V
par
Il était plus de vingt heures lorsque Jean franchit le seuil de la petite cour intérieure qui invitait le visiteur à entrer en toute confiance dans la maison de Michel. Finalement, il avait passé la totalité de sa journée enfermé dans son bureau. Il n’avait pas pris le temps de se restaurer et surtout, il n’avait pas eu à cœur de rejoindre Dédé et Michel au Café des Sports. Et pour cause, il n’était pas d’humeur à subir les jérémiades de Dédé qui l’irritaient de plus en plus souvent. Lui-même, s’épanchait-il sur ses problèmes ? Bien sûr que non ! Il avait sa fierté et préférait rester muet sur le sujet. En agissant ainsi, il espérait surtout retrouver un peu de bonne humeur en sirotant deux ou trois kirs, tout en écoutant Michel plaisanter. Heureusement qu’il était là Michel, heureusement ! C’était lui qui avait pris la relève… depuis que son petit Daniel… enfin, la relève… Les rôles étaient inversés dorénavant, vu que c’était plutôt Michel le grand frère aujourd’hui… Ah ! Et puis assez avec ces histoires de frangins qui n’existent pas, qui n’existent plus, ou qui n’ont jamais existé ! Mais qu’est-ce que je vais imaginer là en…
« Mais entre donc Jean, au lieu de rester planté là, c’est ouvert ! » cria Michel qui l’avait vu s’arrêter au milieu de la cour. Avant de franchir la porte, Jean jeta quand même un coup d’œil en arrière. À chaque fois qu’il venait ici, il ne cessait d’être étonné par cette maison située à deux pas du centre-ville, mais qui donnait pourtant l’impression d’être située dans un petit coin de campagne. Il y avait notamment cette cour intérieure à ciel ouvert, au milieu de laquelle s’épanouissait un imposant tilleul qui attirait tous les oiseaux du coin. Là, au milieu des pépiements qui se faisaient plus rares au fur et à mesure que la soirée avançait, souvent il avait discuté avec Michel à la lueur d’une grosse bougie parfumée au cèdre du Liban. Accoudé à la petite table ronde en ferraille gris qui accueillait une corbeille remplie de fruits de saison, Jean retrouvait pendant quelques instants un semblant de sérénité. Autour de la cour, de petits arbustes, des plantes grimpantes et quelques pots de fleurs finissaient de donner à cette curieuse maison de ville l’impression d’une vieille bâtisse perdue au milieu de nulle part ; du temps passé également, avec son vieil arrosoir et ses outils de jardinage usés qui reposaient négligemment sur un antique établi ou qui dormaient dans un râtelier poussiéreux. Le plus troublant sans doute, était que ne parvenait aucun bruit en provenance des rues adjacentes. Cette petite cour, qui sommeillait négligemment au cœur de la ville, ressemblait à un sanctuaire, un lieu de résistance se moquant éperdument du béton, des immeubles de la cité administrative, de la tristesse du…
« Allez, viens maintenant Jean, il commence à pleuvoir. J’ai l’impression que tes démons intérieurs sont si profondément ancrés dans ton être qu’ils vont finir par te paralyser au point de transformer ta carcasse en statue de pierre. Même mon petit paradis n’arrive pas à te faire retrouver le sourire, lui glissa doucement Michel en venant à sa hauteur pour le prendre par l’épaule. Par ailleurs, tu n’es pas en avance, le match vient de commencer. »
Jean suivit son ami en silence ; il n’avait pas l’énergie nécessaire pour le contredire. Mais ce qui retint surtout Jean de répliquer, c’était qu’il avait parfaitement conscience de la véracité des propos de Michel. : il était en permanence rattrapé par des pensées moroses ; il se sentait enfermé dans un carcan ; il n’imaginait plus l’avenir avec optimisme. Jean soupira longuement… Il n’imaginait plus l’avenir du tout ; il avançait, sans but ; il avançait sans savoir quel jour cette diabolique machine infernale que l’on appelait la vie allait bien vouloir s’arrêter. Non, pas s’arrêter tout de même… mais au moins une pause… un répit qui lui serait salutaire et un peu plus long que les moments passés à discuter avec Michel autour de la table de la cour, car dès qu’il quittait cette atmosphère privilégiée, il retrouvait le rythme infernal qui était le sien. Comment dire… l’image avait été maintes fois usitée certes, mais il avait l’impression d’avoir été jeté sur des rails et de devoir les suivre à grande vitesse… à très grande vitesse… à trop grande vitesse… Oui, c’était exactement cela, sa vie était sur des rails qui défilaient sous ses yeux et dont il ne contrôlait ni le tracé ni la destination. Et tout ce qu’il redoutait, c’était qu’il arrivât un moment où il n’arriverait pas à prendre le prochain virage.
Ce soir, même Michel fut incapable de le faire sortir de son mutisme. Alors que d’habitude, le premier verre d’alcool avait tendance à dérider Jean, il n’en fut rien. Pire encore, Jean s’emporta violemment devant la piètre prestation du club de la capitale qui était mené un à zéro après vingt minutes de jeu. « Tu vois Michel, j’ai un peu l’impression d’être dans une situation similaire à cette équipe : aucun fond de jeu, aucun collectif ; ils subissent sans faire mine de réagir. Tiens, je pourrais même être leur capitaine, j’irais très bien dans le décor ! » Après cette tirade, Jean se servit un grand verre de pastis, avant de plonger de nouveau dans un silence qui ne le quitta plus jusqu’à la fin de la soirée.
