II
par
Jean était à peine installé dans sa voiture que sa colère céda la place à une profonde lassitude empreinte de tristesse. Alors qu’il manœuvrait pour sortir du garage, il eut soudain envie de descendre de son véhicule et de courir vers sa femme pour s’excuser ; il commença d’ailleurs à se garer le long du trottoir. Soudain, dans son rétroviseur, il vit le bus tourner à l’angle de la rue : s’il restait ainsi, il allait le gêner ; le conducteur klaxonnerait et Jean s’énerverait de nouveau. Jean appuya brutalement sur l’accélérateur et son véhicule fit une embardée pour venir couper la priorité au bus dont le conducteur klaxonna bruyamment. « Tout ça pour ça, fais chier ! lâcha Jean avec dépit en lançant un geste d’humeur au conducteur. Voilà une journée qui commence encore plus mal que d’ordinaire. Tant pis pour Marie, je verrai ce soir, ou demain si je rentre trop tard… bah, quelle importance… elle aura sans doute oublié ; ce n’est peut-être pas la peine de revenir là-dessus… une engueulade de plus ou de moins, qu’est-ce que cela change… »
Peu après avoir dépassé l’arrêt de bus qui faisait le coin de la rue avec un certain soulagement, car il lui semblait que l’autocar le suivait avec une certaine animosité, Jean prit la première rue à gauche et quitta la paisible zone pavillonnaire. Là, il longea trois blocs d’immeubles qu’il ne put s’empêcher de regarder longuement, alors qu’il passait pourtant à cet endroit au moins deux fois par jour. Il y avait encore quelques années, il ne prêtait guère attention à ces bâtiments gris sale qui contrastaient avec les pavillons aux jardins fleuris auxquels ils étaient adossés. À cette époque, les habitants étaient d’ailleurs plus colorés que leurs immeubles puisque de nombreux noirs et autres maghrébins y résidaient. Quant aux blancs qui vivaient au milieu de cette population exotique, ils étaient d’une condition plutôt modeste. Mais pas des gens pauvres non plus ; plutôt des personnes qui n’avaient pas les moyens de s’acheter une maison individuelle ; et puis, il y en avait certainement qui préféraient habiter dans ce type de logement plutôt que d’avoir à se coltiner la pelouse à tondre à l’arrivée du printemps ! Le temps d’un feu rouge, Jean s’était abandonné dans ses pensées. En redémarrant, il s’étonna de s’être ainsi laissé aller à une hasardeuse sociologie de comptoir ; car finalement, il ne s’était jamais vraiment intéressé, ni aux silhouettes qu’il n’apercevait que furtivement le matin à l’arrêt de bus, ni aux rires des enfants jouant au ballon au pied des immeubles quand le vent soufflait vers l’Est. Lors des réunions de copropriété, il y avait toujours eu des voisins pour se plaindre et faire le rapprochement entre les résidents des immeubles, la lente détérioration de leur façade et les vols qui auraient été plus nombreux ces derniers temps. Mais Jean jugeait sévèrement ce genre de propos, d’autant plus qu’il n’avait jamais eu aucun incident à déplorer à leur contact, même si les contacts en question se résumaient le plus souvent à saluer une femme en boubou quand il allait courir le dimanche matin. L’espace d’un instant, Jean eu une pensée emprunte de mélancolie pour les murs gris et leurs habitants.
Il y avait de cela deux ou trois ans, Jean avait assisté en rentrant du travail à une scène singulière : au pied des immeubles dont le soleil couchant semblait accentuer la morosité, il vit un attroupement d’une vingtaine de personnes constitué pour les deux tiers d’hommes en costume sombre et pour le tiers restant de femmes en tailleur. Un peu en retrait, deux autres femmes prenaient des photos. Ce qui retint particulièrement son attention, c’était que l’une d’elles était vêtue d’une salopette bleue sur laquelle retombait de longs cheveux teints en rouge, tandis que l’autre était coiffée d’un large chapeau de paille jaune vif. Quelques mois plus tard, les bâtiments furent investis par les échafaudages, et alors que Jean se réjouissait à l’idée de leur ravalement, quelle ne fut pas sa surprise de voir au fil des semaines la façade de chaque immeuble se transformer en une gigantesque fresque représentant un paysage champêtre dans des tons plus vifs les uns que les autres. Passé l’incompréhension des premiers jours, Jean devint presque nostalgique du côté crasseux et grisâtre qu’il avait côtoyé auparavant, trouvant très étrange que le bailleur n’eût pas opté pour un simple blanc cassé qui résisterait beaucoup mieux au temps et aux intempéries que ce genre d’excentricités. Les mois qui suivirent, il constata également que la population des immeubles se modifiait et que les tranquilles familles d’émigrées étaient remplacées par une population beaucoup plus jeune et surtout plus exubérante qui n’hésitait pas à fêter bruyamment n’importe quel événement, que ce soit la victoire d’un club de football quelconque, ou bien le 14 juillet. Comme quoi, si la musique, à faible volume, adoucissait bien les mœurs, l’architecture moderne liée à la peinture la plus naïve ne semblait en revanche pas vouloir arrondir les angles. Jean grimaça : il n’avait vraiment pas le sens de la formule.
En s’arrêtant au feu suivant, Jean put encore distinguer les immeubles dans son rétroviseur ; décidément, il regrettait leur apparence d’antan. Et puis quelle idée de peindre des tableaux de campagne sur des immeubles situés dans la périphérie d’une ville de province ! Quel était le but recherché d’ailleurs ? Était-ce le seul moyen qu’avaient trouvés les promoteurs de tout poil, dès lors qu’ils coulaient du béton un peu partout, de se sentir moins coupable vis‑à‑vis de la campagne qu’ils défiguraient ? Était-ce dans le même esprit qu’avaient été baptisées l’ensemble des rues de la zone pavillonnaire ? Il fit la moue et énuméra : rue des roses ; impasse des myosotis ; allée des lilas et bien d’autres encore. De quoi faire un très joli bouquet ! Et bien entendu, « sa » rue des tulipes. Encore heureux que personne n’eût songé à inaugurer la rue des orties ou celle du chiendent ! D’un autre côté, Jean se demanda s’il ne préférait pas, même s’il trouvait cela quelque peu ironique, habiter dans une rue qui portait le nom d’une fleur plutôt que dans celle d’un de ces généraux qui avaient envoyé, sans le moindre remords, plusieurs milliers d’hommes au-devant d’une mort certaine. Jean poursuivit son raisonnement et se dit qu’il aurait bien aimé habiter une rue avec une histoire authentique, ainsi que des racines profondément ancrées dans la terre et dans le temps, comme la rue des… Jean réfléchit quelques instants sans pouvoir donner le moindre nom à sa rue, ce qui fit poindre en lui un sentiment de profond découragement. Néanmoins, broyer du noir comme il venait de le faire avait permis à Jean de ne pas s’impatienter en roulant au pas dans l’immuable bouchon qui annonçait l’entrée dans un centre-ville où piétons, vélos et transports en commun accentuaient leur emprise, au grand désarroi de l’ancienne reine automobile : chaque matin, il lui fallait près d’un quart d’heure pour parcourir les cinq-cent mètres qui le séparait de la Place de la Liberté. « Place de la Liberté, quelle foutaise ! Vive le quinconce du Général Chrysanthème » s’écria Jean en accédant enfin à la Cité administrative sous laquelle son employeur disposait d’un parking souterrain. Après avoir atteint le deuxième sous-sol, Jean se glissa avec difficulté dans une minuscule place cernée à gauche par un énorme pilier en béton et à droite par un véhicule pourtant très bien garé. Après avoir peiné pour sortir de sa voiture, Jean se hâta vers la surface, comme s’il craignait de se noyer dans un noir océan. La saleté des lieux ; tout ce béton dans cet air vicié, il n’en pouvait plus ; les couleurs criardes des immeubles dansaient dans son esprit. Soudain, il eut la vision d’une petite rivière bordée par une haie de cytises en fleurs… Malgré la fraîcheur matinale, la sueur coulait le long de sa nuque… Encore une crise d’angoisse… Jean fut pris d’une violente quinte de toux alors qu’il émergeait à l’extérieur. Le ciel était sombre, alternance d’un blanc maussade et d’un noir menaçant. Mais Jean ne voyait plus ni les couleurs ni leurs nuances. Pour lui, tout était gris : le ciel était gris ; la cité administrative était grise ; le béton était gris ; les passants étaient gris ; son esprit était gris. Un peu plus loin, au coin de la rue, seule l’enseigne lumineuse du « Café des sports » semblait vouloir apporter un peu de lumière au milieu de toute cette déprimante grisaille.
