III

vendredi 19 décembre 2025
par  Paul Jeanzé

« Salut Dédé !
— Bonjour Michel.
— Comme d’habitude mon Dédé ?
— Comme d’habitude…
— Patron ! Un allongé pour Dédé et un expresso bien serré pour ma pomme !
— Merci, Michel…
— Dédé, je ne sais pas si tu as vu le match hier soir, mais ce n’était pas comme mon expresso ; il n’était pas bien serré ! À la fin de la première mi-temps, c’était déjà plié ! Tu connais nos joueurs ; s’ils sont champions pour courir après les contrats publicitaires, ils manquent cruellement d’énergie dès lors qu’il faut courir après le score et le ballon ! Dites, patron ; vous me mettrez un petit calva avec mon café, je sens que je vais en avoir besoin. Au bureau, mon collègue portugais va me chambrer comme je l’ai chambré avant-hier quand son équipe s’est ensablée en vue de la côte anglaise ! Un petit calva mon Dédé ?
— Michel, tu sais bien que je ne bois plus d’alcool depuis que j’ai eu mon problème de santé et que…
— Je sais, Dédé, je sais ! Mais c’est quand même con d’être devenu allergique à l’alcool !
— Ce n’est pas vraiment une allergie, c’est…
— Je sais, Dédé, je sais ! Mais je me comprends ! En tout cas, ce n’est pas bien grave cette élimination. Il y a le Tour de France qui commence la semaine prochaine, je vais pouvoir le suivre peinard dans le canapé sans zapper tous les quarts d’heure. Et toi, toujours dans ton club de pédales ?
— Michel, cela fait cinq ans que je ne fais plus de vélo, depuis mon grave accident, quand j’ai été renversé par…
— Ben justement ! Une chute de vélo, c’est comme une chute de cheval, il faut tout de suite remonter dessus et c’est reparti ! Enfin bon, tu as peut-être bien raison de ne plus faire de vélo, surtout quand on voit comment se chargent les cyclistes ! Comme des bourrins ! Ah ! ah ! Ah ! Comme des bourrins, elle est pas mal celle‑là ! Et à propos de cheval, je m’en vais vous quitter, sinon ma pouliche va hennir de travers si je ne l’emmène pas en temps et en heure faire ses courses ! Au fait, mon Dédé, comment va ta femme ?
— Michel, elle est partie il y a un an maintenant et…
— Putain, mon Dédé, t’as quand même vraiment pas de bol ! Bon, salut tout le monde et à demain !

— Ah ce Michel, toujours le même ! Monsieur Didier, voulez-vous un croissant pour terminer votre café ? Je vous l’offre.
— Je veux bien monsieur Zynetti, merci beaucoup. Oui, c’est un sacré phénomène notre Michel, mais je l’aime bien même si j’ai toujours un peu l’impression qu’il ne m’écoute pas vraiment. Il était très en verve ce matin.
— Et encore, il ne nous a pas parlé des Jeux Olympiques qui vont suivre le Tour de France ! D’ailleurs, saviez-vous qu’ils avaient ajouté un mot à la devise Olympique, mais si, souvenez-vous, c’est le fameux « Plus vite, plus haut, plus fort » [1] Attendez que je me souvienne… Ah non, cela ne me revient pas. Ce n’était pas « populaire », mais ça se voulait rassembleur comme ils ont dit au journal télévisé.
— Monsieur Zynetti, si c’est un terme dans ce genre-là, c’est assez ironique je trouve, alors que pour beaucoup de pays, ces épreuves sportives sont devenues un moyen, plutôt pacifique il faut bien le reconnaître, de montrer leur puissance aux autres nations ! Enfin, si cela peut permettre à des gens comme Michel de passer un bon dimanche devant leur télévision, pourquoi pas après tout… Mais je dois vous quitter à mon tour. En vous souhaitant une très bonne journée, monsieur Zynetti, et à demain.
— À demain, Monsieur Didier ; bonne journée à vous également et prenez bien soin de vous !
— Monsieur Zynetti, à chaque fois que j’entends cette formule, j’avoue être un peu agacé. Ne pensez-vous pas que c’est plutôt à l’autre de prendre soin de moi ? Certes, je dois faire attention à moi, mais n’est-ce pas surtout à l’autre d’être attentif à mon bien-être ? En écoutant ce que j’ai à dire par exemple. Ne croyez-vous pas ?
— Oh vous savez, Monsieur Didier, la philosophie et tous ces trucs-là, je n’y comprends pas grand-chose. Mais je peux vous assurer que je n’ignore pas votre existence. Je serais même triste si vous deviez disparaître de la circulation du jour au lendemain… enfin je veux dire, si pour une raison ou pour une autre, vous étiez amené à ne plus fréquenter mon établissement. À qui irais-je offrir un croissant ? Ne soyez-pas agacé par mon « prenez bien soin de vous », c’était sincère et cela partait d’un bon sentiment !
— Oui, je sais, Monsieur Zynetti, je sais. Je sais grâce à vous qu’il y a des gens biens sur cette terre. Mais quand même, je trouve que globalement, comment le dire…
— Ne dites rien, Monsieur Didier, ne dites rien. Il fait beau, allez faire un petit tour en forêt et profitez de ce que la nature veut bien nous offrir en ce moment. Au revoir, Monsieur Didier !
— Au revoir, monsieur Zynetti. Et encore merci pour le croissant… et le reste… »

*

À chaque fois qu’il pénétrait dans le « Café des sports », Jean ne pouvait s’empêcher de repenser à cette fameuse scène. C’était au début de l’été dernier, un matin où son moral était en berne. Ce jour-là, il avait poussé la porte du bar pour prendre un simple café au milieu d’inconnus et avait assisté, un brin amusé, à ce dialogue entre les deux habitués qui, des cafés du matin aux bières de fin de journée en passant par les kirs du midi, étaient devenus des amis qu’il quittait souvent en titubant au moment de rentrer chez lui. Dédé et Michel étaient un peu comme l’eau et le feu, deux personnalités complètement différentes voire opposées ; et pourtant, ils semblaient parfaitement se compléter : Dédé, son côté mélancolique, ses soucis et son regard désabusé sur la société contemporaine ; et Michel, son humour et parfois son cynisme, un côté superficiel et tête en l’air qui le rendait agaçant, mais qui pourtant était toujours prêt à rendre service au moindre coup de Trafalgar. Jean se demandait s’il ne retrouvait pas un peu de lui-même chez les deux compères… mais depuis qu’il les connaissait, c’était surtout la mélancolie de Dédé qui semblait vouloir prendre le dessus. Ces derniers temps, Jean ne parvenait même plus à se projeter plus loin que sa journée de travail ; il était tout juste capable de suivre son épouse pour partir en vacances. Et encore, quand elle lui proposait un lieu pour leur prochaine villégiature, il ne pouvait s’empêcher de râler : « mais pourquoi toujours devoir décider six mois à l’avance de la destination de nos vacances ? Ne pourrait-on pas se décider au dernier moment ? » Pourtant, même au dernier moment, Jean n’était pas certain qu’il eût envie de partir. Fatigué, il se sentait tellement fatigué. Mais bon sang, comment faisaient tous ces gens pour planifier leur vie avec trois ans d’avance ? Comment faisaient les écrivains pour gérer tous leurs personnages en leur imaginant une vie entière, alors que lui-même n’arrivait pas à concevoir sa propre existence plus loin que le jour même ? D’un autre côté, la vie d’un être humain n’avait absolument rien à voir avec celle d’un personnage de fiction. Que le lecteur s’ennuierait s’il devait suivre, minute par minute, la vie d’un individu lambda dans son quotidien le plus banal : de son réveil jusqu’à la salle de bain ; et ensuite quand il irait vider le lave-vaisselle et sortir les poubelles sous la pluie avant de se rendre en voiture à son bureau. Combien cette succession de taches journalières rendrait la lecture indigeste et ennuyeuse au possible !

« Hé ben mon Jeannot, on peut pas dire que tu sois causant ce matin ; je me demande même si tu es vraiment là ! Tu te souviens au moins que ce soir, tu dois passer à la maison pour regarder le match de foot ?
— Oui, je me souviens, ne t’inquiète-pas Michel. Et excuse‑moi également… Il est vrai que je suis un peu ailleurs ce matin ; certainement parce que j’ai une tonne de travail qui m’attend. D’ailleurs, je vais y aller sinon je n’aurai pas assez de la journée pour tout terminer.
— Ouais, c’est ça, va bosser. Ton absence ne changera pas grand-chose de toute façon, tu es encore plus muet que d’habitude. Dédé est de son côté toujours aussi déprimant, mais au moins il a quelque chose à dire, pas vrai Dédé ?
— Oui, et d’ailleurs, je voulais en profiter pour…
— Pas la peine d’en dire plus Dédé, pas la peine. Dis-moi Jean, tu passes quand même nous voir au moment de la pause casse‑croûte ?
— Je ne sais pas ; je ne sais pas trop… Au revoir messieurs… et au pire, à ce soir Michel… »


[1Citius, Altius, Fortius


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Une journée ordinaire

Aujourd’hui est une journée ordinaire... enfin je crois. Je profite donc de cette journée ordinaire pour mettre en ligne mon dernier roman, intitulé sobrement... une journée ordinaire.

Dans la mesure où j’aurai eu besoin d’un peu plus de quatre années pour voir ce petit livre achevé, ne devrais-je pas considérer cette journée comme extraordinaire ? Peut-être... peut-être pas. D’une certaine façon, n’est-il pas extraordinaire de pouvoir profiter d’une journée ordinaire ?

Cher lecteur, je vous souhaite une bonne journée... ordinaire.
Paul Jeanzé, le 19 décembre 2025


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