I

vendredi 19 décembre 2025
par  Paul Jeanzé

« Bonjour, chers auditeurs qui nous rejoignez en ce tout début de matinée ; il est six heures et une vingtaine de minutes. Les titres du journal de six heures trente, Jean‑Robert Marronnier.

— Au cours de la nuit, les bombardements de la Coalition se sont intensifiés au nord du Kashistan, faisant au moins quarante morts dans les rangs de l’armée régulière du Kashistan Oriental ; le porte-parole de la Coalition, dans une courte allocution, a déclaré qu’aucune perte civile n’était à déplorer. Politique intérieure : après trois mois d’accalmie, le nombre de demandeurs d’emploi est reparti à la hausse. À l’Assemblée, l’opposition a violemment pris à partie le Premier Ministre en dénonçant, je cite : « l’incompétence d’une Majorité incapable de faire face aux importants problèmes qui touchent le pays, mais qui, en participant activement à la Coalition, adopte une politique aux relents d’un colonialisme que l’on croyait définitivement révolu ». Actualité sportive : soirée délicate en perspective pour le club de la capitale engagé dans… »

S’extirpant de la couette, Jean éteignit sans ménagement le radio-réveil avant de s’asseoir sur le bord du lit où, dans le noir, il chercha fébrilement ses chaussons à tâtons à l’aide de ses pieds. Agacé par une recherche qui s’avéra infructueuse, l’homme se mit brusquement debout avant de se diriger pieds nus vers la salle de bain. Il n’avait pas fait deux mètres qu’il se cogna au montant de la porte de la chambre restée entrouverte. Marquant une courte pause, il laissa échapper un juron avant de poursuivre tant bien que mal son cheminement. Réveillée par le bruyant manège, Marie se retourna en maugréant dans le lit conjugal : mais pourquoi diable son mari persistait-il à commencer sa matinée en se réveillant avec les informations ? Quel intérêt trouvait-il, après une nuit de sommeil au cours de laquelle la tumultueuse journée de la veille s’était difficilement effacée, à se confronter au petit jour avec le canon qui tonnait au loin ; et plus près d’ici, à devoir subir les propos médisants voire calomnieux qui ne manquaient jamais de s’abattre au sein d’un quelconque hémicycle ? Pourquoi Jean ne choisissait-il pas d’émerger doucement de son sommeil au son d’une délicate sonate de piano ? Peut-être parce qu’en cette heure matinale où une gigantesque fourmilière se mettait en branle sur une superficie de près de 645 000 km2, les radios dédiées à la musique classique avaient elles aussi cédé aux sirènes de l’information et du sempiternel bulletin météorologique, souvent maussade, qui se traînait à ses côtés.

Marie s’étira en râlant avant de venir poser sa tête sur l’oreiller déserté par Jean. Son mari n’était plus là, mais elle sentit son odeur, une odeur si familière, si apaisante, si… Marie se rendormit paisiblement avant d’être réveillée une demi-heure plus tard par le bruit du lave‑vaisselle que l’on vidait : Jean avait terminé sa douche et s’apprêtait à préparer le petit-déjeuner ; il était temps pour elle d’investir à son tour la salle de bain.

Marie se regarda longuement dans la glace… ou plutôt, elle regarda longuement la glace en pensant à son époux. Ils étaient mariés depuis quinze ans, et si effectivement elle sentait toujours la même odeur apaisante sur l’oreiller, elle ne pouvait ignorer qu’au fil du temps, Jean n’était plus le même qu’avant. Comment l’exprimer… froid ? Distant ? Non, ce n’était pas exactement cela… Bon sang, qu’il lui était difficile de traduire par des mots et avec précision ses pensées matinales… Marie fit un violent effort pour tenter de mettre un peu d’ordre dans son esprit : en fait, Jean semblait habité par une espèce de volonté mécanique au sein de laquelle ne transparaissait plus aucune émotion… oui, c’était quelque chose comme ça, même si elle n’arrivait toujours pas à exprimer clairement ce qu’elle ressentait. Ce qui était certain en revanche, c’était que la sérénité qui avait un temps prévalu dans leur foyer avait aujourd’hui complètement disparu : lorsqu’ils avaient emménagé dans cette maison, Jean adorait son travail certes, mais disposait de toute l’énergie nécessaire pour s’occuper de son petit monde une fois celui-ci terminé. Il était vraiment épanoui à cette époque… Combien elle avait pu se sentir en sécurité entre ses bras… Mais que s’était‑il donc passé ces dernières années pour que la situation se dégradât à ce point ? L’usure du temps ? La lassitude d’un quotidien trop routinier ? À moins que la source de tout ceci soit liée à son activité professionnelle ? Marie soupira ; elle n’était pas assez réveillée pour apporter un début de réponse à cette évolution. Et même bien réveillée, il lui était impossible d’aller au-delà de ce simple constat : le comportement de son conjoint s’était modifié, et Marie n’était pas certaine que ce changement prît la bonne direction. Elle avait pourtant essayé de lui en parler, mais jamais elle ne rencontra le succès escompté. Pire, son mari s’était toujours montré sur la défensive, ce qui accentuait un malaise déjà palpable ; jusqu’au moment où la conversation se transformait en dispute, lorsque Marie adoptait un ton péremptoire qui mettait prématurément un terme à leur discussion ; quelque chose comme : « as-tu vraiment besoin de travailler autant, tout ça pour espérer un jour acheter une maison plus grande avec deux salles de bain ? Mais je m’en fous ! Je n’ai pas besoin d’avoir deux salles de bain ! »

Plusieurs coups portés à la porte vinrent tirer Marie de ses méditations : « Allez, Maman, libère la place quoi ! Je dois partir dans pas longtemps et je n’ai pas encore eu le temps de me coiffer. Grouille, s’il te plaît ! » Marie soupira et laissa la place à une fille d’à peine quatorze ans, une jolie brunette qui ne semblait pas loin de vouloir faire sa crise d’adolescence : pour l’instant, elle acceptait encore d’accompagner ses parents chez leurs amis, mais elle se présentait invariablement avec un jeans troué aux deux genoux avant de s’asseoir en tailleur sur une chaise le temps de l’apéritif ; et ainsi installée, elle n’avait de cesse de maugréer à l’encontre de ses professeurs alors qu’on lui avait gentiment demandé comment se déroulait son année au collège.

Alors qu’elle descendait l’escalier pour rejoindre son mari dans la cuisine, Marie entendit ce dernier se précipiter dehors en criant : « Hé merde, j’ai encore oublié de sortir les poubelles ! Fais chier ! » Par la porte ouverte qui fit s’engouffrer dans la maison une froide humidité, Marie perçut le brouhaha occasionné par le camion‑poubelle tournant au coin de la rue. En s’approchant maladroitement de la machine à café, Marie entrevit le calendrier de ramassage des ordures, prêt à être enseveli sous une tonne de paperasses et de tickets de caisse divers. Elle débarrassa le calendrier de ses parasites qui se dispersèrent à terre telle une myriade de confettis, avant de le prendre dans ses mains pour l’étudier. Depuis l’année dernière, c’était Jean, et lui seul, qui s’occupait de sortir les poubelles ; de son côté, elle avait abandonné la lutte, trouvant le tri sélectif et les horaires de passage complètement incompréhensibles. Alors qu’elle s’efforçait de trouver une quelconque logique parmi toutes les couleurs qui parsemaient le calendrier, un bruit de verre cassé envahit toute la maisonnée. Marie réfléchit pendant quelques instants : « si je ne dis pas de bêtises, le verre est ramassé une fois toutes les cinq semaines. Oui c’est ça, et nous sommes bien le 05 novembre, jour de collecte. Je comprends mieux pourquoi Jean s’est précipité dehors, sinon il était bon pour attendre le prochain passage alors que la poubelle est pleine à ras bord. Il est vrai que nous avons reçu du monde samedi dernier et que déjà, nous avions eu les pires difficultés pour trouver de la place à une bouteille de clairette, une bouteille de vin blanc et deux bouteilles de rouge… D’ailleurs, il n’était pas mauvais ce petit Juliénas… Je trouve également que Jean n’est pas le dernier lors de nos soirées entre amis. Cela ne me dérange pas plus que cela, je m’inquiète juste un peu pour sa santé ; quand on a passé quarante ans, il convient de commencer à être prudent. Non, cela ne me dérange pas plus que cela… Et puis, dès qu’il a un peu bu, il redevient le Jean de nos débuts : il est drôle ; l’alcool le grise sans le rendre ni malade ni triste et encore moins violent. » Marie sentit un frisson lui parcourir le dos. Quelle était cette idée qui venait de lui traverser l’esprit ? Jean, son Jean, violent ? C’était d’un ridicule ! Pourtant, elle ne put s’empêcher de trouver dérangeant d’avoir pensé que son mari… La porte de l’entrée venait d’être violemment refermée. Jean apparut : il était trempé et excédé.

« Mais merde à la fin, tu aurais pu m’aider ! Tu as bien vu que j’avais oublié de sortir ces putains de poubelles !
— Jean, je viens à peine de descendre et je ne suis pas encore bien réveillée ! Tu sais bien que le matin, je suis aussi rapide qu’un escargot neurasthénique !
— Toujours la même excuse, ça me saoule !
— Et de toutes façons, je n’y comprends rien à ces histoires de tri sélectif et compagnie. C’est trop compliqué ! Regarde-moi ce calendrier ! À chaque jour tu as une couleur différente ! Sans compter qu’on a depuis quelques mois une poubelle supplémentaire : une bleue pour tout ce qui se recycle sauf que je ne sais jamais ce qu’il faut faire avec les boites en plastique ; et puis tout ce merdier doit être lavé, vidé et rincé ; tu parles qu’on préserve la planète avec tout ce gaspillage de flotte ! Et les papiers cadeaux, je peux les mettre à recycler les papiers cadeaux, avec leurs paillettes et leur strass ? Remarque, à l’avenir, quand j’aurai des trucs à offrir, je les emballerai dans du papier journal, cela me simplifiera l’existence ! Bon, admettons que j’aie vraiment tout compris, et que je sois devenue la reine du tri, il ne me reste plus qu’à mettre tout ce qui ne se recycle pas dans le bac vert. Simple n’est-ce pas ? Hé bien non ! Parce que c’est écrit là en italique, dans le bac où soi‑disant on peut tout mettre, qu’on ne peut pas tout mettre justement ! notamment « les D3E et déchets divers » ça veut dire quoi D3E ? Et les déchets divers, elle est où la liste des déchets divers ! Il faut que je l’invente toute seule ? Et cerise sur le gâteau, les bacs ne sont pas ramassés le même jour à la même heure : le recyclable, c’est le jeudi après-midi, le tout‑venant, c’est le vendredi matin et…

— Marie, tu me fatigues avec ta mauvaise foi. »

Lancée qu’elle était dans sa longue diatribe, Marie ne put remarquer que Jean ramassait les papiers tombés par terre avant de consciencieusement les empiler en fonction de leur taille et de leur provenance supposée. Surprise, voire peinée par son attitude résignée, elle le dévisagea et remarqua combien il semblait déjà bien fatigué, alors que la journée venait à peine de débuter. La colère de Marie retomba, et au moment où elle allait s’excuser, c’est leur fille qui, d’une certaine façon, vint clore le chapitre :

« Il y a vraiment une bonne ambiance dans cette famille ! Quand je pense qu’on vient me reprocher ma mauvaise humeur permanente alors que c’est juste la faute à ces fichues hormones ! Sans déconner, ça ressemble à ça une famille dans le monde d’aujourd’hui ? Bonjour la déprime ! Même dans un roman à l’eau de rose où pourtant les clichés défilent à chaque coin de page, on n’atteint pas un niveau aussi pitoyable ! Bon, je pars au collège moi. Il paraît qu’ils ont plein de trucs à m’apprendre pour que je puisse espérer trouver un taf et réussir ma life. Vraiment, quand je vous vois, je me dis que c’est pas gagné. À ce soir ! »

Jean et Marie prirent leur petit-déjeuner dans un lourd et honteux silence. Après un réveil si tumultueux, le contraste était saisissant. De plus, l’un comme l’autre ne pouvait ignorer, au-delà de leur dispute, que leur fille venait de leur administrer une leçon de morale d’autant plus difficile à accepter qu’elle était parfaitement légitime. Décidément, plus rien ne tournait rond dans cette maisonnée ; plus personne ne semblait savoir quelle était vraiment sa place.
Au bout d’un quart d’heure, Jean se leva, débarrassa machinalement la table pour remplir le lave-vaisselle ; une fois sa tache terminée, sans même regarder sa femme, il lâcha sur un ton agacé : « Je rentrerai tard ce soir ; je vais voir le match chez Michel. Au revoir. »


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Une journée ordinaire

Aujourd’hui est une journée ordinaire... enfin je crois. Je profite donc de cette journée ordinaire pour mettre en ligne mon dernier roman, intitulé sobrement... une journée ordinaire.

Dans la mesure où j’aurai eu besoin d’un peu plus de quatre années pour voir ce petit livre achevé, ne devrais-je pas considérer cette journée comme extraordinaire ? Peut-être... peut-être pas. D’une certaine façon, n’est-il pas extraordinaire de pouvoir profiter d’une journée ordinaire ?

Cher lecteur, je vous souhaite une bonne journée... ordinaire.
Paul Jeanzé, le 19 décembre 2025


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