ce que l’on appliquait plutôt aux chiffres et aux nombres. D’un autre côté, Un chiffre peut s’écrire avec des mots. Le chiffre Un par exemple, il s’écrit bien avec Un mot et deux lettres non ? D’un autre côté, je ne suis pas certain que ce choix soit finalement très judicieux dans la mesure où ce Un pourrait aller bien au-delà qu’Un simple chiffre. C’est à se demander si l’ouverture du livre des Nombres ne nous entraîne pas vers des contrées paradoxales, tant il peut à priori être étonnant de voir les statistiques se frayer un chemin au milieu de la torah révélée.

            L’Éternel parla en ces termes à Moïse, dans le désert de Sinaï, dans la tente d’assignation, le premier jour du second mois de la deuxième année après leur sortie du pays d’Égypte : « Faites le relevé de toute la communauté des enfants d’Israël, selon leurs familles et leurs maisons paternelles, au moyen d’un recensement nominal de tous les mâles, comptés par tête. Nombres – I, 1

C’est dans ce contexte renversant que débute Dieu en personne, la bande dessinée de Marc-Antoine Mathieu. Dans son premier chapitre intitulé Le recensement, on assiste à cette scène où un fonctionnaire interroge un bien curieux personnage que nous appellerons insidieusement D.

 

– Fonctionnaire : Ah. C’est intéressant. Ainsi vous n’avez ni numéro de matricule, ni inscription au service de sécurité, ni référence de traçabilité, ni domicile, ni papiers d’identité… C’est à croire que vous n’existez pas !

D. : À défaut de papiers d’identité, j’ai une identité.

Fonctionnaire : Ah ! Alors vous existez quand même un peu !

D. Exister ? Eh bien, heu… C’est-à-dire que… cela dépend. Oui et non. En fait cela dépend de quel côté on se place.

Effectivement, cela dépend de quel côté on se place. En allant du côté de l’historiographie, le recensement est sans doute l’une des opérations statistiques les plus anciennes de l’histoire. Le mot statistique tire d’ailleurs son origine du mot latin statisticus, « relatif à l’État ». Généralement, ces recensements ont souvent lieu pour des raisons fiscales ou militaires (Périclès à Athènes en 444 avant l’ère commune par exemple. On pourrait pu également en citer un autre tout aussi auguste). Par la suite, mieux connaître la population devint, pour de nombreux pays, une préoccupation croissante. C’est ainsi qu’aujourd’hui en France, le recensement effectué par l’Institut national de la Statistique et des Études Économiques répond en partie à cette problématique. N’oublions-pas également le Recensement citoyen obligatoire qui lui concerne seulement les citoyens français résidant en France et âgés de 16 ans.

À l’image des enseignements de Chemouel ben Méir, le dénombrement des enfants d’Israël peut très bien suivre le fil de l’histoire et n’être finalement qu’un banal comptage de combattants potentiels :

« Faites le relevé de toute la communauté des enfants d’Israël » : car à partir de maintenant ils doivent se diriger vers la terre d’Israël et ceux de vingt ans sont aptes à partir pour combattre. En effet, le vingt du second mois la nuée s’est retirée, ainsi qu’il est dit (Nombres X, 11). Il est également dit (Nombres X, 29) : « Nous partons pour la contrée dont l’Éternel a dit : C’est celle-là que Je vous donne ». C’est dans ce but que le Saint Béni Soit-il ordonna de les compter au début de ce mois.

Mais si nous restons dans la famille et remontons à deux générations précédentes, le commentaire de Rachi remet quelque peu l’envers à l’endroit et nous rappelle que la raison d’État est parfois bien éloignée de l’amour que nous porte notre Créateur :

C’est l’amour qu’Il leur porte qui L’incite à les compter à tout moment : Il les a comptés lorsqu’ils sont sortis d’Égypte, et de nouveau après la faute du veau d’or afin de connaître le nombre de survivants (Chemoth 38, 26), et encore une fois lorsqu’Il est venu pour faire résider sa chekhina sur eux. C’est le 1er nissan qu’a été érigé le tabernacle (Chemoth 40, 17), et Il les a comptés le 1er iyar.

Au-delà de cette preuve d’amour, il est également donné aux enfants d’Israël de se sentir à la fois un individu avec sa propre personnalité, de se sentir reconnu comme tel, et dans le même temps de se sentir appartenir à un même peuple, sans que son identité propre ne s’y trouve diluée, écrasée et oubliée.

Mais si je devais m’arrêter là, je sais pertinemment que j’aurais des comptes à rendre. Ou encore qu’il va m’être indiqué que le compte n’y est pas. Que l’on va me dire, dans une société où tout individu semble compter seulement si il lui est explicitement reconnu le droit à l’égalité : « et les filles d’Israël alors ? » car comme il est dit, l’on parle bien d’un recensement nominal de tous les mâles.

Partant d’un principe assez récurrent dans la Torah qui nous dit que ce qui n’est pas dit est important, que ce qui n’est pas dit ne l’est pas parce qu’il n’est pas nécessaire qu’il soit dit, peut-être le Créateur a t-il considéré que les femmes n’avaient pas besoin d’être comptées pour exister, et ce contrairement aux homme de plus de vingt ans. Dis un peu autrement, mais l’idée reste un peu la même :

Les Kabalistes expliquent que la force masculine dans la création agit de l’intérieur vers l’extérieur, alors que la force féminine agit de l’extérieur vers l’intérieur. Le service spirituel de l’homme consiste à agir sur un territoire extérieur et étranger, à mener la guerre contre la négativité de notre monde. Le rôle spirituel de la femme, en revanche, est de protéger, de nourrir, de découvrir et de révéler la divinité recelée dans la création.

Nous fonctionnons en mode masculin quand nous sortons de nous-mêmes pour imposer une vérité supérieure au monde et à nous-mêmes. Quand nous cherchons à nourrir la force divine dans ce qui existe déjà et devenons sensibilisés au potentiel de notre essence intérieure, nous employons notre dynamique féminine.  Hana Weisberg – Les femmes ne comptent-elles pas ?

J’avoue ne pas être très enthousiaste quant à cette vision des choses, qui semble hésiter entre dualité et complémentarité.

C’est ainsi qu’en remontant à la source, on peut lire :

Dieu créa l’homme à son image ; c’est à l’image de Dieu qu’il le créa. Mâle et femelle furent créés à la fois. Genèse – I, 27

Et

L’Éternel-Dieu organisa en une femme la côte qu’il avait prise à l’homme, et il la présenta à l’homme. Genèse – II, 22

 

Et de citer Emmanuel Lévinas dans Du sacré au saint, dans le chapitre intitulé : Et Dieu créa la femme.

Est-ce qu’être à l’image de Dieu signifie d’emblée simultanéité du mâle et de la femelle ? Voici la réponse de Rav Abahou : Dieu a voulu créer deux êtres, mâle et femelle, mais il créa à l’image de Dieu un être un. Il a créé moins bien que son idée première. Il aurait donc voulu – si j’ose dire – au-dessus de sa propre image ! Il a voulu en effet qu’il y eût d’emblée égalité dans la créature et qu’il n’y eût pas de femme sortie de l’homme, de femme qui passât après l’homme. Il a d’emblée voulu deux êtres séparés et égaux. Mais cela n’était pas possible ; cette indépendance initiale aurait été probablement la guerre. Il fallait procéder non pas en stricte justice, qui, elle, exige en effet deux êtres séparés ; il fallait, pour créer un monde, qu’il les eût subordonnés l’un à l’autre. Il fallait une différence qui ne compromette pas l’équité : une différence de sexe ; et, dès lors, une certaine prééminence de l’homme, une femme venue plus tard et, en tant que femme, appendice de l’humain. L’humanité n’est pas pensable à partir de deux principes entièrement différents. Il faut qu’il y eût du même commun à ces autres : la femme a été prélevée sur l’homme, mais est venue après lui : la féminité même de la femme est dans cet initial après-coup. La société ne s’est pas constitué d’après des principes purement divins : le monde n’aurait pas tenu. L’humanité réelle n’admet pas une égalité abstraite sans aucune subordination de termes. Qu’est-ce qu’il y aurait eu comme scènes de ménage entre membres du premier couple de parfaire égalité ! Il fallait subordination et il fallait blessure, il fallait et il faut une douleur pour unir les égaux et les inégaux.

Ainsi, à la dualité et à la complémentarité peut-on ajouter la priorité, sans que celle-ci ne soit synonyme de supériorité.

Peut-être avons-nous également oublié que derrière chaque mâle se cache une femelle, et sans doute également des enfants qui viennent constituer un foyer, une famille. Libre à nous alors de réfléchir au fait qu’à travers ce premier verset des nombres se cache l’essentiel de l’essence des enfants d’Israël : un individu (Juif), une famille (Juive), et un peuple (Juif).

Comments Un commentaire »

Blé d'or vers Gallardon

Blé d’or vers Gallardon

Retrouver dans le fond d’un tiroir une vieille photo jaunie nous renvoie souvent vers d’anciens souvenirs empreints de nostalgie. On s’arrête quelques instants sur le bord du chemin de notre mémoire et regardons passer en trombe les années, avec leur lot d’amis disparus, d’enfants qui ont grandi, de parents qui sont partis, et puis aussi de ses petites choses qui nous ont suivi. De ces petites choses que l’on aura laissé amoureusement reposer bien tranquillement au fond d’un garage, le temps de retrouver l’envie de reprendre la route. On aura pris le temps de repenser aux petits mots d’encouragement récoltés ça et là, pendant les descentes sinueuses, les montées interminables et les lignes droites plates et monotones qui ressemblent parfois aux moments difficiles de notre existence.

Et puis, après de longs instants de silence, la couleur revient le long des chemins et la blé d’or qui s’élève au-dessus de Gallardon, du côté de Jonvilliers, efface les mauvais souvenirs, la nostalgie cédant enfin devant les assauts de ce printemps pourtant bien tardif. Il conviendra maintenant d’être patient avant de retrouver les sensations perdues. Il conviendra d’être patient avant de retrouver le chemin des entrainements, l’année ne faisant finalement qu’à peine de commencer. En attendant, cela me laissera également un peu de temps pour ranger mes tiroirs et peut-être découvrir d’autres photos jaunies que ne demandent qu’à reprendre des couleurs.

Comments Pas de commentaire »

L'ombre et le chapeauLe grand monsieur regardait vers le lointain, avec comme seul compagnon un chapeau en lambeaux reposant à ses côtés. Il regardait derrière lui et ne pouvait s’empêcher de repenser au temps où des grands de ce monde l’avaient montré en exemple. Il ne pouvait s’empêcher de penser que quelques jours plus tard, il avait été renvoyé sans ménagement dans la grotte de Socrate pour y chercher dans le noir un bout de papier qui aurait pu prouver, sinon sa légitimité, tout du moins son droit à la légitimité. Mais quand nous sommes dans le noir, que pouvons-nous vraiment trouver ? Il n’était alors resté au grand monsieur que son chapeau pour le protéger des stalactites qui commençaient à l’atteindre de toutes parts, et enfin, presque par désespoir, le manger…

            Il faut vous dire que le pays dans lequel habitait le grand monsieur était donné en exemple à travers toute la planète pour son humanisme, sa grandeur morale sans faille et sa soif inaltérable et inébranlable de justice. Ainsi considéré, ce modeste pays qui ne l’était d’ailleurs plus vraiment, donnait souvent la leçon, aussi bien à l’extérieur qu’en son faible intérieur. Il arrivait même qu’au-delà des frontières, ses petits camarades le regardent parfois un peu de travers et sifflent ainsi dans leur barbe : Honni soit qui Mali pense.

Devant le calme apparent qui régnait dehors depuis quelques jours, le pays et ses habitants décidèrent de profiter de l’accalmie pour s’occuper un peu d’eux-mêmes. C’est ainsi que certains citoyens prirent de leur temps pour lire les écrits des autres afin d’y repérer des passages qui auraient pu provenir de textes plus anciens. Dans ce même pays, il était également très important d’avoir des diplômes. Vraiment beaucoup de diplômes car il faut dire que sans diplôme, on ne vous adressait que rarement la parole. Et c’est fort logiquement que l’on en oubliait souvent le vin pour se consacrer uniquement à sa carafe. Bon contenant ne saurait mentir avait-on l’habitude de dire dans ce pays.

Oh mais pardonnez-moi, mais je n’ai pas pris le temps de nommer ce petit pays. Ce pays se nomme « La Justicie » ou encore « La Juste ici » et ses habitants sont appelés les … mais sans doute avez-vous déjà deviné.

Mais revenons à notre grand monsieur. Tout cela, il ne pouvait l’ignorer, habitant lui-même en Justicie. Et s’il devait l’ignorer, la piqûre de rappel aura sans doute été bien douloureuse. Lui qui avait été considéré comme une haute autorité morale et intègre se retrouvait aujourd’hui disqualifié en menteur, usurpateur et minable scribouillard car qu’on se le dise, on ne remplace pas impunément un peu d’humour par un Messie sans courir à sa perte ! Justice devait être rendue ! Et une tête devait tomber ! Et elle tomba…

Louis Ginzberg, dans son œuvre Les légendes des Juifs, que l’on pourra considérer presque sans hésiter comme étant le « plagiat multi sources » le plus génial de la tradition juive, écrit ceci au tout début de la Création :

[…]Ce monde peuplé d’hommes n’est pas le premier à avoir été créé par Dieu. Il a créé plusieurs autres mondes avant le nôtre, mais Il les a tous détruit car aucun d’eux n’a obtenu Sa satisfaction, jusqu’à ce qu’Il ait créé le nôtre. Et même ce dernier monde n’aurait pu subsister si Dieu avait exécuté son dessein originel de le gouverner selon le seul principe de justice. C’est seulement en voyant que la justice seule détruira le monde, qu’il associa la miséricorde à la justice et les fit gouverner conjointement.

Ne devons-nous pas y voir une formidable mise en garde ? Que sont, que valent nos vies si elles se laissent entièrement gouverner par la Justice ? Ne devrions-nous pas tenter de suivre notre route en suivant Sa justice ainsi que Sa miséricorde ?

Quand au processus de création, quand celui-ci commence-t-il vraiment ? Ne devons-nous pas relire inlassablement les deux premiers versets de Berechit qui nous plongent immédiatement dans la difficulté d’imaginer tout commencement sans existence préalable ?

Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre n’était que solitude et chaos; des ténèbres couvraient la face de l’abîme, et le souffle de Dieu planait à la surface des eaux.

Et si je suis ce que je suis, n’est-ce pas en partie parce qu’il y aura eu un avant ? N’est-ce pas parce qu’il y aura également un après ? Et si l’on osait reprendre à notre compte l’hypothèse faite par Sigmund Freud dans l’homme Moïse et la religion monothéiste (Folio essais – page 90) :

Nous aimerions à présent risquer cette conclusion : si Moïse fut un Égyptien, s’il transmit sa propre religion aux Juifs, ce fut celle d’Akhenaton, la religion d’Aton.

cela en fait-il pour autant de moi et des Juifs du monde entier de vils usurpateurs ?

 

Qu’il me soit également permis de plagier le Bescherelle ainsi :

 Je suis un juif tout court
Tu es un juif tout court
Il, elle, on est un juif tout court
Nous sommes des juifs tout court
Vous êtes des juifs tout court
Ils sont des juifs tout court

 

Le Saint, béni soit-il, ne cesse de mettre en garde l’homme contre l’orgueil. Dans le deuxième commandement, il nous est ainsi commandé : Tu ne te feras point d’idole. Et cela est sans doute valable pour les personnes qu’un jour nous portons aux nues pour mieux les renvoyer s’écraser sur terre le lendemain. Gardons-nous bien d’élever l’être humain au rang d’idole.

Sans doute n’aurais-je jamais l’occasion de croiser le grand monsieur et son chapeau. Quant à cette histoire, je ne sais si elle franchira les frontières de ma pensée. Si cela devait être le cas, que mes paroles s’envolent et qu’elles suivent leur chemin à travers les cieux. Car les écrits n’appartiennent qu’à ceux qui les laissent sans voyager disait (presque) la chanson.

          Mais ce qui semble presque certain, c’est que l’auteur de ses lignes, qui habitant en Justicie doit certainement ressembler un peu à ses concitoyens, et peut-être également son lecteur et le grand monsieur de l’histoire qui sait, ne manqueront vraisemblablement pas de matière à réflexion quand viendra le temps des dix jours de Techouva qui précèderont Youm Kippour.

Comments 2 commentaires »

cochon_holmes

Le dernier chapitre de Chemini est entièrement consacré aux règles de la cacherout, à ce qui est autorisé à la consommation et à ce qui ne l’est pas. Pour résumer rapidement :

– les animaux terrestres ne sont autorisés que s’ils sont à la fois ruminants et ont le sabot fendu

– les poissons autorisés doivent avoir des écailles et des nageoires

– pour les oiseaux, est donné une liste d’oiseaux non autorisés

– pour les insectes, quatre espèces de sauterelles sont autorisées.

D’une certaine façon, la Torah nous offre là un joyeux inventaire à la Prévert, sans raton laveur ni douzaine d’huitres (sont-ils casher d’ailleurs ?), qui échappe alors à toute logique. Peut-être pouvons-nous éventuellement réserver une place particulière au porc, dans la mesure où cet animal semble assez symbolique de la superficialité des choses du monde d’en bas. C’est ainsi que nous devons nous montrer méfiant vis à vis des apparences, souvent trompeuses, et de nos impressions premières et primaires. Il est alors préférable de réagir à froid plutôt qu’à chaud, Nadab et Abihou en ayant fait, à cet égard, la plus tragique des expériences. Le texte nous met d’ailleurs en garde par deux fois dans le verset 7 : le porc, qui a bien le pied corné, qui a même le sabot bifurqué… Prenons donc le temps de nous arrêter quelques instants et observons. Observons attentivement le porc au-dessus de sa mangeoire : il baisse la tête, attrape quelques céréales et … ne rumine point. Nous avons bien fait d’attendre un peu avant de nous décider ! Extrapolé à l’ère de notre société dite moderne, on pourrait même y voir un éloge à une réflexion longuement réfléchie plutôt qu’à une prise de décision hâtive et hâtée (et athée ?). Certes, ne confondons pas non plus vitesse et précipitation, et n’oublions pas qu’il faut également parfois agir rapidement selon les cas, ainsi qu’il est dit :

Il y a quatre genres de tempérament (parmi les hommes). Celui qui est prompt à se mettre en colère mais prompt à se calmer compense son défaut par sa qualité. Celui qui est difficile à irriter mais également difficile à apaiser efface sa qualité par son défaut. Celui qui est lent à s’irriter et prompt à s’apaiser est un homme pieux. Celui qui s’irrite facilement et s’apaise difficilement est un méchant. Pirké Avot – V, 15

Chemin faisant, nous nous sommes quelque peu éloignés de notre sujet de départ, et ainsi qu’il est également dit, les digressions et les routes de traverse peuvent parfois nous mener nulle part :

Ayez donc soin d’observer ce que l’Éternel, votre Dieu, vous a ordonné ; ne vous en écartez ni à droite ni à gauche. Deutéronome, V 28

Revenons donc à nos moutons et peut-être nous faut-il alors maintenant éviter de tenter de trouver une explication à chaque règle de la cacherout, explication qui aurait comme seule raison d’être de nous rendre plus logique et agréable l’accomplissement de l’ensemble de ces pratiques alimentaires. En effet, comme le rappelle Nehama Leibowitz (en méditant la Sidra Vayikra) : Toute traduction de ces mots en notions empruntées à l’hygiène, à la psychologie, au rationalisme ou à la morale n’est qu’une déformation de leur sens véritable, spécifique et de leur véritable intention. Pour nous mettre la puce à l’oreille, voici comment se conclut le chapitre 11 de Vaykra :

Car je suis l’Éternel, qui vous ai tirés du pays d’Égypte pour être votre Dieu ; et vous serez saints, parce que je suis saint. Telle est la doctrine relative aux quadrupèdes, aux volatiles, à tous les êtres animés qui se meuvent dans les eaux et à tous ceux qui rampent sur la terre; afin qu’on distingue l’impur d’avec le pur, et l’animal qui peut être mangé de celui qu’on ne doit pas manger. » XI, verset 45 – 47

La raison la plus profonde des interdits alimentaires est ainsi l’interdiction en elle-même. Par l’intermédiaire de la cacherout, le Saint, béni soit-il souhaite nous rappeler, au jour le jour, que nous ne sommes finalement « que » des hommes, ainsi qu’il est dit :

Pourquoi le saint, béni soit-il, qui lui avait enjoint de manger tout arbre du jardin, lui refusa-t-il la jouissance de l’un d’entre eux ? Afin qu’Adam, qui voyait cet arbre tout le temps, se souvînt ainsi de son Créateur, prit conscience du joug que Celui qui l’avait formé lui imposait et qu’il n’en vînt pas à s’enorgueillir. Midrach Tadché – Chapitre VII

Et quel meilleur moyen que celui-là que de nous obliger à ne pas considérer tout espèce vivante du monde terrestre et aquatique comme étant nécessairement à notre disposition pour remplir nos congélateurs ? Plutôt que de jeter un froid sur nos habitudes alimentaires, la cacherout est ainsi un formidable outil pour nous faire réfléchir sur le sens même que nous devons donner à la vie et ainsi nous aider à dépasser la dualité du conforme et du non conforme, du pur et de l’impur, du Bien et du Mal afin de nous rapprocher de la spiritualité et de la sainteté ainsi qu’il est dit : et vous serez saints, parce que je suis saint.

La matsa, qui aura été, si j’ose dire, notre pain quotidien pendant les fêtes de Pessah, vient de nous obliger, pendant ces neuf jours, à être encore plus attentif à nos pratiques alimentaires. Et si nous sortons libéré de Pessah, ce n’est pas parce que nous pouvons de nouveau consommer du ‘hametz, mais bien parce que nous aurons pris le temps de prendre conscience de la relation unique qui nous uni au Saint, béni Soit-il. Et quand on sait que la matsa est la conséquence d’un départ précipité qui mènera les hébreux vers leur libération, on se dit qu’il est alors vraiment préférable de ne pas toujours vouloir tout le temps tout expliquer. Alimentaire, n’est-il pas ?

 

Comments Pas de commentaire »

Papillon1

Steve Mac Queen – Papillon

La semaine de Pessah, sur le plan de la pratique, se caractérise principalement par :

– Un régime alimentaire particulier, à base de pain azyme.
– Deux repas, appelés Seder, pendant lesquels on lit la Haggadah de Pessah.

Sur le plan symbolique, Pessah est l’occasion de se souvenir du temps où le peuple hébreu est sorti d’Égypte. Cet événement constitue l’acte de naissance du peuple juif. Avant de parvenir à la libération, à « l’après », symbolisée par la traversée de la mer rouge, il y aura eu un « avant », symbolisé par l’esclavage, et un « pendant » symbolisé par le pain azyme, ce pain, encore en construction et qui n’a pas fini de lever.

L’acte de naissance se déroule donc en trois temps : avant, pendant et après. Il est à noter que dans le cas de la naissance du peuple juif, cela aura été bien difficile. Avant de pouvoir traverser la mer rouge, terribles auront été les épreuves.

Je ne sais pas vous, mais moi cela me fait un peu penser au passage à l’âge adulte. De la même façon, il y a un avant (l’enfance), un pendant (l’adolescence) et un après (l’adulte). On peut espérer que l’enfance soit la période la plus heureuse possible, ou du moins le temps de l’insouciance. Nous sommes loin de l’esclavage en Égypte en tout cas ! Du côté de l’adolescence, ne voyez-vous pas un parallèle entre cette lente transformation du corps et de l’esprit, et le pain azyme qui n’a pas fini de lever ? En espérant évidemment que cette transformation ouvrira les portes de l’âge adulte comme s’est ouverte la mer rouge sur les hébreux !

Dans le même ordre d’idées, pensez également à la chenille, à sa chrysalide (le cocon) et au papillon. Qu’il peut être long et difficile le chemin qui nous emmène à voler de nos propres ailes. Car n’oubliez pas que le papillon doit lutter pour sortir de son cocon. C’est ainsi qu’au bout d’un certain temps, une petite ouverture apparaît sur le cocon. Si l’idée vous prenait de couper le reste du cocon pour aider le papillon à s’envoler, vous feriez une grave erreur. En effet, celui-ci sortirait certes, mais petit avec des ailes toutes ratatinées. Il vous faut savoir que le papillon doit lutter pour agrandir le trou et enfin sortir du cocon. En luttant ainsi de toutes ses forces, les fluides de son corps se répartissent dans ses ailes et, compte tenu du temps qu’il lui faut pour crever son cocon par lui-même et déployer ses ailes, le papillon sera alors en mesure de voler et de se libérer une fois pour toutes de sa chrysalide.

Ainsi, c’est parce que nous avons des obstacles à franchir que nous avons la possibilité de grandir et d’être plus fort. Et ce n’est pas parce que nous sommes supposés forts que nous pouvons prétendre à franchir les obstacles avec aisance et facilité !

J’ai demandé la force…
Et la vie m’a donné des difficultés pour me rendre fort.

J’ai demandé la sagesse…
Et la vie m’a donné des problèmes à résoudre.

J’ai demandé la prospérité
Et la vie m’a donné un cerveau et des muscles pour travailler.

J’ai demandé à pouvoir voler…
Et la vie m’a donné des obstacles à surmonter.

J’ai demandé l’amour…
Et la vie m’a donné des gens à aider dans leurs problèmes.

J’ai demandé des faveurs…
Et la vie m’a donné des potentialités.

Je n’ai rien reçu de ce que j’avais demandé…
Mais j’ai reçu tout ce dont j’avais besoin.

Dans la Haggada de Pessah, il existe un passage qui s’appelle Dayénou (cela nous aurait suffi !)

Combien de degrés de bienfaits l’Omniprésent a-t-Il placés sur nous :

S’il nous avait sortis d’Égypte et n’avait pas exécuté de jugements contre eux – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il avait exécuté des jugements contre eux et pas contre leurs idoles – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il avait détruit leurs idoles et n’avait pas tué leurs premiers-nés – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il avait tué leurs premiers-nés et ne nous avait pas donné leur richesse – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il nous avait donné leur richesse et n’avait pas divisé la mer pour nous – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il avait divisé la mer pour nous et ne nous l’avait pas fait traverser sur la terre sèche – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il nous l’avait fait traverser sur la terre sèche et n’y avait pas noyé nos oppresseurs – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il y avait noyé nos oppresseurs et n’avait pas subvenu à nos besoins dans le désert pendant quarante ans
– Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il avait subvenu à nos besoins dans le désert pendant quarante ans et ne nous avait pas nourri (avec) la Manne ! – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il nous avait nourri (avec) la Manne et ne nous avait pas donné le Chabbat – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il nous avait donné le Chabbat et ne nous avait pas approchés devant le Mont Sinaï
– Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il nous avait approchés devant le Mont Sinaï et ne nous avait pas donné la Torah – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il nous avait donné la Torah et ne nous avait pas faits entrer en Terre d’Israël – Dayénou, cela nous aurait suffi !
S’il nous avait faits entrer en Terre d’Israël et ne nous avait pas construit le Beth-Habe’hirah (la Maison d’Élection, le Beth-Hamikdache) – Dayénou, cela nous aurait suffi !

Aussi, combien plus devons-nous être reconnaissants envers l’Omniprésent pour la bonté doublée et redoublée qu’Il a placée sur nous ;

Ce texte, très similaire dans sa construction au précédent peut alors se conclure ainsi :

Je n’ai rien demandé…
Mais j’ai reçu tout ce dont j’avais besoin.

Les hébreux sont ainsi libre d’Égypte.
Le papillon prend son envol en sortant de sa chrysalide.
Et l’adolescent, qu’il soit fille ou garçon, traverse-t-il les difficultés afin de devenir un adulte libre de voler de ses propres ailes ? On peut l’espérer. On doit l’espérer !

Mais il est une condition qui n’est pas sans importance : il doit également tirer les leçons des erreurs qu’il a commis et il devra alors faire les efforts nécessaires pour un : réparer ses erreurs, et deux : ne pas renouveler ses erreurs.

Il est fondamental pour l’être humain de lutter contre ses mauvais penchants, d’en faire la chasse, comme ce ‘hamets que nous traquons, le soir à la lueur d’une bougie, en ouverture de la fête de Pessah’.

Comments 2 commentaires »

Mont Sinaï

Coucher de soleil au Sinaï

Hans Meyerhoff, le philosophe né en 1914 à Braunschweig et qui trouva refuge aux États-Unis en 1934 après qu’il fut interdit aux Juifs de s’inscrire dans les universités allemandes, écrivait en 1960, dans son ouvrage Time in literature :

 « Ainsi est apparue une situation pour le moins paradoxale pour l’homme : les barrières du passé ont été repoussées loin comme jamais auparavant. Notre connaissance de l’histoire de l’homme et de l’univers s’est élargie dans des proportions et a atteint un niveau qu’aucune génération n’avait jamais rêvés. Mais dans le même temps, le sens de l’identité et de la continuité avec le passé, que ce soit notre propre passé ou le passé historique, n’a cessé de graduellement décliner. Les générations antérieures avaient du passé une moindre connaissance que la nôtre, mais peut-être avaient-elles le sentiment d’un identité et d’une continuité plus grande avec le passé… »

C’est peut-être pour cette raison liée à notre époque contemporaine qu’il est important d’aborder la fête de Pessah ainsi que son Seder comme un moment incontournable de la mémoire juive. Dans son livre Zakhor, qui signifie Souviens-toi en hébreu, Yosef Hayim Yerushalmi nous rappelle que le Seder de Pessah est un exercice essentiel, voire quintessentiel s’il en est pour la mémoire collective juive :

Au cours du repas pris à la table familiale, les rites, la liturgie et même la cuisine visent à transmettre d’une génération à l’autre un passé vital.

– C’est ainsi que l’os (zeroa) rappellera l’ancien sacrifice pascal,
– l’œuf dur (betsa) symbolisera le sacrifice supplémentaire offert au Temple à Pâques,
– les herbes amères (maror) nous permettront de nous souvenir de la dureté de la vie et des souffrances endurées en Égypte,
– le harosset et son mélange écrasé de couleur brune devra nous faire penser au mortier utilisé par les esclaves pour construire les villes de Pharaon,
– le karpass (persil ou céleri) trempé dans la coupelle d’eau salée (mé-mélah) symbolisera le souvenir des « larmes versées par nos pères en Égypte »).
– les 3 matzots symboliseront, selon la tradition juive les trois patriarches : Abraham, Isaac et Jacob, et selon la Cabale : le Cohen, le Lévi et Israël, soit l’unité du peuple juif.

L’important est que chaque geste et chaque symbole se joigne à la parole, non pas pour nous rappeler le passé, mais pour que le présent se fonde avec le passé. Que le présent et le passé se transforment en mémoire, une mémoire actuelle et réactualisée qui se doit d’aller bien au-delà du souvenir. Et c’est ainsi que l’on pourra s’approprier cette formule talmudique essentielle à la Haggada de Pessah : « Qu’à chaque génération chacun se sente comme étant lui-même sortit d’Égypte », formule qui fait elle-même écho à ce passage du Deutéronome (XVI, 3) : « Afin que tu te souviennes du jour où tu sortis d’Égypte, chaque jour de ta vie. ». Car il est fondamental de se souvenir de sa naissance et parce que chaque jour, après une nuit de sommeil, est une nouvelle naissance.

Cette naissance peut sembler bien dramatique puisque Israël n’est pas né sur sa terre mais en exil. Et l’on sait combien a été dramatique et douloureux l’exil égyptien. On sait également que le peuple juif a vécu la majeure partie de son histoire en exil, et que cet exil est loin d’être terminé pour une bonne partie de celui-ci. À cela  s’ajoute le fait que l’on peut se retrouver exilé au beau milieu de la Terre Sainte, comme les trois amis du Solal d’Albert Cohen dont les répliques qui suivent ne manquent vraiment pas de sel :

– Enfants, si je reste ici, conclut Mangeclous […], je sens que je vais devenir antisémite et que je vais faire un pogrom, parole d’honneur ! Il y a trop de fils de Jacob par ici. Bref, j’ai la nostalgie de revoir les Chrétiens.

– Ce qui est vrai, dit Michaêl languissamment, c’est qu’on s’embête en cette sainte terre. […]

– Il n’y a pas assez d’allées et venues en cette contrée qu’on m’affirme chanaanéenne, soupira Maïmon en se soulevant sur son cercueil. Est-il juste que je ne voie pas les autres pays avant de défaillir dans les bras de l’ange de la mort ? Et suis-je une population pour rester en cette Palestine ? Le sel doit être répandu et non concentré.
L’exil peut ainsi vraiment sembler dramatique si on le considère comme un tout et dans sa définition première la plus courante à savoir : Situation d’une personne qui a été condamnée à vivre hors de sa patrie, en a été chassée ou s’est elle-même expatriée (Dictionnaire de l’Académie française). Dramatique si l’on chante la France de Jean Ferrat et pour laquelle le vieil Hugo tonne de son exil. Dramatique si au crépuscule de sa vie, Émile Zola doit se réfugier à Londres pour avoir pourtant si justement accusé dans l’Aurore.

Mais oublions un peu l’histoire, la géographie et la littérature pour nous concentrer un peu plus sur l’homme, et faisons en sorte de ne plus considérer l’exil comme étant un évènement autonome, ou encore un accident. En effet, qui d’entre nous, au cours de sa propre vie, ne s’est jamais senti en situation d’exil ? L’exil traverse alors nos vies autant que nos vies traversent l’exil. L’exil n’est plus un événement mais une expérience par laquelle tout être humain doit nécessairement passer au cours de son existence. Toute vie comporte une part d’exil. Et puis, il manque toujours un compagnon dans l’exil. Il manque toujours un compagnon à l’exil.

On se sera alors pas surpris de constater que l’exil ne se rencontre jamais seul dans la pensée juive : à l’exil (galout) est associé la délivrance (guéoulah), dont les racines sont très proches.

L’exil, c’est le sommeil, c’est le rêve.
La délivrance, c’est le réveil.
Et ce qui est essentiel, c’est que tout homme a besoin de sommeil.

Le Cantique des Cantiques V, 2 ne dit-il pas : Je dors, mais mon cœur veille ?

Et Josy Eisenberg et Adin Steinsaltz, dans le chandelier d’or, de poursuivre et de mettre en lumière de façon audacieuse l’imbrication entre l’exil et le rêve :

Tout le thème de l’exil est placé sous le signe du rêve. C’est parce que Joseph rêve qu’il est vendu par ses frères et entraîné en Égypte, frayant ainsi la voie à l’exil d’Égypte. Et c’est pas sa capacité d’interpréter les rêves des ministres du Pharaon puis du Pharaon lui-même qu’il accède au pouvoir. Or, la conséquence immédiate de ce pouvoir, c’est que Joseph fera venir les Hébreux en Égypte, posant ainsi la première pierre de l’exil.

Un jour, on demanda à l’auteur de Zakhor d’où venait son nom Yerushalmi. Il répondit (presque) ceci :

Mes ancètres auraient vécu dans un village ukrainien si petit que je ne l’a jamais trouvé sur une carte… Le nom du village ? Goloskov. Un jour, à la veille de Pessah, le tsar Nicolas 1er exigea (pour des raisons d’impôts et de recensement) que tous les Juifs portassent désormais un nom. Alors, trois Juifs s’assirent sur la place du village et méditèrent sur les noms qu’ils allaient prendre. Le premier dit : « Puisque je réside à Goloskov, je m’appellerai Goloskover ». Le deuxième dit à son tour : « Mes affaires se font à Bogopol, alors je m’appellerai Bogopolsky ». Le troisième, qui était mon ancêtre, déclara alors : « La nuit dernière, j’ai rêvé de demeurer un jour à Jerusalem. Un rêve non interprété est comme une lettre non lue nous enseigne le traité Berakhot. Ainsi, je m’appellerai Yerusalimsky. »

Comments Pas de commentaire »

Monsieur le Maire,

            J’ai lu avec intérêt votre communiqué de presse intitulé « Soutien au peuple Palestinien ».

            J’attends maintenant avec le même intérêt votre hommage aux tristes évènements qui se sont déroulés à Toulouse le 19 mars 2012, il y a presque un an déjà. Je suis certain que la ville de Bezons, forte d’une tradition de paix, aura à cœur d’honorer de nouveau cette si noble tradition.

Je suis certain que ce 19 mars 2013, vous aurez une pensée pour Gabriel (4 ans), Arieh (5ans) et leur père Jonathan Sandler (30 ans), pour Myriam Monsonégo (7 ans), morts parce qu’ils étaient juifs.

Je suis certain que vous n’aurez pas oublié les circonstances de ce terrible massacre :

Il [Mohammed Merah] descend de son véhicule et ouvre immédiatement le feu en direction de la cour d’école. La première victime est un rabbin et professeur de l’école, Jonathan Sandler, âgé de 30 ans, abattu en dehors de l’école alors qu’il essaie de protéger du tueur ses deux jeunes fils, Gabriel, 3 ans, et Aryeh, 6 ans. Les caméras de vidéosurveillance montrent que le tueur assassine l’un des enfants alors qu’il rampe à terre aux côtés des corps de son père et de son frère. Il entre ensuite dans la cour d’école et poursuit Myriam Monsonégo, la fille du directeur de l’école, Yaakov Monsonégo, âgée de 8 ans, l’attrape par les cheveux et pointe son pistolet qui s’enraie à ce moment d’après les caméras de vidéosurveillance. L’assassin change alors d’arme, passant de ce que la police identifie comme un pistolet 9 mm Parabellum à un de calibre .45 ACP et tire dans la tempe de la fillette à bout portant.
Source wikipedia

Je suis certain que vous aurez également une pensée, pour Abel Chennouf (25 ans), Mohamed Legouade (23 ans) et Imad Ibn Zlaten (30 ans), abattus quelques jours plus tôt par le même homme.

Permettez-moi également de vous rappeler cet extrait de Jean-Paul Sartre et de ses réflexions sur la question juive :

L’antisémite a peur de découvrir que le monde est mal fait : car alors il faudrait inventer, modifier et l’homme se retrouverait maître de ses propres destinées, pourvu d’une responsabilité angoissante et infinie.

Très cordialement,

Comments Un commentaire »

Il est parfois plus simple de s’en sortir avec une pirouette (cacahuète). Comme le livre du même nom, j’ai passé un petit moment en exode de la Paracha de la semaine. Enfin côté écriture. Non pas que je n’étais pas motivé pour tenter de mettre quelques réflexions par écrit, mais la lecture et surtout la compréhension de tout ce qui touche au rituel, à la législation, enfin dès que l’on quitte un tant soit peu le terrain de la narration, comme c’est souvent le cas à partir de Michpatim, aura occupé la majeure partie de mon temps.

Au commencement, si j’ose dire, du Lévitique, on ne peut pas dire que les choses s’arrangent. En effet, Vayikra va nous mener à une longue et minutieuse description des offrandes apportées au Sanctuaire. Sont passées en revue l’holocauste, l’oblation, le sacrifice de paix, les sacrifices d’expiation, ainsi que le sacrifice de culpabilité que j’éviterai de décrire successivement, de peur de ne pas encore en avoir bien compris toutes les différences et les nuances.

Néanmoins, je m’arrêterais quelques instants sur le premier verset de notre paracha, et notamment ce qui est souligné en gras :

 L’Éternel appela Moïse, et lui parla, de la Tente d’assignation, en ces termes: « Parle aux enfants d’Israël et dis-leur : Si quelqu’un d’entre vous veut présenter au Seigneur une offrande de bétail, c’est dans le gros ou le menu bétail que vous pourrez choisir votre offrande.

Ainsi, il semble que les offrandes soient avant tout une démarche humaine plutôt que divine. D’ailleurs, avant que toute la procédure soit d’une certaine façon institutionnalisée et décrite si précisément dans le Lévitique, il est à noter que par deux fois dans la Genèse, l’homme aura souhaité se rapprocher du divin par l’offrande :

 Tout d’abord pendant l’épisode tragique de Caïn et Abel :
Au bout d’un certain temps, Caïn présenta, du produit de la terre, une offrande au Seigneur ; et Abel offrit, de son côté, des premiers-nés de son bétail, de leurs parties grasses.
Genèse, Ch. 4 – V.3

Et ensuite quand Noé eut essuyé le déluge :
Noé érigea un autel à l’Éternel ; il prit de tous les quadrupèdes purs, de tous les oiseaux purs, et les offrit en holocauste sur l’autel.
Genèse, Ch. 8 – V.20

Plus tard, les prophètes ne cesseront de mettre en garde le Peuple vis à vis des sacrifices. Ainsi, Isaïe :
Que m’importe la multitude de vos sacrifices ? Dit le Seigneur. Je suis saturé de vos holocaustes de béliers, de la graisse de vos victimes; le sang des taureaux, des agneaux, des boucs, je n’en veux point.
Isaïe, Ch. 1 – V. 4

Il faut peut-être comprendre qu’aux yeux du Peuple, le sacrifice, qui n’était peut-être qu’un moyen de s’approcher du Saint-Béni Soit-il dans un premier temps, puis une cérémonie amenant par exemple à l’expiation dans un deuxième temps, était alors devenu une fin en soi et rien de plus. Un sacrifice pour un sacrifice en quelque sorte. Et vidé de son sens…

Comments 2 commentaires »

Une opération militaire
Quelque part sur un petit bout de terre
Pourquoi partir si loin
Pour lutter contre tous ses maux en isme ?
Pourquoi ne pas rester dans le coin
Pour se battre pour autre chose que ses mots en isme ?
Liberté
Égalité
Fraternité
N’est-ce-pas là notre seule vérité ?

Et si le isme veut bien nous accompagner
Qu’il marche à nos côtés cet optimisme
Laissant loin derrière lui son pessimisme
Ce soi-disant amoureux qu’il venait de quitter

La vie à deux peut être une merveilleuse réalité
Une belle humanité
Une douce féminité
Une sincère complémentarité

Qu’il semble parfois loin le temps de l’authenticité

Comments Pas de commentaire »

epingleCe matin, je me suis réveillé de bonne humeur. Oui je sais, il était temps ! Marcel Proust traîne toujours dans le coin mais d’une certaine façon je l’ai envoyé s’endormir un peu. Dans son coin justement.

Ce matin j’avais ouvert Alain et ses Propos sur le bonheur de ces années 1920 qui ont loin d’avoir un siècle de retard, bien au contraire ! Et notamment le début du dernier texte qui clôt l’ouvrage, intitulé Il faut jurer et qui débute ainsi :

Le pessimisme est d’humeur ; l’optimisme est de volonté.

Je repensais alors au premier texte qui ouvre ce même ouvrage et nommé Bucéphale. Le voici :

Lorsqu’un petit enfant crie et ne veut pas être consolé, la nourrice fait souvent les plus ingénieuses suppositions concernant ce jeune caractère et ce qui lui plaît et déplaît ; appelant même l’hérédité au secours, elle reconnaît déjà le père dans le fils ; ces essais de psychologie se prolongent jusqu’à ce que la nourrice ait découvert l’épingle, cause réelle de tout.

Lorsque Bucéphale, cheval illustre, fut présenté au jeune Alexandre, aucun écuyer ne pouvait se maintenir sur cet animal redoutable. Sur quoi un homme vulgaire aurait dit : « Voilà un cheval méchant. » Alexandre cependant cherchait l’épingle, et la trouva bientôt, remarquant que Bucéphale avait terriblement peur de sa propre ombre ; et comme la peur faisait sauter l’ombre aussi, cela n’avait point de fin. Mais il tourna le nez de Bucéphale vers le soleil, et, le maintenant dans cette direction, il put le rassurer et le fatiguer. Ainsi l’élève d’Aristote savait déjà que nous n’avons aucune puissance sur les passions tant que nous n’en connaissons pas les vraies causes.

Bien des hommes ont réfuté la peur, et par fortes raisons ; mais celui qui a peur n’écoute point les raisons ; il écoute les battements de son cœur et les vagues du sang. Le pédant raisonne du danger à la peur ; l’homme passionné raisonne de la peur au danger ; tous les deux veulent être raisonnables, et tous les deux se trompent ; mais le pédant se trompe deux fois ; il ignore la vraie cause et il ne comprend pas l’erreur de l’autre. Un homme qui a peur invente quelque danger, afin d’expliquer cette peur réelle et amplement constatée. Or la moindre surprise fait peur, sans aucun danger, par exemple un coup de pistolet fort près, et que l’on n’attend point, ou seulement la présence de quelqu’un que l’on n’attend point. Masséna eut peur d’une statue dans un escalier mal éclairé, et s’enfuit à toutes jambes.

L’impatience d’un homme et son humeur viennent quelquefois de ce qu’il est resté trop longtemps debout ; ne raisonnez point contre son humeur, mais offrez-lui un siège. Talleyrand, disant que les manières sont tout, a dit plus qu’il ne croyait dire. Par le souci de ne pas incommoder, il cherchait l’épingle et finissait par la trouver. Tous ces diplomates présentement ont quelque épingle mal placée dans leur maillot, d’où les complications européennes ; et chacun sait qu’un enfant qui crie fait crier les autres ; bien pis, l’on crie de crier. Les nourrices, par un mouvement qui est de métier, mettent l’enfant sur le ventre ; ce sont d’autres mouvements aussitôt et un autre régime ; voilà un art de persuader qui ne vise point trop haut. Les maux de l’an quatorze vinrent, à ce que je crois, de ce que les hommes importants furent tous surpris ; d’où ils eurent peur. Quand un homme a peur la colère n’est pas loin ; l’irritation suit l’excitation. Ce n’est pas une circonstance favorable lorsqu’un homme est brusquement rappelé de son loisir et de son repos ; il se change souvent et se change trop. Comme un homme réveillé par surprise ; il se réveille trop. Mais ne dites jamais que les hommes sont méchants ; ne dites jamais qu’ils ont tel caractère. Cherchez l’épingle.

J’espère sincèrement que je ne l’ai pas perdu dans une botte de foin…

Comments Pas de commentaire »

Ghetto de KutnoLe 16 avril 1942, Arthur Bloch est assassiné à Payerne en Suisse parce qu’il était Juif. Jacques Chessex, l’écrivain suisse (lauréat du prix Goncourt 1973 avec l’Ogre) publiait en 2009, peu avant sa mort, Un Juif pour l’exemple, roman qui retrace de façon compacte et pesante les terribles évènements de cette époque si sombre. Atmosphère de fin du monde. Sans rédempteur ni rédemption.

Chessex termine ainsi son récit :

Il arrive que le vieil écrivain qui a assisté à cette histoire quand il était jeune garçon, parfois se réveille en pleine nuit hantée et blessée. Et croit alors qu’il est l’enfant qu’il fut autrefois, et qui questionnait les siens. Il demandait où était l’homme qu’on avait assassiné et coupé en morceaux près de chez lui. Il demandait s’il reviendrait. Et quel accueil on lui ferait.
 – Est-il vrai ce soir qu’il erre ?
 – Tu veux parler d’Arthur Bloch, lui répondait-on très bas. Arthur Bloch, on en parle pas. Arthur Bloch, c’était avant. Histoire ancienne. histoire morte.

Mais une voix ne se tait pas dans le songe du vieil homme-enfant.
 – Donc c’est avant ? Et c’est maintenant ?
Arthur Bloch, le Juif errant, parce qu’il n’a pas de repos sous la dalle du Gott weiss warum. A cette heure Arthur Bloch qui sait, du Dieu absolu qui sait, alors que nous ne savons pas. Arthur Bloch du verrou noir sous la neige. Ou sous la cendre du temps. Par l’injure, le mépris, les chambres à gaz, la croix gammée, la désolation des collines d’Auschwitz et de Payerne, la honte nazie à Treblinka et dans les bourgs porcins de la Broye. Tout est plaie. Tout est Golgotah. Et la rédemption est si loin. Mais y-a-t-il une résurrection ? Pitié, Dieu, par la rose du ventre ouvert. Pitié par la couronne d’épines et les barbelés des camps. Aie pitié, Seigneur, de nos crimes. Seigneur, aie pitié de nous.

La Mort reste toujours au contact de La Vie, et si elle a abandonné le IIIème Reich à son sort, n’était-ce pas pour aller renaître, un peu plus loin, avec une nouvelle vigueur ? Serions-nous alors de pauvres observateurs de l’Histoire ? Serions-nous simplement là pour regarder se dérouler ou s’enrouler cette monstrueuse pelote de haine ? Avions-nous besoin, au départ, de regarder cette petite pelote de laine et de commencer à la dérouler, d’une façon que nous croyions innocente ? Avions-nous besoin de regarder cette petite note de bas de page du récit de Jacques Chessex qui indique, à propos d’un des meurtriers d’Arthur Bloch :

A Genève Fernand Ischi, ouvrier non qualifié au garage familial, réparateur épisodique de bicyclettes et de motos, crève-la-faim exilé de sa ville natale, a suivi le chef nazi Georges Oltramare dans ses meetings et en est revenu envoûté.(Par la suite, expatrié en France occupée entre 1941 et 1944, Georges Oltramare fut speaker et animateur à Radio-Paris contrôlée par les nazis. Il y tenait chronique sous le nom de Dieudonné.)
Page 26, Éditions Grasset

Pourquoi cette soudaine mise en regard d’un simple pseudonyme qui remonte à un Paris occupé avec ce même pseudonyme utilisé de nos jours par un personnage pour le moins ambigu ? Et pourquoi avoir été creuser le passé de Georges Oltramare, dont on apprend qu’il deviendra dans les années cinquante responsable de l’émetteur « La Voix des Arabes » au Caire ? Comment se défaire de cette sensation, de ce malaise permanent qui ne peut qu’aller en grandissant en nous replongeant dans l’Égypte de Nasser et sa volonté affirmée de détruire Israël. Comment ne pas nous projeter alors dans le monde d’aujourd’hui où il est possible d’assister à une énorme manifestation appelant à détruire tout une nation dans la joie et la bonne humeur, ou tout du moins décrite comme telle : aux alentours régnait une ambiance de kermesse, avec de nombreux étals de nourriture et des vendeurs de boisson ambulants qui parcouraient la foule.

Que ne se sera-t-il pas passé si nous n’avions pas eu notre regard attiré par l’apparition de cette petite note de bas de page ? Devons-nous fermer les yeux ? Est-ce vraiment les garder ouverts que de rester focaliser sur ce que Hannah Arendt appelle si justement et terriblement la banalité du mal. Ne devons-nous pas également apporter ce supplément d’âme et d’amour qui manque cruellement parfois à ce monde que nous semblons si bien comprendre ? Trop bien comprendre ?

Pourquoi, alors que le judaïsme arrive à être à la fois Joseph et Juda dans cette unique complémentarité qui unira au final, d’un côté celui qui œuvre dans la lumière, et de l’autre celui œuvre dans l’ombre ; alors que Tout est Un et que Un est Tout, à l’image du Saint-Béni-Soit-Il ; pourquoi ce rejet presque systématique des Nations ? Pourquoi ce :

‘Tes serviteurs se sont adonnés au bétail depuis leur jeunesse jusqu’à présent et nous et nos pères.’ C’est afin que vous demeuriez dans la province de Gessen, car les Égyptiens ont en horreur tout pasteur de menu bétail. »
Genèse, XLVI

Quel cruel parallèle de constater qu’Arthur Bloch, ce Juif pour l’exemple, était marchand de bétail. N’y a vraiment-t-il rien de nouveau sous le soleil depuis l’Égypte des Pharaons et ce passé si proche, ce passé si présent parce que ce présent serait en train de rejouer le passé ?

La Genèse est proche de s’achever. La famille de Jacob est enfin au grand complet, rassemblée, mais ne semble pas encore assemblée au milieu des autres Nations. A moins que cela soit aux autres Nations finalement de s’approcher. Vayhigach, « il s’approcha ». Mais qui ? L’un ? L’autre ? Les deux ?
Après la fin du monde viendra certainement le temps des questions.
Le temps des réponses ? Plus tard, beaucoup plus tard…

Note : La photo qui accompagne cet article est issu de clichés réalisés par Hugo Jaeger, familier d’Hitler. Ces clichés, une trentaine, ont été pris entre la fin de l’année 1939, peu après l’invasion de la Pologne par les nazis, et 1940, dans le ghetto de Kutno, une ville se trouvant à une cinquantaine de kilomètres de Lodz. Le ghetto, situé sur le terrain d’une ancienne sucrerie, comptera 8000 juifs et sera liquidé en 1942. Ses rares survivants seront exterminés dans le camp de Chelmno.

Comments Pas de commentaire »

Cycles et courbes

 En 1862, le Docteur Clément Juglar (1819-1905), médecin et économiste français, publie Des crises commerciales et de leur retour périodique en France, en Angleterre et aux États-Unis dans lequel il met en relief l’existence d’un cycle économique d’une durée d’environ de 8 à 10 ans au cours duquel le cycle se caractérise par une période d’expansion, une crise puis une liquidation. Clément Juglar est considéré comme le premier économiste à s’intéresser aux cycles économiques.

Au cours du 20ème siècle, un autre économiste, l’Américain Alvin Hansen confirmera les travaux de Juglar dans Business cycles and national income publié en 1951, ouvrage qui en reprenant de nombreux travaux effectués précédemment par l’auteur lui-même, mettra en valeur douze cycles de type Juglar entre 1837 et 1937 aux États-Unis.

Plus récemment encore, en 2010, une étude utilisant la technique de l’analyse spectrale issue de la physique, et intitulée A Spectral Analysis of World GDP Dynamics semble confirmer la présence de cycles Juglar (entre autres) dans la dynamique de la « richesse mondiale », abordée par l’angle du Produit Intérieur Brut.

Sans entrer dans le détail, souvenons-nous également des dates suivantes en France qui semblent correspondre aux « moments de crise » des cycles Juglar :

1973 – premier choc pétrolier
1983 – Troisième dévaluation du Franc et politique d’austérité
1993 – Fin du Système Monétaire Européen
2001 – Dégonflement de la bulle internet
2008 – 2009 – Crise financière (Lehman Brothers) suivie par une crise économique.

Il semble bien que les travaux menés par Clément Juglar aient été également confirmés dans la période récente.

En conclusion de son ouvrage, Clément Juglar écrivait également ceci :

Arrivé au terme de cette étude, on ne peut s’empêcher de remarquer la succession régulière des périodes heureuses et malheureuses, traversées par la population française depuis le commencement de ce siècle, tantôt s’élevant à un degré de prospérité inouï pour être précipitée dans les abîmes des révolutions, tant sortant de ces abîmes pour atteindre un développement industriel et un accroissement de richesses inespérés.

Les moyens si simples employés par la Providence pour produire de si grands résultats confondent l’imagination, quand on compare la grandeur des effets à la petitesse des causes.

Une insuffisance de la récolte, augmentant les embarras du commerce et de l’industrie à la suite de l’exagération et de l’impulsion qui leur avaient été données, détermine une crise souvent suivie d’une révolution, et terminée par une guerre générale ou une grande épidémie. Tout s’arrête pour un temps, le corps social paraît paralysé, mais ce n’est qu’une torpeur passagère, prélude de plus belles destinées. En un mot, c’est une liquidation générale. Il ne faut donc jamais désespérer ni trop espérer de son pays, se rappelant sans cesse que la plus grande prospérité et la plus grande misère sont sœurs, et se succèdent toujours. C’est ce que nous voulions montrer par ce travail, heureux si nous avons laissé entrevoir notre but.

Arrêtons-nous un instant sur la phrase suivante :

Il ne faut donc jamais désespérer ni trop espérer de son pays, se rappelant sans cesse que la plus grande prospérité et la plus grande misère sont sœurs, et se succèdent toujours.

Et procédons maintenant à un léger retour en arrière :

Alors Pharaon parla ainsi à Joseph : « Dans mon songe, je me tenais au bord du fleuve. Et voici que du fleuve sortirent sept vaches grasses et de belle taille, qui vinrent paître dans l’herbage ; puis sept autres vaches les suivirent, maigres, d’apparence fort chétive et toutes décharnées : je n’en ai point vu d’aussi misérables dans tout le pays d’Égypte. Ces vaches maigres et chétives dévorèrent les sept premières vaches, les grasses. Celles ci donc passèrent dans leur corps, mais on ne se serait pas douté qu’elles y eussent passé : elles étaient chétives comme auparavant. Je m’éveillai.
Genèse, XL, 17 – 21

Nous sommes donc en Égypte il y a quelques milliers d’années. Joseph a été sorti de sa prison afin d’interpréter les rêves (n’oublions pas le deuxième rêve des épis de blé) de Pharaon, rêves que les plus grands Sages du pays de Pharaon semblent bien incapables d’interpréter. Joseph interprète alors les deux rêves comme signifiant que sept années d’abondance, représentées par les vaches grasses et les épis fournis, seront suivies de sept années de famine, représentées par les vaches maigres et les épis chétifs.

Chacun d’entre nous, en prenant le temps de la réflexion, aurait certainement été amené à interpréter ces rêves d’une façon relativement équivalente à celle de Joseph. Il semble ainsi plus que probable que les Sages de l’Égypte sont arrivés à cette même conclusion, à savoir qu’à sept années d’abondance succèderont sept années de disette. Pourtant, ils ne l’ont pas validé.

A la fin de son ouvrage, Clément Juglar allait un peu plus loin et validait, d’une certaine façon, une interprétation équivalente aux rêves de Pharaon : Il ne faut donc jamais désespérer ni trop espérer de son pays, se rappelant sans cesse que la plus grande prospérité et la plus grande misère sont sœurs, et se succèdent toujours.

Joseph, de son côté,  ne s’arrête pas en si bon chemin et donne alors à Pharaon comme conseil de trouver un homme capable de gérer cette situation en imposant un rationnement pendant les années d’abondance qui permettra d’éviter la famine à venir. Pharaon, impressionné par la sagesse de Joseph, décide de le nommer vice-roi d’Égypte afin qu’il puisse gérer cette situation qui devait effectivement survenir peu de temps après.

Quel détail avait donc pu échapper aux Sages de la grande Égypte ?

Au cours d’un discours de Chabbat en 1973, le Rabbi de Loubavitch, en prenant appui sur un commentaire de Rachi (Troyes, Xiè siècle), donna l’explication suivante :

Les experts en rêves égyptiens avaient en réalité imaginé l’interprétation de Joseph, soit que sept années de famine succéderaient à sept années d’abondance. Mais ils l’avaient rejetée parce qu’elle ne tenait pas compte d’un détail important dans le rêve.

Dans le premier rêve de Pharaon, il avait vu comment les sept vaches laides et décharnées qui suivaient les sept vaches grasses “se tenaient près des autres vaches [grasses] sur la rive du fleuve”. En d’autres termes, c’était un moment au cours duquel les deux groupes de vaches existaient ensemble et c’est seulement par la suite que les vaches maigres commencèrent à dévorer les grasses. C’est ce détail du rêve qui poussa les interprètes du Pharaon à repousser l’interprétation que Joseph allait par la suite proposer, et les obligea à offrir une série de décodages farfelus. Car comment était-il possible que l’abondance et la famine coexistent?

Et c’est ici que s’exerça le génie de Joseph. Quand il commença à dire à Pharaon de se préparer aux années de famine, il ne lui offrit pas un conseil, qui aurait été malvenu, sur la façon de gérer son pays. Mais ce conseil faisait partie de l’interprétation des rêves elle-même.

Joseph avait compris que la présence de toutes les vaches, les grasses et les maigres, contenait la solution pour la famine menaçante. Durant les années d’abondance, l’Égypte devait “vivre” avec les années de famine, comme si elles étaient actuelles. Pendant la période de jouissance des années fastes, l’Égypte devait déjà imaginer la réalité de la future famine et chaque jour engranger de la nourriture. Les sept vaches maigres devaient être également présentes et vivantes dans l’esprit des gens et dans leur comportement pendant la période de richesse. Et en conséquence, si ce système était implanté en Égypte, la nation continuerait à jouir de l’abondance, même pendant les années de famine. C’est ainsi que toutes les vaches allaient coexister.

C’est cette version qui intéressa tant Pharaon dans l’interprétation de Joseph. Pour commencer, Pharaon fut frappé par l’ingéniosité de Joseph qui prenait en compte le détail qui avait échappé à tous. Mais ce qui l’impressionna encore davantage fut la démonstration que ses rêves, non seulement contenaient la prémonition des futurs évènements mais offraient également les instructions pour y faire face, non seulement les problèmes mais également les solutions.

Il pourra sembler alors étonnant que Clément Juglar ne soit pas allé aussi loin dans sa conclusion, qu’il en soit rester à un ce « Il ne faut donc jamais désespérer ni trop espérer de son pays, se rappelant sans cesse que la plus grande prospérité et la plus grande misère sont sœurs, et se succèdent toujours » finalement bien fataliste. Il est étonnant que, d’une certaine façon, Clément Juglar ait oublié Joseph et sa sagesse de ne jamais séparer les années d’abondance des années de famine.

D’autant plus étonnant si l’on se souvient que Clément Juglar s’appelait Joseph. Joseph Clément Juglar.

Chabbat Shalom
Zévoulon, 29 Kislev 5773

Comments Pas de commentaire »

Jacob envoya des messagers en avant, vers Ésaü son frère, au pays de Séir, dans la campagne d’Édom. Il leur avait donné cet ordre: « Vous parlerez ainsi à mon seigneur, à Ésaü : ‘Ainsi parle ton serviteur Jacob : J’ai séjourné chez Laban et prolongé mon séjour jusqu’à présent. J’ai acquis bœufs et ânes, menu bétail, esclaves mâles et femelles; je l’envoie annoncer à mon seigneur, pour obtenir faveur à ses yeux.’
Genèse, XXXII, 4-6

Ovadia Sforno, commentateur italien du XVIème siècle, commentait également le verset 4 du chapitre XXXIII (« Et Ésaü courut à sa rencontre ») de la façon suivante :

Jacob s’étant abaissé devant Ésaü, celui-ci s’apaisa aussitôt. Suivant nos Sages, cet épisode évoque la malédiction que le prophète Ahiya de Silo prononça contre Israël, en lui disant qu’il deviendrait semblable au roseau qui plie sous le vent. Si les Zélotes de l’époque du Second Temple avaient agi de la même manière, le Temple n’aurait pas été détruit, comme en témoigne Rabbi Yohanane ben Zakaï qui dit (Talmud Guitine 65 B) : « Nos Zélotes ne m’ont pas permis de sortir de la ville afin de me rendre devant Vespasien.»

Mais le roseau qui plie n’a t-il pas, par rapport au chêne, la possibilité de pouvoir se relever encore et toujours au plus fort de la tempête ? Ainsi, Israël, devant l’Ésaü de toutes les Nations, traverserait-il les âges seulement parce qu’il ferait preuve d’humilité et de soumission ?

Dans le même temps, nombreux sont les Sages à désapprouver la conduite de Jacob, notamment le Midrache Beréchit raba (LXXV, 11) :

Au moment où Jacob appelait Ésaü « mon maître », le Saint béni soit-il lui dit : Tu t’es abaissé toi-même en appelant huit fois Ésaü « mon maître ». Par ta vie, Je ferai de huit de ses descendants des rois qui régneront avant les tiens, ainsi qu’il est écrit : « Et voici les rois qui ont régné dans le pays d’Edom avant que règne un roi des enfants d’Israël » (Genèse XXXVI, 31)

Le 29 novembre 1947, la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations Unies recommandait le partage de la Palestine mandataire en un État juif, un État arabe et une zone «sous régime international particulier». Cette résolution jamais appliquée était adoptée par 33 voix (dont les États-Unis et l’URSS), contre 13 voix opposées et 10 absentions. Le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclamait l’indépendance de l’État d’Israël et Israël entrait alors dans le concert des Nations. Depuis ce jour, Israël ne devait plus que rarement baisser la tête. Il est sans doute assez vrai de dire que depuis ce jour, Israël tient à garder la tête haute et que depuis ce jour, Israël s’est installée et est devenu une belle Nation.

Or, Joseph était beau de taille et beau de visage. Il arriva, après ces faits, que la femme de son maître jeta les yeux sur Joseph.
Genèse, XXXIX, 6-7

Il serait sans doute trop simpliste de croire que la femme de Putiphar s’intéresse à Joseph pour sa beauté dans une relation de cause à effet. En effet, comme le résume Nehama Leibowitz (en méditant la Sidra Berechit) :

Ainsi Joseph s’était laissé séduire par la « dolce vita », par cette Égypte cultivée, opulente, regorgeant de luxe, mais aussi de luxure. Il s’était laissé séduire par cette « grâce » qu’il avait trouvée aux yeux de ses maîtres, par cette « faveur » qu’ils lui témoignaient. Le prestige de ce pouvoir illusoire qui lui avait été confié l’avait aveuglé, et il avait oublié sa condition d’esclave, d’étranger, l’opposition irréductible qui doit dresser un homme libre contre la servitude, un fils de Jacob, porteur de la mission confiée à Abraham, contre l’Égypte et ses abominations. Il avait commencé à se rapprocher de ses maîtres, de ceux dont il sera dit plus tard, pour toutes les générations d’Israël :

Selon les pratiques du pays d’Égypte, où vous avez demeuré, vous n’agirez pas…
Et vous ne suivrez pas leurs lois (Lévitique XVIII, 3)

Le peuple Juif est aujourd’hui chez lui en Israël. Le peuple Juif en Diaspora a également les yeux tournés vers Israël et Jérusalem. Mais comment ne pas penser qu’il peut aussi se trouver en «Égypte» au milieu de toutes les autres Nations quand la cession récente de l’Organisation des Nations Unies du 29 novembre 2012 (quelle curieuse coïncidence dans les dates) a aboutit à reconnaître la Palestine comme État observateur, avec 138 voix pour, 9 contre et 41 abstentions. Et reconnaître la Palestine telle qu’elle se présente aujourd’hui, c’est reconnaître les textes fondateurs qui régissent ses représentants que sont le Fatah et le Hamas dont certains articles ne peuvent être passés sous silence :


Extraits de la charte nationale palestinienne (version de 1968) 

Article 19 : Le partage de la Palestine en 1947 et l’établissement de l’État d’Israël sont entièrement illégaux, quel que soit le temps écoulé depuis lors, parce qu’ils sont contraires à la volonté du peuple palestinien et à son droit naturel sur sa patrie et en contradiction avec les principes contenus dans la charte des Nations unies, particulièrement en ce qui concerne le droit à l’autodétermination.

Article 20 : La déclaration Balfour, le mandat sur la Palestine et tout ce qui en découle sont nuls et non avenus. Les prétentions fondées sur les liens historiques et religieux des Juifs avec la Palestine sont incompatibles avec les faits historiques et avec une juste conception des éléments constitutifs d’un État. Le judaïsme, étant une religion, ne saurait constituer une nationalité indépendante. De même, les Juifs ne forment pas une nation unique dotée d’une identité propre, mais ils sont citoyens des États auxquels ils appartiennent.

Article 21 : S’exprimant par révolution armée palestinienne, le peuple arabe palestinien rejette toute solution de remplacement à la libération intégrale de la Palestine et toute proposition visant à la liquidation du problème palestinien ou à son internationalisation.

Article 22 : Le sionisme est un mouvement politique organiquement lié à l’impérialisme international et opposé à toute action de libération et à tout mouvement progressiste dans le monde. Il est raciste et fanatique par nature, agressif, expansionnisme et colonial dans ses buts, et fasciste par ses méthodes, Israël est l’instrument du mouvement sioniste et la base géographique de l’impérialisme mondial, stratégiquement placé au cœur même de la patrie arabe afin de combattre les espoirs de la nation arabe pour sa libération, son union et son progrès. Israël est une source constante de menaces vis-à-vis de la paix au Proche-Orient et dans le monde entier. Étant donné que la libération de la Palestine éliminera la présence sionisme et impérialiste et contribuera à l’instauration de la paix au Proche-Orient, le peuple palestinien recherche l’appui de toutes les forces progressistes et pacifiques du monde et les invite toutes instamment, quelles que soient leurs affiliations et leurs croyances, à offrir aide et appui au peuple palestinien dans sa juste lutte pour la libération de sa patrie.

Extraits de la charte du Hamas (18 août 1988)

La société musulmane est une société solidaire. L’Apôtre de Dieu -que Dieu lui donne bénédiction et paix- a dit : « Heureux le peuple des Ach’arites qui, lorsqu’ils connaissaient des difficultés au campement comme lors de la transhu­mance, rassemblaient tout ce qu’ils avaient et le partageaient avec équité ».

C’est cet esprit islamique qui doit prévaloir dans toute société musulmane. La plongée adoucissante dans l’esprit is­lamique constitue une priorité pour la société qui affronte un ennemi à la cruauté nazie dans ses pratiques, un ennemi qui ne fait aucune distinction entre l’homme et la femme, le vieillard et le jeune. Notre ennemi a adopté les châtiments collectifs pour pratiques courantes ; il prive les gens de leurs pa­tries et de leurs propriétés, il les pourchasse jusque dans leur exode et leurs lieux de rassemblement ; parmi ses autres pratiques figurent également la fracture des os, l’ouverture du feu sur les femmes, les enfants et les vieillards, avec ou sans raison, la création de centres de détention pour y jeter des milliers d’hommes dans des conditions inhumaines. Et tout cela, sans parler de la destruction des maisons, la multiplication des orphelins, la prononciation de jugements iniques à l’encontre de milliers de jeunes condamnés à passer la fleur de leur âge à l’ombre des pri­sons.

Le nazisme des Juifs vise également les femmes et les enfants ; ils terrorisent l’ensemble de la population, s’attaquent au gagne-pain des gens, pillent leurs biens et menacent leur honneur. Par leurs actes monstrueux, ils se comportent avec les gens comme les pires criminels de guerre. Le ban­nissement loin de la patrie constitue l’une des formes du meurtre.

[24]

Les forces qui soutiennent l’ennemi :

Article vingt-deuxième :

Depuis longtemps déjà, considérant les causes agissantes sur le cours des choses, les ennemis ont dressé des plans et les ont adoptés pour parvenir là où ils sont arrivés actuellement. Ils ont travaillé à rassembler des fortunes matérielles considé­rables et dont l’influence est grande qu’ils ont affectées à la réalisation de leur rêve. Grâce à l’argent, ils règnent sur les médias mondiaux, les agences d’informations, la presse, les maisons d’édition, les radios, etc. Grâce à l’argent, ils ont fait éclater des révolutions dans différentes régions du monde pour réaliser leurs intérêts et les faire fructifier. Ce sont eux qui étaient derrière la révolution française, la révolution communiste et la plupart des révolutions dont nous avons entendu et entendons parler de-ci de-là. Grâce à l’argent, ils ont créé des organisations secrètes qui étendent leur présence dans toutes les parties du monde pour détruire les sociétés et réaliser les intérêts du sionisme, comme la franc-maçonnerie, les clubs Rotary et Lyons, le B’nai B’rith [Abnâ’ al-’Ahd], etc. Ce sont toutes des organisations qui se livrent à l’espionnage et au sabotage. Grâce à l’argent, ils sont parvenus à prendre le contrôle des Etats colonialistes et ce sont eux qui les ont poussés à coloniser de nombreuses ré­gions pour en exploiter les richesses et y répandre leur cor­ruption.

En ce qui concerne les guerres localisées et mondiales, aucune difficulté à en parler : ce sont eux qui étaient derrière la première guerre mondiale lorsqu’a été prononcée la condamnation de l’Etat du califat islamique. Ils ont amassé des bénéfices matériels considérables et pris le contrôle de nombreuses richesses. Ils ont obtenu [25] la déclaration Balfour et ont jeté les bases de la Société-des-Nations pour gouverner le monde à travers cette organisation. Ce sont eux qui étaient derrière la seconde guerre mondiale qui leur a permis d’amasser d’énormes profits grâce au commerce du matériel de guerre. Ils ont préparé le terrain pour l’établissement de leur Etat et ce sont à leurs instigations qu’ont été créés l’ONU et le Conseil de sécurité pour remplacer la Société-des-Nations afin de gouverner le monde à travers eux.

Qu’une guerre éclate de-ci de-là et c’est leur main qui se trouve derrière.

« Chaque fois qu’ils allument un feu pour la guerre, Dieu l’éteint. Ils s’efforcent à corrompre la terre. Dieu n’aime pas les corrupteurs » (5, 64).

Les forces colonialistes dans l’Occident capitaliste comme dans l’Orient communiste soutiennent l’ennemi de toutes leurs ressources matérielles et humaines. Elles échangent leurs rôles. Le jour où l’islam apparaît, les forces de l’infidélité s’unissent face à lui ; la communauté de l’infidélité est une.

« O vous qui croyez ! N’établissez des liens d’amitié qu’entre vous, les autres ne manqueront pas de vous nuire ; ils veulent votre perte ; la haine se manifeste dans leurs bouches mais ce qui est caché dans leurs coeurs est pire encore. Nous vous avons expliqué les Signes ; si seulement vous compreniez ! » (3, 118).

Et ce n’est pas en vain que le verset s’achève par la parole du Très-Haut : « Si seulement vous compreniez ! »

 

Derrière ces quelques extraits ne voit-on pas toujours planer l’ombre de la femme de Putiphar quand elle désigne ainsi l’ennemi commun :

« Voyez, il nous a amené un homme hébreu pour se rire de nous »
Genèse XXXIX, 14

 

Sans doute le peuple Juif est-il dans une situation encore plus difficile que celle de Joseph en Égypte. Sans doute le peuple Juif hésite-t-il sans cesse à adopter ou non l’attitude de Jacob face à Ésaü. Sans doute la peur qui l’avait peut-être quittée depuis quelques temps est-elle en train de resurgir, que l’on se trouve en terre d’Israël ou non. Et de se sentir isolé comme jamais.

Et c’est dans ces moments difficiles que nous devons alors nous rappeler :

N’aie pas peur, Abraham !
Je suis un bouclier pour toi.
Ta récompense sera très grande.
Genèse XV, 1

Chabbat Shalom
Et paix sur Israël
Zévoulon, 22 Kislev 5773

Comments Pas de commentaire »

Comme tous les matins, le père récitait à voix haute le premier paragraphe du Chéma Israël au plus jeune de ses fils, celui-ci n’étant pas encore en âge de le réciter lui-même à l’unisson avec son père. L’enfant commençait pourtant à prononcer quelques mots, mais pas suffisamment pour pouvoir faire un avec son père dans cette récitation. Bien sûr, l’homme sentait son fils plus proche de lui qu’habituellement pendant ces quelques instants privilégiés, son expression rieuse s’estompant alors pour laisser place à des yeux profondément attentifs qui le regardaient fixement, les enfants n’ayant jamais eu peur de regarder les adultes dans les yeux. Le soir venu, le père transportait délicatement son enfant dans son lit et au lieu du visage attentif du matin, les paupières se faisaient alors lourdes, les yeux de l’enfant se fermaient et la prière du matin se transformait alors en berceuse du soir et gardienne de la nuit.

Pourtant, un soir, alors que le père s’apprêtait à lire le Chéma Israël à son fils, celui resta assis sur son lit, ses yeux ronds grand ouverts. Et ce n’est qu’après avoir longuement fixé les yeux de son père qu’il lui déclara d’un seul trait :

– « Papa, raconte-moi la plus belle histoire que tu connaisses. »

Ne voulant apparaître troublé devant son fils, et ne voulant rompre avec le rite ancestral et familial, le père regarda également longuement son fils en retour et lui répondis gravement :

– « Fils, laisse-moi un peu de temps afin que je puisse réfléchir à la plus belle histoire que je connaisse. » Et de réciter le Chéma Israël, fidèlement à son habitude.

Le père ne ferma pas l’œil de la nuit, tournant sans cesse la question dans sa tête sans trouver l’ombre d’un début de réponse. Les récits hassidiques se mélangeaient les uns aux autres, les plus belles pages du Zohar virevoltaient devant ses yeux fatigués, tandis que les commentaires de Rachi se levaient tels un seul homme face à des Pirke Avot resplendissant de sagesse.

Le lendemain matin, dans un épais brouillard, le père récita tant bien que mal le Chéma Israël à son fils, comme à l’accoutumée. Le soir, l’enfant resta assis quelques instants, en équilibre, les yeux ronds grand ouverts, comme dans l’attente d’une réponse, avant de s’allonger puis de paisiblement fermer les paupières. Cette situation dura six jours, six jours pendant lesquels le père ne trouva pas le repos.

Et puis, le soir du septième jour, au moment où le père couchait son fils, il eut cette révélation et pu commencer enfin son histoire :

– « Au commencement, le Saint béni Soit-il créa le ciel et la terre. »

Comments Pas de commentaire »

Puis une femme dit : Parlez-nous de la Joie et de la Tristesse.
Il répondit :
Votre joie est votre tristesse sans masque.
Et le puits même d’où fusent vos rires fut souvent rempli de vos larmes.
Et comment peut-il en être autrement ?
Plus la tristesse évide l’intérieur de votre être, plus vous pouvez contenir de la joie.
La coupe qui recueille votre vin, n’est-elle pas la coupe même qui fut cuite dans le four du potier ? Et le luth qui apaise votre esprit n’est-il pas du même bois qui fut travaillé au couteau ?
Quand vous êtes joyeux, regardez profondément en votre cœur et vous trouverez que seul ce qui vous a rendu triste vous apporte la joie.
Et quand vous êtes plein de tristesse, regardez de nouveau en votre cœur, et vous verrez qu’en vérité vous pleurez ce qui fut votre délice.
Certains d’entre vous disent : « La joie est plus grande que la tristesse », et d’autres disent : « Non, la tristesse est plus grande ».
Mais je vous le dis, elles sont inséparables.
Ensemble elles viennent, et quand l’une est assise seule avec vous à votre table, souvenez vous que l’autre dort dans votre lit.
En vérité, vous êtes comme une balance suspendue entre votre tristesse et votre joie.
C’est seulement lorsque vous êtes vide que vous êtes immobile et en équilibre.
Lorsque le gardien du trésor vous soulève pour peser son or et son argent, il faut alors que votre joie ou votre tristesse s’élève ou s’abaisse.
Khalil Gibran – Le prophète – La joie et la tristesse

Khalil Gibran est un poète et peintre libanais, né le 6 janvier 1883 à Bcharré (Liban) et mort le 10 avril 1931 à New York. Il a séjourné en Europe et passé la majeure partie de sa vie aux États-Unis. Il était chrétien catholique de rite maronite.

Il nous arrive ainsi parfois de perdre le sourire. De nous sentir décourager. D’un lieu où peuvent jaillir les rires, se sont parfois les larmes qui l’emportent ainsi que le rappelle Khalil Gibran: Et le puits même d’où fusent vos rires fut souvent rempli de vos larmes.

Ce lieu peut être notre monde intérieur, notre maison ou encore notre Terre, notre Eretz Israël.
Le lien avec la paracha Toledot et l’actualité de ses derniers jours se fait, hélas, presque trop naturellement, ainsi qu’il est dit :

Isaac sema dans ce pays-là et recueillit, cette même année, au centuple: tant le Seigneur le bénissait. Cet homme devint grand; puis sa grandeur alla croissant et enfin il fut très grand. Il avait des possessions en menu bétail, des possessions en gros bétail, des cultures considérables et les Philistins le jalousèrent. Tous les puits qu’avaient creusés les serviteurs de son père, du temps de son père Abraham, les Philistins les comblèrent en les remplissant de terre. Abimélec dit à Isaac: « Cesse d’habiter avec nous car tu es trop puissant pour nous. »
Génèse 25, 12

Le 14 mai 1948, après des siècles d’exil, voyait enfin le peuple juif accéder de nouveau à sa source, à ses puits jadis comblés et jalousés. Il pouvait enfin de nouveau creuser dans le désert à la recherche de la rosée ancestrale et ancrer de nouveau ses racines dans la terre de ses ancêtres :

Notre maître nous désignait les murets de pierre sèches, de simples empilements pour lutter contre l’érosion. Il caressait le tronc d’un olivier et nous expliquait le travail secret des racines qui se ramifiaient pour former un immense treillis qui viendrait bloquer chaque atome d’argile à la saison des pluies. Le maître balayait la classe du regard. Nous l’écoutions avec attention. Et nous avions envie de pleurer quand il ajoutait que nous étions pareils aux oliviers. Nos racines nous avaient sauvés de la destruction. Par les livres et les prières, la terre d’Israël était devenue indéracinable de notre pensée.
Chochana Boukhobza – Le troisième jour – Édition folio – p21

En espérant qu’un jour, les livres et les prières suffiront. En espérant qu’un jour, les larmes d’émotion suffiront. En espérant qu’un jour nous n’aurons plus besoin du son du canon et des larmes de tristesse qui en découlent. En espérant qu’un jour seules les larmes de joie rempliront nos puits.

Chabat Shalom
Zévoulon, 2 Kislev 5773

Comments Pas de commentaire »

Il ne faut plus dire : un homme et une femme.

Il faut dire : euh…
Il faut dire quoi déjà. Non parce que moi, cela me semble quand même un peu compliqué ces nouvelles notions. Je suis resté assez basic instinct. Vous voyez le genre je suppose ? Mais si, le genre de sujets dont on discute dans les salons bon chic bon genre.

Il existe ainsi des endroits sur Terre où l’homme et la femme s’ennuient terriblement. Ils s’ennuient tout simplement parce qu’ils ne sont pas en guerre avec les voisins et les voisines de l’endroit d’à côté. Alors du coup, ils font l’amour. Comme si l’on pouvait faire un sentiment. Et à force de faire l’amour, ils en oublient de s’aimer vraiment. Car à trop vouloir en faire…

Bon, je vous laisse, je dois aller casser la gueule à mon voisin. Ou à ma voisine, on verra bien…

Comments Pas de commentaire »

Nicole KRAUSS
La grande maison – 2011

Une maison, c’est comme un puzzle. Cela comporte des pièces. Plusieurs pièces. Parfois beaucoup de pièces. Et des portes, beaucoup de portes : dix, vingt, trente, quarante, et plus encore. Le tout sera de les entrouvrir patiemment afin de découvrir ce qui finalement, se cache derrière chacune d’entre elles.
Après l’histoire de l’amour en 2006 où l’on se souviendra notamment de Bird et de son introspection intérieure au « royaume des 36 justes », les Tsadikim Nistarim, Nicole Krauss nous emmène dans les dédales de sa grande maison dont on se demande si elle ne comporte pas une cinquantième porte dont l’ouverture grinçante pourra nous projeter dans un abîme de perplexité sans possibilité d’un quelconque retour en arrière.

Après avoir ouvert les quarante neuf premières portes de cette grande maison, on aura pourtant retrouvé de nombreuses fulgurances qui nous aurons entraînées dans la profondeur et la noirceur de l’âme humaine : le terrible monologue intérieur d’un père à son fils, la solitude (et la servitude ?) d’un homme avant, pendant, et après la mort de sa femme inconnue ou encore l’épée de Damoclès du souvenir de la Shoa qui, sous la forme d’un piano, se balance au-dessus de la tête de deux enfants perdus. On aura également retrouvé aussi bien de belles images littéraires sur la difficulté d’écrire que des formules magistralement cinglantes telles que : Crois-tu vraiment que la vie souffrira si tu la renies ? (Points poche. p 261)

Nous fallait-il alors vraiment ouvrir la dernière et cinquantième porte de cette grande maison ?

D’une certaine façon, le judaïsme semblait déjà bien loin.

Le Seder commença tard, après que les parents eurent couché leurs deux jeunes enfants et nous, les invités, au nombre d’environ une quinzaine, bavardions et rions autour de la longue table, à la façon légèrement honteuse et outrageusement enjouée des juifs qui reprennent une tradition dont ils sont assez éloignés pour se sentir gênés, mais pas assez éloignés pour y renoncer. (Points poche. p 295)

D’une certaine façon, Israël semblait déjà loin. Enfin, ressemblait-il tout au plus à l’image d’une femme fuyant l’annonce.

Chaque jour, des fils étaient sacrifiés (Points poche. p 261)

La Vraie Bonté, c’est le nom qu’ils se donnent, ceux qui arrivent avec leurs kippas et leurs gilets jaunes fluorescents, toujours là les premiers pour tenir les mourants qui s’en vont dans un silence abasourdi, pour ramasser l’enfant sans bras ni jambes. La Vraie Bonté, parce que les morts ne peuvent pas remercier pour le service rendu. (Points poche. p 279)

D’une certaine façon, nous savions déjà ce qui se cachait derrière cette dernière et terrible porte : un bureau, un simple bureau qui nous regardait cyniquement et qui nous lançait avec tout le mépris débordant de ses innombrables tiroirs :

Qu’est-ce que l’homme moderne a de plus que les juifs ? ai-je demandé un jour en passant devant toi, le tuyau d’arrosage à la main. Les juifs vivent dans l’aliénation depuis des milliers d’années. Pour l’homme moderne, c’est un passe-temps. (Points poche. p 100)

Une fois ou deux fois par an, j’assistais à des conférences sur le romantisme anglais qui se tenaient dans toute l’Europe, brèves réunions assez proches, émotionnellement, pour les participants, de ce qu’éprouvent les juifs quand ils descendent de l’avion en Israël : le soulagement de se trouver enfin entourés de tous côtés par leurs congénères – le soulagement et l’horreur. (Points poche. p 131)

Peut-être te dis-tu que j’enfonce des portes ouvertes, mais je suis prêt à parier que l’état de non-existence n’est pas un sujet auquel tu réfléchis beaucoup. Il se peut que cela te soit arrivé autrefois, il y a bien longtemps, et s’il est une idée que l’esprit ne peut supporter, c’est celle de son propre anéantissement. Peut-être les boudhistes en sont-ils capables, ou les moines tantriques, mais pas les juifs. les juifs, qui ont toujours donné tant d’importance à la vie, n’ont jamais su que faire de la mort. Demande à un catholique ce qui se passe quand il meurt et il te décrira les cercles de l’enfer, le purgatoire, les limbes, les portes du paradis. Le chrétien a si bien peuplé la mort qu’il peut totalement se dispenser d’enrouler son esprit autour de la fin de son existence. Mais demande à un juif ce qui se passe quand il meurt et tu verras quel est le sort misérable d’un homme resté seul pour tenter de résoudre son problème. D’un homme perdu et désorienté. Qui erre comme un aveugle. Car le juif a beau avoir parlé de tout, investigué, discouru, exprimé ses opinions, discuté, argumenté jusqu’à l’épuisement, grignoté jusqu’au dernier lambeau de viande l’os de chaque interrogation, il est toujours resté largement silencieux sur ce qui se passe quand il meurt. Il consent, tout simplement, à ne pas en discuter. Lui qui, par ailleurs, ne tolère pas la moindre imprécision, accepte de laisser la question la plus importante dans une grisaille nébuleuse et confuse. Tu vois l’ironie de la chose ? Son absurdité ? Quel est l’intérêt d’une religion qui tourne le dos à la question de ce qui se passe quand la vie se termine ? Privé de réponse – privé de réponse et en même temps maudit en tant que peuple qui, depuis des milliers d’années, génère chez les autres une haine infernale – le juif n’a d’autre choix que de vivre chaque jour avec la mort. De vivre avec elle, de construire sa maison dans son ombre et de ne jamais discuter ses conditions. (Points poche. p 245)

Un jour, il faudra dire à ce bureau que le judaïsme est un appel à la vie et que cette vie est éternelle. Que si un juif se meurt à un bout de la Terre, un autre se lève ou se relève à l’autre bout de la Terre. Que si un cycle s’achève, un autre s’apprête à prendre son essor, dans une éternelle continuité plutôt qu’un éternel recommencement.

Un jour, il faudra dire à ce bureau qu’il arrive ainsi que la destinée propre de l’individu ne s’accorde pas totalement avec la destinée de tout un peuple. Moïse lui-même se sera arrêté avant l’entrée en terre promise. Pourtant, Moïse, comme chacun d’entre nous, fait ici partie d’un tout, d’une Alliance, d’un projet unique et commun qui fait que nos regards et nos cœurs (même si nos pieds ne s’y trouvent pas) se tournent invariablement vers cette même terre d’Israël et tout particulièrement Jerusalem.

Un jour, il faudra tenter d’expliquer à ce bureau que l’on peut se sentir à la fois un individu avec sa propre personnalité, se sentir reconnu comme tel, et dans le même temps se sentir appartenir à un même peuple, sans que son identité propre ne s’y trouve diluée, écrasée, oubliée. Au contraire même, une avancée toujours profonde au cœur du judaïsme pourra permettre à chacun d’entre nous de continuer à nous découvrir nous-même.

Un jour, si vous vous asseyez devant ce sinistre bureau et écrivez de nouveau le juif n’a d’autre choix que de vivre chaque jour avec la mort. De vivre avec elle, de construire sa maison dans son ombre et de ne jamais discuter ses conditions, pensez à cette histoire :

Rabbi Eliezer disait : « Fais repentance un jour avant ta mort. »
Ses disciples lui demandèrent : « L’homme sait-il quel jour il mourra ? »
Il leur répondit :
« Et à plus forte raison doit-il faire repentance chaque jour, de crainte qu’il ne meure le lendemain. Et ainsi il se trouvera tous ses jours en repentance. De même que le Saint béni soit-il t’a donné ton âme en toute pureté, toi aussi tu dois la lui rendre en toute pureté. »

Cette histoire nous enseigne alors que non seulement le juif ne vit pas chaque jour avec la mort, mais mieux encore il a constamment un jour d’avance sur cette dernière. Et c’est ainsi que grâce à ce jour d’avance, il pourra partir tranquillement vers la vie éternelle…en refermant doucement la porte derrière lui.

 

 

Comments 2 commentaires »

1 Toute la terre avait une même langue et des paroles semblables. 2 Or, en émigrant de l’Orient, les hommes avaient trouvé une vallée dans le pays de Sennaar, et s’y étaient arrêtés. 3 Ils se dirent l’un à l’autre : « Çà, préparons des briques et cuisons-les au feu. » Et la brique leur tint lieu de pierre, et le bitume de mortier. 4 Ils dirent: « Allons, bâtissons-nous une ville, et une tour dont le sommet atteigne le ciel ; faisons-nous un établissement durable, pour ne pas nous disperser sur toute la face de la terre. » 5 Le Seigneur descendit sur la terre, pour voir la ville et la tour que bâtissaient les fils de l’homme; 6 et il dit: « Voici un peuple uni, tous ayant une même langue. C’est ainsi qu’ils ont pu commencer leur entreprise et dès lors tout ce qu’ils ont projeté leur réussirait également. 7 Or çà, paraissons! Et, ici même, confondons leur langage, de sorte que l’un n’entende pas le langage de l’autre. » 8 Le Seigneur les dispersa donc de ce lieu sur toute la face de la terre, les hommes ayant renoncé à bâtir la ville. 9 C’est pourquoi on la nomma Babel, parce que là le Seigneur confondit le langage de tous les hommes et de là l’Éternel les dispersa sur toute la face de la terre.
Genèse – Chapitre 11 – Traduction du rabbinat

Une nouvelle fois, malgré l’épisode du déluge, les hommes vont désobéir à leur créateur. Alors qu’il est dit précédemment au début de notre paracha : Dieu bénit Noé et ses fils, en leur disant : « Croissez et multipliez, et remplissez la terre! (Gn, 9-1), les hommes se décident pourtant à bâtir une tour afin de ne pas se disperser sur la terre.

Au-delà de ce qui semble une simple désobéissance, arrêtons-nous également un instant sur le verset 4 : et une tour dont le sommet atteigne le ciel.

Cette information supplémentaire semble nous indiquer que l’homme, non content de désobéir à son créateur, ne souhaite pas non plus se contenter de l’alliance que Dieu a établie avec les créatures de la terre, ainsi qu’il est dit :

L’arc étant dans les nuages, je le regarderai et me rappellerai le pacte perpétuel de Dieu avec toutes les créatures vivantes qui sont sur la terre. Dieu dit à Noé: « C’est là le signe de l’alliance que j’ai établie entre moi et toutes les créatures de la terre. » (Gn, 9 – 16,17)

Il est possible d’en déduire que par cette volonté d’atteindre le ciel, les hommes expriment la volonté d’accéder à une connaissance qui leur permettrait d’être « l’égal de Dieu », au risque, pourquoi pas, de se prendre eux-mêmes pour ce qu’ils ne sont pas. L’homme ne risque-t-il pas ainsi de se « brûler les ailes », comme nous l’indique également la mythologie grecque (que les Maccabées me pardonnent) avec Dédale et Icare ?

[217] Le pêcheur qui surprend le poisson au fer de sa ligne tremblante, le berger appuyé sur sa houlette, et le laboureur sur sa charrue, en voyant des mortels voler au-dessus de leurs têtes, s’étonnent d’un tel prodige, et les prennent pour des dieux. Déjà ils avaient laissé à gauche Samos, consacrée à Junon ; derrière eux étaient Délos et Paros. Ils se trouvaient à la droite de Lébynthos et de Calymné, en miel si fertile, lorsque le jeune Icare, devenu trop imprudent dans ce vol qui plaît à son audace, veut s’élever jusqu’au cieux, abandonne son guide, et prend plus haut son essor. Les feux du soleil amollissent la cire de ses ailes ; elle fond dans les airs ; il agite, mais en vain, ses bras, qui, dépouillés du plumage propice, ne le soutiennent plus. Pâle et tremblant, il appelle son père, et tombe dans la mer, qui reçoit et conserve son nom.
Dédale et Icare (VIII, 183-235) – Ovide – Les Métamorphoses – VIII

Comme si s’approcher de « La Vérité absolue » ne pouvait conduire l’homme qu’à sa perte !

Dans notre rapport à l’humain pourtant, la recherche de la vérité ne saurait être vue négativement. Bien au contraire. Ainsi, la sentence 18 du premier chapitre des Pirké Avot de nous rappeler :

Rabbi Chimôn, fils de Gamliel, disait : « par trois choses le monde subsiste : le jugement, la vérité et la concorde, ainsi qu’il est dit : ‘‘C’est avec vérité, justice et paix que vous jugerez à vos portes’’ (Zacharie 8,16). »

Mais dans notre rapport au divin, pourquoi tant d’avertissements nous sont-ils donnés ? Pourquoi un tel rappel avec cette tour de Babel, qui semble indiquer que l’homme, même après l’arbre de la science du bien et du mal, n’a toujours pas compris la leçon ?

Peut-être parce qu’il est nécessaire de s’interroger un peu plus profondément. Sans doute est-ce le moment d’ouvrir, et cela paraitra sûrement paradoxal au premier abord, la cinquantième porte, celle du récit hassidique du même nom tel que le rapporte Martin Buber :

La Cinquantième Porte
Un disciple de Rabbi Baroukh, sans en rien dire à son maître, s’était pris à méditer sur l’Essence de Dieu ; et il s’était tant avancé dans ses pensées qu’un tourbillon de doute l’avait emporté vertigineusement, au point que les choses les plus assurées lui devenaient incertaines. Ayant constaté que le jeune étudiant ne venait plus le trouver selon son habitude, Rabbi Baroukh s’en fut à la ville où il demeurait. Il entra tout de go dans la chambre du jeune homme et lui dit : « Je connais ce qu’il y a de secrètement caché dans ton cœur : tu as passé les Cinquante Portes l’une après l’autre. On se pose une question, qu’on creuse et recreuse jusqu’à la réponse : et la première porte s’ouvre… sur une nouvelle question. Et de nouveau tu la creuses et l’approfondis, pour finalement trouver la solution et ouvrir la deuxième porte… qui s’ouvre sur une nouvelle question. Et ainsi de suite, encore et encore, toujours de plus en plus profondément… jusqu’à ce que tu finisses par te jeter sur la Cinquantième Porte, laquelle s’ouvre grande, béante – sur la question à laquelle aucun homme ne sait répondre ; car si jamais quelqu’un le savait, il cesserait d’être libre et le choix ne lui serait plus laissé. Si tu te risques néanmoins plus avant, te voilà précipité dans l’Abîme ! – Faudra-t-il donc que je refasse tout le chemin en arrière jusqu’au commencement ? » demanda le disciple. « Non, tu ne te retourneras pas, tu ne reculeras pas en revenant sur toi-même : c’est au-delà de la dernière porte que tu te trouveras, car tu te retrouveras dans la Foi. »

Ainsi, sur l’Essence de Dieu, si l’homme accédait à cette connaissance, il cesserait d’être libre et le choix ne lui serait plus laissé.

Et c’est d’ailleurs de façon assez semblable que s’achève le texte la paracha Noah :
[…]le Seigneur confondit le langage de tous les hommes et de là l’Éternel les dispersa sur toute la face de la terre. (Gn 11-9)

Alors que les hommes avaient, en pleine conscience, la possibilité de remplir la terre, ceux-ci en furent réduits à être arbitrairement dispersés sur celle-ci.

La liberté n’est donc pas à un appel à faire ce qu’il nous plait.
La liberté est un appel, à travers notre compréhension du monde, à travers les enseignements qui parcourent la Torah puis prolongés par nos Sages à nous faire prendre pleinement conscience de notre libre-arbitre et par-là même de notre place privilégiée d’être humain parmi les créatures de la terre.

Car comme le rappelle Abraham Hescher dans son magnifique ouvrage Les bâtisseurs du temps :

Les hommes qui ignorent la liberté sont horrifiés à l’idée qu’ils pourraient accepter une discipline spirituelle. Ne distinguant pas le contrôle de soi de la tyrannie extérieure, ils préfèrent souffrir plutôt que de se soumettre à une autorité spirituelle. Seul l’homme libre, prêt à renoncer à ses caprices, ne confond pas maîtrise de soi et abdication.
Abraham Hescher – Les bâtisseurs du temps – (Éditions de Minuit – Collection aleph – p 52)

N’abdiquons jamais

Comments Pas de commentaire »

Les enquêtes ont une valeur inestimable. Il est simplement dommage que nous nous focalisions seulement sur les résultats qui en découlent. En effet, et cela pourra paraître paradoxal mais l’on tire souvent beaucoup plus d’enseignements en étudiant non pas les réponses mais les questions qui sont posées.

Le journal Le Parisien titre à la une de son édition francilienne du 10 octobre 2012 :

Immigration – intégration – L’étude qui tord le cou aux clichés.
À 90%, les enfants ou petits-enfants d’immigrés affirment se sentir français, selon une étude de l’Insee menée en Île-de-France.

En reprenant l’article dans le texte, il me semble que l’article du Parisien fait référence au dernier paragraphe de l’article, à savoir :

36 % des immigrés franciliens ont acquis la nationalité française, pourtant 60 % déclarent se sentir Français. Bien sûr, ce sentiment est d’autant plus fort que les immigrés ont acquis la nationalité française : 83 % des immigrés ayant été naturalisés ont le sentiment d’être Français. Pour autant, 50 % des étrangers partagent également ce sentiment.

Je passerai sous silence l’arrondi à la dizaine très supérieure du Parisien qui fait qu’un 83% devient un 90%. Mes lointains cours de mathématiques m’ont laissé comme souvenir qu’il convenait d’arrondir à la dizaine la plus proche. Mais ce n’est qu’un détail de 10 points et là n’est pas le sujet finalement.

Je souhaitais revenir sur la phrase suivante de l’article : 83 % des immigrés ayant été naturalisés ont le sentiment d’être Français.

Pour tenter d’entreprendre sans risquer la chute la démarche la plus rigoureuse qui soit, il convient préalablement de remonter aux questions qui auront pu permettre de formuler une telle réponse et d’en définir les termes employés.

La question posée en personnes enquêtées se trouve à la page 53 du questionnaire :

Dites si vous êtes tout à fait d’accord, plutôt d’accord, plutôt pas d’accord ou pas du tout d’accord avec les propositions suivantes :
je me sens français

Commençons donc par le verbe pronominal : se sentir

Je souhaitais prendre la définition de l’Académie française mais l’avancement de la mise à jour du dictionnaire me privant de la lettre S, je dois malheureusement m’en remettre à d’autres sources.
J’aurais préféré prendre la définition du Robert, mais pour une raison que j’ignore, le Larousse semble plus facilement faire l’unanimité.

Se sentir : Avoir conscience d’être dans tel ou tel état, d’éprouver tel ou tel changement : Se sentir triste. Je me sens renaître.
Source : Larousse

L’enquête, dans sa question, utilise l’adjectif « français ». L’Académie française ayant travaillée sur la lettre F, nous pouvons y faire référence et sont mis en gras les termes qui semblent importants et nécessaires quant à la bonne compréhension du texte :

FRANÇAIS, -AISE adj. et n. Xe siècle, franceis. Dérivé de France, issu du bas latin Francia, « pays des Francs ».
I. Adj. Relatif à la France. Le peuple français. La nation française. La Révolution française. La République française. La nationalité française. Le drapeau français. La langue française. La littérature, la peinture française. L’esprit français. L’Académie française. La Comédie-Française, le Théâtre-Français ou, ellipt., le Français.   Par ext. Relatif à la langue française. Grammaire française. Un Canadien français, de langue française.   Se dit en particulier de ce qui caractérise les Français, de ce qui est conforme à des qualités ou à des défauts généralement attribués aux Français. Voilà qui est bien français. Un mal français. Expr. Le mal français, nom donné, le plus souvent hors de France, à la syphilis.   Expr. proverbiale. Impossible n’est pas français.   Loc. adv. À la française, à la manière des Français. Prononcer un mot anglais à la française. Habit, livrée à la française, habit à longues basques et à collet droit. Jardin à la française, voir Jardin.

II. N.  1. Un Français, une Française, personne qui est originaire de France ou qui a la nationalité de ce pays. Les Français de l’étranger, qui résident dans des pays étrangers.  2. N. m. Le français, la langue française, d’origine romane, devenue langue officielle en France et dans d’autres États, et parlée par de nombreux peuples. L’ancien français. Le français classique. Le français du Québec. Parler le français et, advt., parler français. En parlant de la manière dont une personne s’exprime dans cette langue. Parler un bon, un mauvais français. Écrire dans un français châtié. Ce n’est pas du bon français, c’est une tournure, une expression fautive.   Expr. fig. En bon français, en termes clairs, nettement et sans ménagements. Je vous le dis en bon français. Parlez français ! fermement, sans équivoque. Fam. Comprenez-vous le français ? comprenez-vous bien ces paroles, cet avertissement ? J’entends le français, je vous ai bien compris, il est inutile d’insister.
Source : Dictionnaire de l’académie française

En fonction de l’ensemble de ces définitions, il semble difficile de pouvoir dire que la phrase « je me sens français » puisse être… du français justement. S’il semble français et plein de sens de dire : « je me sens triste », « je me sens gai », et ainsi de suite. Il semble être un non-sens total de vouloir associé l’adjectif « français » à un état. Peut-être pourrait-on l’associer à un État (français), cela semblerait alors plus proche de la réalité.
De plus, « français » étant un adjectif relatif à la France, il semble délicat de penser que l’adjectif peut se suffire à lui-même. Il manque la relation justement !
Une phrase du type « je suis attaché à la République française » aurait permis de dissiper tout type de malentendu.

Car effectivement, ce qui fait également cruellement défaut, c’est que le questionnaire ne définit pas le terme « français ». On peut alors se demander quelle va alors être la « définition » et/ou l’interprétation que prendra à son compte la personne interrogée : celle du dictionnaire que nous avons indiqué préalablement ? La personne interrogée va-t-elle prendre comme référence les symboles de la République française ? Ou encore la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen ? Ou encore à la France fille ainée de l’église ? A moins du sentiment de tout amoureux de football dont le cœur chavire quand l’équipe de France marque un but ? A moins que nous soyons en présence d’un grand admirateur de « Ma France » de Jean Ferrat ? Sans compter sur l’invité permanent du moment, le bizarrement nommé « Islam de France ».

La confusion est encore plus totale quand, dans l’article, l’adjectif « français » devient « Français ». Je cite de nouveau : 83% des immigrés ayant été naturalisés ont le sentiment d’être Français. Le nom est alors employé comme adjectif.

En conclusion, il apparaît donc que l’on demande aux personnes interrogées de donner leur sentiment sur un sentiment qui en fait, n’en est pas un, et que ce sentiment qui n’a aucun sens, ou dont le sens peut être interprété de multiples façons, se retrouve exploité statistiquement et finisse en première page d’un journal à grand tirage.

La chose peut faire sourire mais devra nous faire grincer les dents quand on sait que le questionnaire a été réalisé par l’Ined et l’Insee.

Pour rappel, l’INED (L’Institut national d’études démographiques) est aujourd’hui sous la double tutelle du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et du ministère du Travail, de l’Emploi et de la Santé. Quant à l’Insee, l’Institut national de la statistique et des études économiques, c’est une direction générale du ministère de l’Économie et des Finances. Il s’agit donc d’une administration publique.

L’État lui-même ne semble donc plus en état de poser de façon claire, rigoureuse et en français des questions qui devraient être aujourd’hui au cœur du bon fonctionnement de la société française. Pire, dans les questions qu’il pose, et dans l’exploitation qui en sont faites, l’État se retrouve, consciemment ou inconsciemment, incapable de rappeler les bases et fondements de cette même République française, qui sont loin d’être des sentiments et qui ont leurs définitions issues du Code Civil et de la Constitution de 1958.

Ne nous voilons pas la face, le questionnaire dont est issu cette enquête contient un contenu idéologique extrêmement dangereux qui semble aller à l’encontre des fondements même de la Vème République. A titre d’exemple, l’on pourra méditer sur cette « magnifique » question que l’on retrouve page 46 du questionnaire :

Quand vous aviez 18 ans, vous disputiez vous avec vos parents sur les sujets suivants :
a. Vos relations amoureuses
b. Vos sorties, vos loisirs
c. Vos amis, vos fréquentations
d. La religion, les traditions
e. Votre scolarité
f. Vos projets ou votre situation professionnels

La langue française a un sens, qui va bien au-delà du simple sentiment. Un adjectif possessif ne donne pas le même sens aux phrases qu’un article défini. Alors questionnaire TeO comme théocratie où se sont les hommes eux-mêmes qui se prennent pour des dieux ?

Mais fi du français, oublions le Français et transformons français en simple sentiment.
C’est finalement peut-être cela notre avenir. Bientôt n’existera plus que le sentiment d’être français, sans France ni Français.

Comments Pas de commentaire »

Très chèr(e) collègue,

J’ai longuement hésité avant de vous répondre, notamment après avoir lu la phrase suivante (qui date du 15 mars 2012) lors de notre dernier échange :

Par exemple, on le sait, les juifs sont hyper susceptibles, ils suffit d’une phrase,
et il faut leur présenter des excuses, sinon c’est l’incident diplomatique.

Je me souviens qu’en 1947, Albert Camus disait la chose suivante :

« On est toujours sûr de tomber, au hasard des journées, sur un Français, souvent intelligent par ailleurs, et qui vous dit que les Juifs exagèrent vraiment. Naturellement, ce Français a un ami juif qui, lui, du moins… Quant aux millions de Juifs qui ont été torturés et brûlés, l’interlocuteur n’approuve pas ces façons, loin de là. Simplement, il trouve que les Juifs exagèrent et qu’ils ont tort de se soutenir les uns les autres, même si cette solidarité leur a été enseignée par le camp de concentration. »

Alors bien sûr, nous sommes en 2012 en France et tout a changé n’est-ce pas ?
Il ne s’est rien passé à Toulouse le 19 mars 2012.
De la même façon, Patrick le Hyaric, dans son discours à la fête de l’humanité devant des milliers de personnes le 16 septembre 2012 n’a jamais parlé d’un insupportable film politique d’un intégriste israélien.
Il ne s’est rien passé à Sarcelles le mercredi 19 septembre 2012.
Nous somme le 10 octobre 2012 et Jérémie Louis-Sidney n’a jamais existé.

Le vendredi soir ou le samedi midi, quand je sors de ma synagogue, il nous est demandé de ne pas rester groupé devant.
Nous devons nous disperser rapidement par petits groupes. Cette injonction n’est pas un délire de notre part mais une « recommandation » faite par les services de police et de la préfecture de Paris.
La semaine dernière, j’ai raccompagné sur quelques mètres un dame âgée très malade qui peinait à respirer et qui ne cessait de dire : « pourquoi le monde entier déteste les juifs ? Pourquoi ? Pourquoi ? Mon fils, à son travail, il n’ose même pas dire qu’il est juif, il a peur ».

De mon côté, j’essaye de ne pas avoir peur. Et c’est loin d’être évident.
Je ne crois pas être susceptible.
Inquiet, évidemment. Et j’ai malheureusement l’impression que je peux, en regard des derniers mois qui se sont écoulés en France, être très inquiet.

Comments Pas de commentaire »

Il y a environ un an, alors que débutais à peine l’année 5772 et que je découvrais le défilement régulier et immuable des parachiot, je me souvenais avoir tracé dans la marge du livre de Léon Askénazi intitulé Leçons sur la Torah un grand point d’interrogation devant le commentaire suivant :

[…]Pour la parole biblique, D. est une évidence, parce que l’homme est une évidence. L’objet de la perplexité, c’est le monde, car l’existence du monde est une énigme.

Il faut bien avouer que ce qui était une évidence pour le maître représentait déjà une énigme pour moi. Non pas que je niais l’évidence, mais plutôt qu’il m’était bien difficile de trouver cette évidence évidente. Quant à l’énigme qui s’en suivait, il était encore trop tôt pour parler d’un début de commencement de réflexion. Il n’est pas fini le temps où l’on trouvera une réponse au commencement.

Peu de temps après, je tombais sur cette histoire, dont je ne me rappelle malheureusement plus quelle pouvait en être la source. Néanmoins, je vous la livre telle que je l’avais alors consignée :

Un païen demanda un jour à Rabbi Akiva : « Qui a créé le monde ? »
« Dieu a créé le monde », répondit Rabbi Akiva.
« Prouve-le-moi ! »
« Reviens me voir demain », lui répondit Rabbi Akiva.
L’homme revint le lendemain. Rabbi Akiva lui demanda : « Que portes-tu ? »
« Une cape, comme tu peux le voir. »
« Qui l’a faite ? »
« Le tisserand, bien évidemment. »
« Je ne te crois pas, prouve-le-moi ! » dit Rabbi Akiva
« De quelle preuve as-tu besoin ? Ne vois-tu pas que c’est le tisserand qui a fait cet habit ? Un habit se tisse t-il tout seul ? »
« Alors pourquoi me demandes-tu une preuve que Dieu créa le monde ? Tu viens de donner la réponse : Ne vois-tu pas que c’est le Saint, béni soit-Il, qui l’a créé ? »

Nuls doutes que cette histoire m’avait aidé à avancer dans mes réflexions puisque je me souviens m’être écrié à ce moment là :

Et voilà, début de l’histoire !
Pardon, fin de l’histoire voulais-je dire.
A moins que dans tout début se cache déjà une part de finalité…

Au final, je n’étais pas certain d’avoir beaucoup avancé. Peut-être que la finalité qui m’échappait alors était de me retrouver un an plus tard au moment même où, dans un même mouvement, Vezot habera’ha allait céder sa place à Berechit, non plus à me poser la question du commencement mais plutôt la façon dont j’avais pû interpréter le texte et le sens que j’avais donné aux mots. C’est ainsi qu’à force de me focaliser sur cette histoire d’évidence, peut-être avais-je oublié de me concentrer sur le début de la phrase, à savoir « Pour la parole biblique ». Sans doute aurais-je dû me poser la question de la façon suivante, à savoir :

Pour moi, D. est-il une évidence parce que l’homme est une évidence ?

Est-ce vraiment la réponse qui est difficile ou le simple fait de le dire ou de le mettre par écrit ?
De la même façon qu’il est parfois (souvent ?) difficile d’avouer ses sentiments à l’homme ou la femme que l’on aime, sans doute est-il également difficile de s’engager sur des chemins qui nous emmènent face à nous-mêmes et nous obligent ainsi à faire des choix où seul devra compter notre libre arbitre.

Alors D. est-il une évidence parce que l’homme est une évidence ?
Aujourd’hui, pour moi, la réponse est clairement : « oui »

Accepter à connaître et à reconnaître cette évidence en pleine conscience, c’est alors faire un premier pas vers la liberté.

Comments Pas de commentaire »

ALBERT COHEN
Solal (1930)

De l’histoire de Solal, juif parmi les Valeureux, qui quitte sa Céphalonie natale pour une France qui semble du début du vingtième siècle, comme elle pourrait l’être d’avant, ou d’après, au-delà du temps. Un parcours déchirant et déchiré. A travers l’ascension fulgurante d’un Apollon à la déchéance la plus complète d’un juif errant parmi les gueux, Albert Cohen pose, de façon douloureuse et totalement hallucinée, la plupart des questionnements qui pourront traverser un jour l’esprit de tout juif de ce Monde.

Solal revint. Il regarda avec bonté ces misérables de ghetto. A cause d’eux, en somme, il venait de perdre sa fiancée. Les Valeureux respectaient son silence, se sentaient intrus et se tenaient debout derrière les fauteuils empire pour cacher leurs habillements qui leur paraissaient soudain lamentables. Le soir descendait. peu à peu, ils s’en allèrent, les uns après les autres, les mains derrière le dos, oubliant, dans leur désarroi, le seigneur Maïmon, de nouveau endormi.
Dans la pièce obscure, Solal songeait à ce que venait de lui dire Maussane. « Vous allez déguerpir avec votre smalah. naturellement, ces histoires de fiançailles, une plaisanterie. La jeune personne aux colliers de corail me paraît vous convenir mieux. » Pourquoi ce réveil de Maussane, pourquoi cette brusque méchanceté ? Un peuple rieur, poétique, famélique, excessif et désespéré ne méritait-il pas autant de respect que leurs cohortes mécaniques et policées. 
(Édition Folio poche – p266 – 267)

 

Comments Pas de commentaire »

Pochette Alexis HK - le dernier présentALEXIS HK
2012 – Le dernier présent

En 2004, Alexis HK semblait être l’homme du moment, grâce notamment à la magnifique femme aux milles amants qui l’éveilla à certains secrets de la vie.
Les années ont passé, quelques huit malheureuses années qui l’auront transformé en fils de… « Dans le temps nous avons pris bedaine et poignées d’amour, nos corps oublieux s’affaissaient sur la Terre du milieu… »
Heureusement que la Terre du milieu se sera fait dézinguée ces deux tours, histoire de leur apprendre les bonnes manières. Il faudra peut-être attendre le prochain album du chanteur pour espérer l’entendre fredonner un air sautillant sur cette autre Terre d’à côté qui voit ses enfants se faire lyncher à coups de pioche. Certainement « la faute à ces femmes de droite, pas très humanistes et qui trouvent le monde bien fait ». Mais que la bourgeoise se rassure (si tenté qu’elle fut inquiète), Alexis est là pour lui donner de bons coups de charité populaire. Nul doute qu’après un tel traitement, elle ne demandera qu’à changer sa position, position qui lui permettra d’accueillir l’ignoble noble (forcément) qui viole et sodomise à tour de bras (si j’ose dire).

On ne saurait en vouloir à Alexis HK de vouloir jouer au mauvais garçon. C’est une recette qui a toujours bien fonctionné quand le mauvais garçon s’appelait par exemple Brassens dans les années 70 ou encore Renaud dans les années 80.
Mais n’est pas mauvais garçon qui veut, et l’homme du dernier présent donne furieusement l’impression d’avoir au moins 30 ans de retard.

 

Comments Pas de commentaire »

Quelque part dans le Monde, l’année dernière, un zozo sort un film que personne ne trouvât drôle (enfin, pour ceux qui l’avaient vu et ils n’étaient visiblement pas bien nombreux).
Un an plus tard, certains se servent de ce film pour assassiner des personnes innocentes à un autre bout de la Terre.
Quelques jours plus tard, un journal satirique (c’est un peu normal pour un journal satirique) tente de faire un peu d’humour sur le fait que c’est quand même un peu raide de se faire assassiner pour cela.
Et bien chose incroyable, le premier ministre du pays du journal satirique s’inquiète que l’on puisse faire de l’humour sur le sujet.
On pourra alors légitimement se demander s’il n’est pas finalement plus violent de faire de l’humour (de mauvais goût et pas drôle peut-être) que de lyncher trois personnes sans défense.

Enfin bon, tout cela n’étant que le produit de mon imagination, il n’y a pas de quoi s’inquiéter…

Comments Pas de commentaire »

La pochette de Chilly Gonzales - Solo piano IICHILLY GONZALES
Piano Solo II (2012)

Que de tempêtes sous les casques, cette coiffure rigide destinée à protéger. Mais à protéger de quoi ? De qui ? Le casque bleu se protège-t-il du ciel, le casque d’or d’un coup de barre de fer ?

Parfois, alors que nous sommes fragiles, sans protection, la tempête s’abat sur nous, imprévisible et insaisissable. Alors, avec ou sans casque musical, glissez-vous dans la bulle de Chilly Gonzales et ses mélodies qui pianotent doucement la simplicité. Cachez-vous derrière des rideaux lunaires pour bien profiter de ces moments de calme solitaire, sortez couvert pour un court wintermezzo et n’oubliez pas le bisou tendre à Papa gavotte quand vous refermerez doucement la porte derrière vous.

 

Comments Pas de commentaire »

Oiseau dans le crépusculeAu centre de ces pionniers qui acheminent le courrier à travers l’Argentine et vers l’Europe, un homme, Rivière, qui ancré dans sa sollitude, semble avoir fait le choix de tendre tout son être vers la réussite de ces (ses?) vols de nuit, quand bien même la mort, inévitablement, est au rendez-vous. Ni faiblesse ni compassion. De la pitié parfois. De l’amour oui, mais de l’amour d’humain, un amour presque surhumain. Peut-être pour cela que le Divin peut nous pardonner nos faiblesses.

« Le règlement, pensait Rivière, est semblable aux rites d’une religion qui semblent absurdes mais façonnent les hommes. » Il était indifférent à Rivière de paraître juste ou injuste. peut-être ces mots-là n’avaient-ils même pas de sens pour lui. Les petits bourgeois des petites villes tournent le soir autour de leur kiosque à musique et Rivière pensait : « Juste ou injuste envers eux, cela n’a pas de sens : ils n’existent pas. » L’homme était pour lui une cire vierge qu’il fallait pétrir. Il fallait donner une âme à cette matière, lui créer une volonté. Il ne pensait pas les asservir par cette dureté, mais les lancer hors d’eux-mêmes. S’il chatiait ainsi tout retard, il faisait acte d’injustice mais il tendait vers le départ de la volonté de chaque escale ; il créait cette volonté. Ne permettant pas aux hommes de se réjouir d’un temps bouché, comme d’une invitation au repos, il les tenait en haleine, et l’attente humiliait secrètement jusqu’au manoeuvre le plus obscur. On profitait ainsi du premier défaut dans l’armure : « Débouché au Nord, en route ! » Grâce à Rivière, sur quinze mille kilomètres, le culte du courrier primait tout.
Rivière disait parfois :
« Ces hommes-là sont heureux, parce qu’ils aiment ce qu’ils font, et ils l’aiment parce que je suis dur. »
Il faisait peut-être souffrir, mais procurait aussi aux hommes de fortes joies.
« Il faut les pousser, pensait-il, vers une vie forte qui entraîne des souffrances et des joies, mais qui seule compte. »
(Édition poche Folio – p.46-47)
Plus d’extraits dans la bibliothèque des bâtisseurs du temps

Comments Pas de commentaire »