IV

vendredi 19 décembre 2025
par  Paul Jeanzé

Jean quitta le Café des Sports d’un pas lent, la tête basse. Au‑delà de cette morosité qu’il traînait comme un fardeau, peut-être voulait-il également éviter d’avoir à se confronter avec le sinistre panorama qu’offrait la cité administrative : un enchevêtrement d’immeubles en béton parmi lesquels trônait un bâtiment tout de verre vêtu, et qui n’avait aucunement besoin, au-delà des économies d’énergie évidentes qui en auraient résultées, d’être illuminé de l’intérieur pour voler la vedette à ses médiocres voisins. Au milieu de cet urbanisme disparate, Jean était bien en peine de comprendre les intentions qui avaient germé dans le cerveau de ses architectes. De plus, se sentant complice de ce paysage maudit, il ne put s’empêcher d’éprouver un sentiment de malaise en franchissant le seuil de l’immeuble de verre, siège de la société « Urba-Sim » où depuis maintenant deux ans, il ne savait plus vraiment qui il était.

Plutôt que de se diriger vers l’ascenseur devant lequel s’impatientaient trois personnes, Jean obliqua sur sa gauche pour rejoindre les deux lourdes portes coupe-feu de couleur rouge qui menaient aux escaliers. Comme tous les matins, il préféra gravir lentement les escaliers en béton plutôt que d’avoir à subir la présence de collègues qui allaient certainement l’entretenir d’une énième querelle de bureau. Dans cette partie de l’immeuble où le verre et la lumière étaient indésirables, il était peu probable qu’il fût importuné. Arrivé au deuxième étage, Jean se dirigea sans entrain vers l’aile droite du bâtiment en longeant une grande salle de réunion. Poursuivant sa progression le regard toujours tourné vers le sol, il ne remarqua pas le technicien qui s’affairait autour d’un vidéo‑projecteur. Jean emprunta ensuite un étroit couloir qui desservait plusieurs bureaux de taille réduite, orientés vers le nord. Côté opposé, il n’y avait qu’une seule pièce : un vaste espace au sein duquel présidait un élégant bureau avec retour en merisier massif. Sur ce dernier, aux côtés d’une pile de dossiers soigneusement rangés, se dressait une lampe au style épuré qui éclairait, assez tôt dans l’après-midi en raison de la pénombre engendrée par les bâtiments alentours, un grand écran sur lequel s’invitaient de chatoyants diaporamas promotionnels. Jean, le regard perdu, resta longtemps devant le seuil de ce bureau, de son bureau…

Avant de s’affaler sur un confortable fauteuil en cuir, Jean se débarrassa machinalement de son imperméable pour le confier au portemanteau qui sommeillait dans un coin. Repoussant le clavier de son ordinateur professionnel, il posa ses coudes sur le bureau avant de se prendre la tête entre les mains en soupirant. Au bout de quelques instants, Jean esquissa un mouvement avec son bras… avant de se raviser. À quoi bon ressasser le passé ? Pourtant, la douleur qui le tenaillait prit immédiatement le dessus : Jean avança une main tremblante en direction de l’un des tiroirs situé en haut du caisson glissé sous le côté gauche du bureau, avant de l’ouvrir avec précaution. Alors que l’on se serait attendu à le voir en extraire un stylo ou une feuille de papier, Jean exhuma un playmobil qui tenait une clef anglaise dans la main gauche. La figurine était coiffée d’un casque de chantier orange et son visage était constellé de petits points noirs qui avaient sans doute été ajoutés avec un feutre très fin pour symboliser une barbe naissance. Tandis qu’il regardait l’étrange objet avec émotion, Jean se demanda, comme il se l’était demandé des dizaines de fois depuis sa nomination à la tête du service logistique et informatique, pourquoi il ne s’était jamais senti autant déprimé. Il soupira tristement… Ne pas ressasser le passé… surtout ne pas ressasser le passé… Ne pas ressasser… Mais comment faire pour oublier, comment ? Non, il ne pouvait pas oublier… Il ne pourrait jamais oublier… Alors, en ce début de matinée d’une morne journée d’automne, Jean se laissa submerger par les souvenirs qui se débattaient dans son esprit tourmenté.

*

Quelques vingt années plus tôt, après l’obtention sans éclat du baccalauréat, Jean avait suivi sans vraiment réfléchir un de ses camarades de terminale qui s’était inscrit à un cursus universitaire dédié à l’administration économique et sociale. Il se souvenait à peine de la première année, sinon qu’un épais brouillard et un goût amer et acre dans la bouche l’avaient accompagné jusqu’au jour où il découvrit les résultats du deuxième semestre ; des résultats bien trop insuffisants pour qu’il pût accéder en deuxième année. Sans enthousiasme aucun, sans même le moindre esprit de revanche, il avait redoublé, et après un premier semestre aussi peu brillant que celui de l’année précédente, il eut la chance de rencontrer Marie qui, en étudiante studieuse et aimante, l’aida à se ressaisir. Il parvint même un temps à s’intéresser aux matières qui lui étaient enseignées, avant de s’en détourner définitivement, dès lors qu’il en saisit les tenants et autres aboutissants. Il jugea sévèrement la sociologie et l’économie quand il découvrit que ces deux prétendues sciences ne diffusaient rien d’autre qu’un tas d’idéologies centrées sur la lutte des classes, cette sempiternelle bataille entre le patron et son ouvrier qui faisait du premier un exploiteur et du second un exploité. Jean goûtait fort peu à une vision aussi manichéenne du monde du travail, et cette impression se transforma en opinion définitive quand, peu avant la deuxième session d’examens, il fut embauché par une petite boîte de communication qui recherchait à l’époque un technicien dans des domaines aussi variés que la plomberie et l’électricité, mais plus particulièrement quelqu’un de qualifié dans l’installation de matériel informatique. Parce qu’il avait passé une bonne partie de sa deuxième année universitaire à sécher les cours, Jean trompa l’ennui en se prenant subitement de passion pour la micro‑informatique qui en était alors à ses balbutiements ; et, jusqu’à une heure tardive, pendant que Marie étudiait les effets néfastes sur le marché du travail du progrès technique et de l’automatisation, Jean préférait en voir les bons côtés en se faisant la main sur des ordinateurs que des particuliers aisés parvenaient bien difficilement à maîtriser. Qu’il avait pu en passer des soirées, voire des nuits à installer des systèmes d’exploitation avant de devoir les reprendre à zéro quelques semaines plus tard ; ou encore à changer un composant, qui soit était tombé en panne, soit était devenu obsolète en à peine deux ou trois mois. D’ailleurs, lui‑même fit les frais des tâtonnements de cette technologie qui bientôt allait « révolutionner le monde et libérer les travailleurs », comme il le claironnait auprès de Marie pour la faire enrager ; car avec l’argent qu’il gagnait en échange de ses services, il s’acheta sa propre unité centrale, à savoir un ordinateur d’occasion qui connaissait de temps à autre des incidents plus ou moins sérieux. Ainsi, que ce soit pour ses clients ou son compte personnel, Jean franchissait régulièrement la porte d’un magasin spécialisé en informatique où il avait pris l’habitude de discuter avec le vendeur. C’était au cours d’une de leurs conversations, alors qu’il avait mentionné qu’il cherchait éventuellement du travail, qu’il eut connaissance qu’un responsable d’entreprise avait besoin d’un employé ; peut-être avait-il le profil adéquat, qui sait ? Au départ, il avait innocemment posé la question dans l’espoir de se faire embaucher comme réparateur dans la boutique, mais ce jour-là, le destin en voulut autrement : une semaine plus tard, il débutait sa vie professionnelle au sein d’une PME d’une vingtaine d’employés, avec Monsieur Degonzague comme chef d’orchestre, un homme jovial et au tempérament paternaliste. À ses côtés, Jean en oublia bien vite Marx, Engels, ses cours universitaires et leur cortège de théories fumeuses ; et pendant de nombreuses années, il participa activement à l’informatisation de l’entreprise, en compagnie d’un dénommé Daniel, qui lui était plutôt assigné aux réparations courantes que Jean lui laissait d’ailleurs bien volontiers. C’est ainsi que Jean s’épanouit au cœur de la sphère informatique qui prit, au fil des années, une place prépondérante dans l’organisation de la société. De plus, au bout de quelques semaines, Jean et Daniel formaient un duo déjà si soudé qu’ils furent rapidement surnommés « les frangins » par l’ensemble du personnel.

Jean s’attacha rapidement à Daniel, de trois ans son cadet, même si cette amitié le troublait de temps à autre, lorsque lui revenait en mémoire les paroles maternelles évoquant « le frère qu’il n’avait jamais eu ». En effet, après une fausse couche qui eu lieu deux ans après la naissance de Jean, sa mère fut en incapacité d’avoir d’autres d’enfants. Si les choses en étaient restées là, Jean n’en aurait peut-être jamais gardé le moindre souvenir, mais chaque année à la fin du mois d’avril, sa mère commémorait dans un pieux recueillement la mort de cet enfant « qui était parti bien trop tôt ». Elle lui avait même donné un prénom : Joseph ; et souvent la mère de Jean de se laisser submerger par les pleurs au cours de cette lugubre journée. Au-delà du chagrin et du comportement de sa mère qui le mettait très mal à l’aise, Jean souffrit surtout du fait qu’elle ne semblait pas se satisfaire de n’avoir eu qu’un seul enfant, alors qu’il avait toujours fait de son mieux pour combler le vide de cette omniprésente absence. Avec le temps, il espérait avoir oublié ce douloureux souvenir. Malheureusement, celui-ci était revenu le hanter depuis sa rencontre avec Daniel, pour finir par l’obséder au début de la grossesse de Marie, quand lors de la première échographie, il put discerner les contours du fœtus. Il avait été profondément troublé en voyant apparaître sur un écran, le gros plan d’un bébé miniature d’une quinzaine de centimètres. À l’époque des grossesses de sa mère, Jean n’était pas certain que les échographies fussent monnaie courante. Aussi, il fut intimement persuadé que c’était en raison de l’imagination morbide de sa mère, que ce défunt qui n’en était pas vraiment un, non seulement avait obscurci son enfance, mais continuait à le tourmenter au cours de sa vie d’adulte.

*

Mais bon sang, pourquoi se remémorait-il d’aussi sinistres souvenirs ? Le moment était-il bien choisi pour savoir si un fœtus de trois mois était oui ou non un être humain ? Et était-il vraiment qualifié pour réfléchir à un tel enjeu sociétal ? Jean se sentit décontenancé par le cheminement de ses pensées. Vraiment, il perdait complètement pied… En soupirant et en entendant au loin une conversation enjouée qui devait se tenir autour de la machine à café, Jean essaya de rassembler ses esprits… ses pauvres esprits… L’abattement le saisit de nouveau. Il se sentait tellement déprimé… et pourquoi en revenait-il toujours à se souvenir de ces douloureuses blessures qui ne demandaient pourtant rien d’autre qu’à rester bien enfouies dans son subconscient ? Alors, il regarda une nouvelle fois le playmobil et sentit les larmes lui monter aux yeux, inexorablement. Mais pouvait‑il en être autrement ? Et ses pensées de continuer à divaguer.

*

Sous l’œil bienveillant de Monsieur Degonzague, les « frangins » connurent dix années d’insouciance : la petite entreprise avait trouvé sa vitesse de croisière, son dirigeant se contentant de reconduire d’année en année de solides contrats qui lui permettaient de garantir la pérennité de son affaire. Et puis un matin, il leur avait été présenté le fils Degonzague, un jeune trentenaire qui était destiné à prendre un jour les rênes de la société. C’était la première fois que Jean le rencontrait. En revanche, il avait beaucoup entendu parler de ce fils prodige qui faisait la fierté de son père : après de brillantes études en école de commerce, il était parti s’aguerrir à l’étranger, aux États-Unis notamment, d’où il était revenu avec de grandes ambitions pour l’entreprise paternelle. En trois ans, sous sa vice‑présidence, la société familiale se développa, et si Daniel continua tranquillement d’agencer des bureaux en même temps qu’il changeait une chasse d’eau qui fuyait, Jean prit de plus en plus de responsabilités, grâce ou à cause du fils Degonzague, il ne savait plus aujourd’hui comment il devait qualifier le virage qu’avait pris sa carrière. Cela en avait-il vraiment valu la peine ? Jean ne comptait plus ses heures et rentrait souvent à des heures tardives chez lui. Pire encore, ses nouvelles attributions et l’arrivée de nouveaux collègues avait quelque peu distendu la complicité qui le liait à Daniel. Certes, ils continuaient de prendre leur café ensemble le matin, à faire la revue des événements sportifs de la veille, mais il se sentait de plus en plus écartelé entre cette relation amicale qui lui semblait être l’idéal des liens qui devaient unir deux modestes employés, et les réunions qu’il devait mener avec des sociétés externes pour augmenter le débit du réseau informatique ou renouveler une partie du parc des ordinateurs. Dans ce contexte, il lui fallait endosser le costume, au propre comme au figuré, du parfait technocrate, car il devait s’astreindre à soigner les apparences en vue d’obtenir un contrat négocié dans les meilleures conditions. Plutôt que de manger sur le pouce avec Daniel, Jean enchaînait d’interminables déjeuners d’affaires au restaurant. Certes, il profitait de ces occasions pour déguster d’élégants Bordeaux et de profonds Bourgognes, mais passé l’ivresse du moment, le retour à la réalité lui était extrêmement pénible : le soir venu, Jean rentrait chez lui avec de douloureux maux d’estomac et très fatigué, la faute à tous ces repas trop riches et trop arrosés ; et peu après un frugal repas, il s’endormait avec des rêves agités qui le ramenaient à l’époque de ses études où la théorie du capital dansait avec celle des organisations jusqu’au bout de la nuit.

*

S’interrompant un instant dans ses pensées, Jean jeta un rapide coup d’œil à son immense bureau avant de soupirer : le fils Degonzague avait décidément bien fait prospérer l’affaire de son père. La société, qui comptait une cinquantaine de salariés quand le patriarche passa la main, avait aujourd’hui doublé ses effectifs. Le service que Jean dirigeait comptait aujourd’hui une dizaine de personnes, alors qu’à son arrivée, il n’y avait que Daniel et lui. Ils n’avaient même pas de bureau à l’époque, seulement une espèce de petit local qui ressemblait à la caverne d’Ali Baba version bricoleur : une pièce sans le moindre confort, avec juste deux tabourets et un établi qui leur servait également de table pour manger le midi. Et pourtant, que de bons souvenirs, combien de fous rires avaient retenti dans cet espace spartiate et mal éclairé. Tandis qu’aujourd’hui… aujourd’hui… Daniel n’était plus là ; il était parti ; Daniel ne reviendrait jamais et il n’y aurait personne pour le remplacer… Et de nouveau le regard de Jean se perdit dans le vide. Dans la demi-heure qui suivit, c’est à peine s’il répondit à ses subordonnés quand ces derniers vinrent les uns après les autres le saluer.

*

En organisant un fastueux dîner dans le meilleur restaurant de la ville, la famille Degonzague avait fait les choses en grand. Pour l’occasion, le repas avait été précédé d’un vin d’honneur en présence de nombreuses personnalités locales et autres élus, d’anciens employés, et bien entendu de tout le personnel actuellement en activité, soit près de deux cents personnes : Monsieur Degonzague prenait officiellement sa retraite et laissait son fils diriger seul une entreprise prospère. « Urba-Sim », anciennement « La petite communicante », poursuivait son expansion dans les secteurs de l’urbanisme et de la communication. Jean lui‑même s’était laissé embarqué dans l’aventure ; non pas qu’il fût orgueilleux, mais il ressentait un profond besoin de reconnaissance. Il s’était alors imaginé que celle-ci viendrait naturellement avec l’obtention d’une belle promotion. Pourtant, en observant Daniel qui n’avait absolument rien changé à ses habitudes, et qui était toujours de bonne humeur en toute circonstance, Jean ne pouvait s’empêcher de penser qu’il aurait beau « faire carrière », il n’était absolument pas assuré d’atteindre une certaine forme de paix intérieure. Au contraire même, et c’était pour cette raison qu’il déprimait. Pour ne rien arranger, il se retrouvait maintenant assailli par le travail et des situations complexes à gérer, tandis qu’il écoutait Daniel lui raconter, le lundi matin au café, comment il avait pris le temps de s’occuper de son jardin et d’effectuer une agréable balade en forêt en compagnie de son chien. Daniel avait une vie simple et s’en satisfaisait. Jean avait une vie de plus en plus compliquée que n’arrivait pas à compenser la substantielle augmentation de salaire qu’il avait obtenu pour cette occasion. Il avait même pensé à déménager, histoire de changer d’environnement et de « voir plus grand » ; mais il y a quelques mois, au cours d’une dispute, sa femme lui avait porté le coup de grâce en déclarant d’un ton cinglant qu’une maison plus grande avec une deuxième salle de bain ne lui serait d’aucune utilité.

La soirée avait été grandiose et s’était prolongée tard dans la nuit. Même Daniel, qui était d’habitude plutôt sobre, n’avait pas résisté à quelques coupes de champagne. D’ailleurs, Monsieur Degonzague, qui avait beaucoup d’affection pour Daniel, lui proposa de le raccompagner à son domicile. Mais Daniel avait poliment décliné la proposition, certainement en raison du très grand respect qu’il avait envers l’entrepreneur : « Je vous remercie sincèrement Monsieur, mais je préfère vous laisser en famille. Je crois également que j’ai besoin de prendre un peu l’air, cela me permettra de dégriser. »

Le lendemain était un dimanche. Jean, en raison des excès de la veille, avait passé la journée à comater dans le canapé. Le lundi, au moment de retrouver son bureau, il se sentit encore plus démuni et fatigué qu’à l’accoutumée ; certainement parce qu’une page s’était définitivement tournée ; que jamais plus il ne retrouverait l’atmosphère tranquille de ses jeunes années. Enfin, Monsieur Degonzague était parti certes, mais Daniel, lui, était toujours là. Oui, son Daniel serait toujours fidèle au poste et présent à ses côtés. Alors qu’il se rendait vers son bureau, et que dans le même temps, il jetait un œil du côté de la machine à café pour voir si Daniel était là à l’attendre, il fut accueilli par le nouveau propriétaire des lieux lui‑même ; certainement pour le recevoir de façon symbole en tant que dirigeant de l’entreprise, pensa Jean. Pourtant, il fut pris d’un malaise quand ce dernier lui mis la main sur l’épaule et, d’un air grave, l’invita à le suivre. Quand il sortit du bureau du fils Degonzague, environ cinq minutes plus tard, Jean était dévasté. Il venait d’apprendre la mort de Daniel. Le malheureux avait été renversé par une voiture environ un quart d’heure après avoir quitté le restaurant. Sans doute encore sous l’effet de l’alcool, Daniel n’avait pas vu la voiture arriver alors qu’il traversait hors d’un passage piéton. Quant au conducteur, il n’avait hélas pas eu le temps de réagir et avait percuté le piéton de plein fouet. Gravement blessé, Daniel avait succombé à ses blessures le dimanche après-midi ; Jean n’en avait rien su. Quand il y repensait aujourd’hui, Jean se sentait terriblement coupable, car il avait passé la journée à se traîner entre son lit et le canapé du salon pendant que Daniel luttait contre une mort qui allait l’emporter. Depuis ce terrible lundi, il y avait environ deux ans maintenant, Jean avait vu lui aussi sa vie s’arrêter, en même temps que celle de son meilleur ami. Oui, de son meilleur ami, car c’était le jour de son enterrement que Jean prit pleinement conscience de l’importance qu’avait Daniel à ses yeux. Après sa brutale disparition, il ne resta plus à Jean que des souvenirs et ce Playmobil. En effet, peu de temps après la disparition de Daniel, la société « Urba-Sim » s’installa dans ses locaux modernes, et Jean avait ressenti une profonde colère teintée d’injustice en se rendant compte que rien des affaires de Daniel n’avait été conservé. Rien… sauf ce petit Playmobil. Dans cette société en plein bouleversement et en constante expansion, notamment en termes de salariés, qui se souviendra de Daniel dans trois ou quatre ans ? Qui, sinon Jean ? C’était donc ça la vie ? On bossait comme un âne pendant des années et puis finalement, qu’est-ce qu’on laissait-on derrière nous ? Rien, absolument rien, sinon un misérable Playmobil ! Jean fut pris d’un accès de rage et envoya valser le jouet contre le mur. Immédiatement pris par les remords, Jean se leva précipitamment et alla ramasser la petite figurine ; elle avait le pied gauche cassé. Jean ne put retenir ses larmes pendant quelques instants ; mais seulement quelques instants, car il avait une tonne de travail qui l’attendait. Et c’était tant mieux finalement, car pour oublier sa peine, il s’était abîmé dans le travail, dans le travail et dans l’alcool.

Enfin, dans l’alcool… il buvait un peu certes, mais pas au point de penser qu’il pût être alcoolique. D’ailleurs, il était rare qu’il boive le matin, même s’il prenait de temps à autre un petit calva avec son café en compagnie de Michel et de Dédé. Le midi, il allait souvent trinquer devant un kir ou deux, parfois trois, avec les deux mêmes ; mais c’était surtout pour regagner des forces avant d’affronter une longue après-midi de travail. Deux fois par semaine au moins, il y avait également les repas d’affaires, mais cela faisait partie de ces mondanités qu’il aurait été inconvenant de ne pas respecter. Oui, il n’y avait que les ouvriers qui bossaient en trois huit pour devenir alcoolique en raison d’une vie de merde, alors que lui, maintenant propulsé parmi les cadres les plus en vue d’une entreprise florissante, il avait une maîtrise parfaite de la situation. C’était d’ailleurs l’énorme différence entre un homme comme lui avec autant de responsabilités, et un pauvre type qui s’abîmait le cerveau à la chaîne jusqu’au soir et… Abasourdi par sa tirade, autant méprisante que vulgaire, Jean s’interrompit dans ses pensées ; il avait les nerfs à vif. Ce matin, il n’avait pas pris le temps de prendre son petit calva sur le pouce en compagnie de Michel et Dédé. Il lui manquait ce petit réconfort qui lui évitait de sentir que sa pauvre tête allait exploser ; juste un petit peu de cet alcool qui, par miracle, enveloppait son être de douceur et l’envoyait flotter dans l’air. Dans un tel état d’apesanteur, Jean se sentait l’esprit si léger qu’il était prêt à affronter n’importe quelle journée de travail, n’importe quel défi qui se présentait, lui qui s’était hissé tout seul, lui qui avait réussi à faire carrière, lui qui était toujours vivant, oui, toujours vivant, pas comme… Jean s’arrêta une nouvelle fois ; il sentit les larmes affluer en direction de ses yeux ; ses mains tremblaient… Il porta avec un regard morne et las au-delà des vitres de l’immeuble. Oui, il était toujours vivant… mais à quel prix…

Tout à coup, Jean se leva dans un sursaut. Enfin il se ressaisissait ; il n’était pas encore né celui qui le mettrait au tapis. D’un pas décidé, il se dirigea vers un coin du bureau où l’on distinguait à peine, même de l’intérieur, un petit frigo. Jean l’ouvrit, non sans une certaine fébrilité ; mais il fut aussitôt rassuré, car ce dernier contenait encore deux canettes de bière. Jean en prit une le plus délicatement possible, sortit une choppe d’un tiroir et se versa le contenu de la canette dans celle-ci. Après avoir rangé la canette vide dans sa sacoche, il s’assit et commença à boire par petites gorgées. Au fur et à mesure que l’alcool se frayait un chemin à travers son corps, Jean se sentit apaisé ; ses mains avaient cessé de trembler, son horizon semblait s’éclaircir. Même le gris qui l’avait suivi tout au long de ce début de matinée s’estompa ; il lui sembla deviner les fresques paysannes de « ses » fameux immeubles se refléter jusque dans les vitres de son bureau. Il était tout juste neuf heures, et si avec une petite bière, il était finalement d’attaque pour travailler presque dix heures d’affilée, il n’y avait pas lieu de s’alarmer. Jean serait certainement fatigué en rentrant chez lui à la nuit tombée, mais pour le repos du guerrier, rien ne serait plus réparateur qu’un Martini puis deux ou trois verres de vin à table, avant d’aller se coucher et de s’endormir lourdement. Et de recommencer, jour après jour, comme cela était le cas depuis la mort de Daniel. Non, non et non, il ne buvait pas pour oublier sa tristesse, il se donnait juste les moyens d’affronter un quotidien qui parfois le paralysait. Certains de ses collègues allaient bien courir au moment de la pause méridienne, pendant que d’autres allaient à la piscine ; lui de son côté, retrouvait Michel et Dédé pour parler de tout et de rien devant un petit verre de vin blanc. Avec ses deux acolytes et l’alcool aidant, il retrouvait ainsi l’énergie nécessaire pour travailler une bonne partie de l’après‑midi sans trop se poser de questions métaphysiques. Il avait déjà bien du mal à saisir le sens de son quotidien ; comment pourrait-il lever les yeux vers le ciel et réfléchir au sens de la vie, de sa vie ? Tout au plus en arrivait-il à envier des êtres comme Michel qui, au‑delà du rôle qu’il jouait devant le comptoir, s’avérait dans le privé beaucoup plus à l’écoute de son interlocuteur ; il savait alors dispenser des propos bienveillants emprunts d’une sagesse insoupçonnée. Peut-être parce qu’il avait dix ans de plus que Jean, ou alors… même si cela ennuyait Jean de penser ainsi… ou alors parce que Michel avait emprunté depuis quelques années un cheminement spirituel qui l’avait conduit à assister régulièrement à la messe le dimanche matin et qu’il semblait savoir quelle était sa place dans cet univers, cet insondable univers au sein duquel Jean voyait surtout danser des immeubles sur fond de champs de colza. Jean eu un haut le cœur et fut pris de nausée : ce matin, même la bière qui d’habitude lui permettait de tenir la matinée ne lui fut d’aucun secours.


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Une journée ordinaire

Aujourd’hui est une journée ordinaire... enfin je crois. Je profite donc de cette journée ordinaire pour mettre en ligne mon dernier roman, intitulé sobrement... une journée ordinaire.

Dans la mesure où j’aurai eu besoin d’un peu plus de quatre années pour voir ce petit livre achevé, ne devrais-je pas considérer cette journée comme extraordinaire ? Peut-être... peut-être pas. D’une certaine façon, n’est-il pas extraordinaire de pouvoir profiter d’une journée ordinaire ?

Cher lecteur, je vous souhaite une bonne journée... ordinaire.
Paul Jeanzé, le 19 décembre 2025


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Vendredi 04 juillet 2025
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