VI
par
Lorsque Jean quitta le domicile de Michel, il était vingt-trois heures ; il faisait nuit et une pluie fine tombait négligemment sur un trottoir rendu glissant. Jean, dont les pas étaient mal assurés, manqua de tomber ; il chancela un court instant avant de parvenir à retrouver l’équilibre en posant sa main contre un mur d’enceinte. Il sentait qu’il avait bu plus que de raison ; pourtant, il n’hésita pas une seconde et se dirigea vers sa voiture. À cette heure-ci, il n’était qu’à cinq minutes de chez lui ; il lui suffirait de conduire prudemment en descendant la longue avenue ; et arrivé en bas de cette dernière, de tourner à gauche au feu tricolore où il pourrait distinguer les affreux immeubles bariolés. « Ces fresques murales, quelle idée stupide ! » s’entendit-il grommeler avant qu’une remontée acide vint lui déposer un goût acre dans la bouche. Jean avait le souffle court ; il fut pris de nausées et eut envie de vomir : il avait marché trop vite pour rejoindre sa voiture. Incidemment, la pluie commençait à transpercer son blouson ; il avait froid. Il dut d’ailleurs s’y prendre à plusieurs reprises avant de trouver les clefs au fond de sa pochette ; la faible luminosité et la fatigue certainement… Jean ouvrit précipitamment la portière avant de s’engouffrer à l’intérieur de son véhicule. Au sec, enfin… Jean prit quelques instants pour se calmer. En même temps que le moteur démarrait, la radio se réveilla et cracha un vieux rock ; Jean sourit et tapota sur son volant avec les doigts. Maintenant, il se sentait en sécurité au sein de son habitacle : il respirait plus facilement et plus régulièrement ; la nausée avait disparu ; la tête lui tournait légèrement mais la sensation était loin d’être désagréable. Il se serait presque senti euphorique, mais il se raisonna immédiatement : « Attention, mon Jeannot ; conduit prudemment, car tu as un tout petit peu bu ! Oh, trois fois rien ; non, vraiment ; rien qui t’interdise de rentrer tranquillement à la maison. » Pourtant, Jean parvint difficilement à s’extraire de sa place ; il fit d’ailleurs une légère embardée et percuta la voiture garée derrière lui. « Au diable ces emplacements trop petits ! s’indigna Jean. Dès lors que l’on se retrouve avec une voiture devant et une voiture derrière, il est impossible de ne pas devoir forcer le passage ! » Après deux ou trois autres manœuvres, Jean s’extirpa enfin de la place ; il était en sueur. Au bout de cent mètres, Jean se présenta à un stop et tenta de se calmer : il regarda bien à droite ; puis bien à gauche. Il mit alors son clignotant et s’avança prudemment avant de sursauter sur son siège : une voiture venait de passer devant lui en klaxonnant. Jean ne comprit pas qu’elle ait pu échapper à sa vigilance ; ce satané angle mort sans doute… Il regarda de nouveau des deux côtés, longuement… surtout ne pas faire d’erreur… La rue était maintenant déserte ; il tourna lentement à gauche avant de remonter en direction de l’avenue dont il devinait le feu tricolore. Au loin, l’enseigne d’un bar tabac clignotait faiblement. « Bon sang, on ne voit vraiment rien ce soir avec cette pluie ! ». Et Jean de s’apercevoir qu’il avait malencontreusement oublié d’allumer les phares. Tout en manipulant les boutons situés près du volant, Jean s’avança jusqu’au feu. Entre son véhicule qui lançait au loin de longs faisceaux blancs et les haut lampadaires qui illuminaient l’avenue, la visibilité était maintenant bien meilleure. La ville semblait presque abandonnée en cette fin de soirée ; pas la moindre voiture ne passa devant lui alors qu’il commençait à s’impatienter de la longueur du feu rouge. « Il pourrait quand même les régler en fonction de la circulation, ces idiots de feux ! » Enfin le feu vert ; Jean fit de nouveau une embardée avant de tourner à droite sur la large et placide avenue. Il avait l’impression, en voyant défiler la double voie et les majestueux candélabres, que la mer venait de s’ouvrir devant lui. Jean sourit et enclencha les essuies‑glaces ; il pouvait s’engager en toute confiance sur l’avenue qui formait une large courbe contournant un grand parc, avec à mi‑pente sur le trottoir de droite, l’arrêt de bus de la piscine avec ses deux platanes. Deux cents mètres en contrebas, il discernait déjà le grand carrefour qui reliait par une autre avenue la partie basse de la ville. Sans qu’il s’en rendît compte, son véhicule se déporta légèrement sur la voie de gauche : Jean s’était quelque peu laissé emporter par la large courbe qui, prise un peu au-delà de 50 km/h, s’avérait assez délicate à négocier. D’ailleurs, il avait remarqué que les deux platanes près de la piscine avaient de sévères entailles dans le bas du tronc, signe que des conducteurs imprudents se laissaient parfois abuser par la docilité apparente de ce virage peu prononcé… Mais Jean n’était pas quelqu’un d’imprudent, il savait à quel moment il fallait se montrer raisonnable ; là, comme en ce moment même, où il allait rectifier sa trajectoire et bien entendu ralentir… par prudence ; ce n’était pas le moment de prendre le moindre risque !
Au cours de la nuit, quand Jean se remémorerait son accident, il serait bien incapable de se souvenir avec précision de ce qu’il s’était réellement passé : peut-être les roues, avec la pluie, avaient dérapé sur les bandes blanches qui séparaient les deux voies ; peut‑être avait-il freiné trop brutalement ; peut-être, peut-être… Jean se souvenait vaguement, peu avant la piscine, avoir effectivement freiné. C’était certainement à ce moment-là que la voiture avait glissé sur la chaussée. Jean avait alors donné un coup de volant à gauche, espérant que la voiture, comme le font les pilotes de rallye, se remettrait dans le bon sens. Mais Jean n’était pas un pilote de rallye ; les lumières de la ville tournoyèrent pendant une fraction de seconde autour de lui, et puis… un choc… sourd… avant la nuit et le silence… Jean, sans comprendre immédiatement ce qu’il venait de lui arriver, se retrouva au milieu d’un angoissant silence alors qu’une dizaine de secondes auparavant, le moteur de sa voiture ronflait en même temps qu’il fredonnait gaiement sur les airs d’un bon rock’n’roll. Dix secondes, vraiment ? Peut-être une minute… ou deux… voire plus… qu’en savait-il ? Était-il resté conscient ? Avait‑il perdu connaissance ? Il lui semblait avoir eu comme une absence… La voiture qui perd de l’endurance et puis… plus rien… enfin si, ce silence… Mon Dieu, que lui était-il arrivé ? Jean tenta de rassembler ses esprits et voulut redémarrer. Ces mains tremblaient. Il tourna la clef de contact à plusieurs reprises… Et toujours ce silence, cet insupportable silence… La panique commença à le gagner. Il chercha alors frénétiquement son téléphone portable avant de le retrouver par terre, au pied du fauteuil passager. Il avait dû atterrir là suite à l’impact. Il a l’air d’être en état de fonctionner… mais… mais qui appeler ? Marie ? Non, il n’allait pas la réveiller à cette heure ; elle dormait sûrement… Et que vais-je bien pouvoir lui dire ? Michel, je vais appeler Michel ; c’est une bonne idée ça d’appeler Michel. Il va venir m’aider ; on va faire remorquer la voiture et tout va bien se passer. Oui, tout va bien se terminer… Tout à coup, il eut comme une vision : Daniel gisait devant lui dans une mare de sang. Une grande confusion s’empara de l’esprit de Jean ; il n’arrivait plus à accéder à ses contacts sur le téléphone et était même incapable de se souvenir du numéro de téléphone de Michel qu’il connaissait pourtant par cœur. Il jeta un œil hagard à la longue avenue sur laquelle aucun véhicule n’était passé pour l’instant. Pourvu que… En même temps qu’il essayait de formuler son angoissante pensée, Jean aperçut les phares d’une voiture qui remontait l’avenue. Peu avant d’arriver à sa hauteur, il fut pris d’un grand frisson ; il reconnut le liseré caractéristique d’une voiture de police. En passant à sa hauteur, elle ralentit avant de faire demi-tour un peu plus loin en allumant ses gyrophares pour venir se garer derrière lui. Jean s’enfonça dans son siège et sentit une sorte de désespoir lui monter du fond de la poitrine. Il était foutu ; cette fois-ci, il était vraiment foutu…
« Bonsoir Monsieur, Police Nationale ; que vous est-il arrivé ?
— Je… Je crois que j’ai eu un accident ; Oui, c’est cela, j’ai eu un accident. Ma voiture a dérapé. Tout seule… enfin non, je voulais dire… je… j’ai eu cet accident tout seul… la chaussée humide, certainement… pourtant, je ne roulais pas bien…
— Voulez-vous me montrer les papiers du véhicule ainsi que votre permis de conduire s’il vous plaît ? Nous allons également procéder à un test d’alcoolémie.
Les papiers de Jean en main, le policier retourna lentement vers son véhicule pendant que son collègue effectuait minutieusement le tour de la voiture en s’éclairant à l’aide d’une lampe torche. Jean regarda fixement le carrefour en contrebas, à quelque deux cents mètres à peine, ce carrefour où il aurait dû depuis longtemps apercevoir les immeubles bariolés. Mais putain, comment s’était-il débrouillé pour se planter ainsi ; ce n’était pas possible !
— Monsieur, si vous voulez bien souffler dans cet éthylotest ; une seule expiration, la plus longue possible s’il vous plaît.
En essayant de contenir au mieux ses tremblements qui n’avaient pas cessé, Jean pris l’appareil et appliqua sans broncher les instructions avant de tendre le maudit mouchard au policier qui venait de se faire confirmer par son collègue que la voiture n’avait pas été volée.
— Monsieur, le test est positif ; je vais vous demander de bien vouloir descendre de votre véhicule et de nous accompagner. Nous allons effectuer une prise de sang pour vérifier ce premier résultat ; en cas de confirmation, nous vous emmènerons au poste de police où vous passerez la nuit.
— Bien, Monsieur l’agent ; mais… et… et ma voiture ?
— Ne vous inquiétez-pas, elle va être remorquée vers un garage.
En sortant de sa voiture, Jean sentit une vive douleur au pied ; pourtant, il boita le moins possible lorsqu’il se dirigea vers le véhicule de police, autant par amour propre que pour ne pas faire attendre les agents de police, car un profond sentiment de honte mêlé de culpabilité venait de s’emparer de lui. Il eut à peine le temps de jeter un rapide coup d’œil à sa voiture dont l’avant droit était complètement enfoncé. D’une certaine façon, il s’en sortait sans dommage ou presque ; tout du moins physiquement. Pour le reste… il se sentait tellement coupable… au moins n’aurait-il pas besoin de passer devant un tribunal pour prendre conscience de cette terrible vérité. Là, tout de suite, il pouvait prononcer sa propre condamnation ; non pas à un long retrait de permis et à une forte amende, il laissait cela aux autorités, mais à une inéducable déchéance : devant un tel déshonneur, il allait devoir démissionner de son travail, quitter son épouse et voir s’éloigner sa fille, car jamais il ne pourrait obtenir, ne serait-ce qu’un simple droit de visite ; peut‑être même qu’elles ne voudraient plus jamais entendre parler de lui ; peut-être que…
— Monsieur, si vous voulez bien monter dans notre véhicule… »
L’agent de police, qui venait de l’interrompre dans ses pensées, tenait patiemment la portière ouverte. Jean s’affala sur la banquette arrière avant de se recroqueviller contre la portière droite sur laquelle dégoulinait, à l’extérieur, une pluie tenace. La vitre était froide, presque glacée, mais Jean ne s’en soucia guère. Sa douleur au pied se fit plus vive encore et il fut une nouvelle fois pris d’une forte nausée. Son esprit commençait à se brouiller : il distingua à peine les lumières qui défilaient devant ses yeux hagards ; il était incapable de reconnaître dans quel quartier de la ville il se trouvait. Après un court trajet, la voiture de police s’arrêta. Quand il descendit du véhicule à l’invitation des policiers, alors qu’il pensait devoir se retrouver face au commissariat, il reconnut l’entrée du service des urgences de l’hôpital. Surpris par cet arrêt impromptu, il suivit pourtant en silence les policiers qui se dirigèrent vers l’infirmière de garde avec qui ils discutèrent une petite minute. Peu après ce rapide conciliabule, la petite troupe traversa la salle d’attente des urgences. Jean, en voyant tous les sièges vides, en fut soulagé. Il avait eu peur, pendant un instant, de devoir croiser du monde et en était presque à espérer, comme dans les grands procès médiatiques, qu’on lui mît un manteau sur la tête afin que personne ne put distinguer son visage. En revanche, il dut faire face à l’interne qui effectua donc une prise de sang, et Jean comprit enfin la raison de sa présence à l’hôpital, mais il prit bien soin de détourner les yeux de telle façon que jamais il n’eut à affronter ni l’aiguille, ni le regard de l’interne. Avec bienveillance pourtant, ce dernier lui demanda s’il ressentait des douleurs suite à son accident. Jean répondit par la négative ; il préférait garder son mal de pied pour lui et quitter cet endroit au plus vite, alors même qu’une douleur lancinante s’installait insidieusement à hauteur de ses cervicales et qu’un sérieux mal de tête commençait de l’envahir. Cependant, il acceptait toujours son châtiment sans broncher. Au moment de remonter en voiture, Jean entendit le son d’une sirène d’ambulance se rapprocher, pendant que la radio de police émettait de brefs messages au milieu des grésillements. Jean frissonna ; il avait l’impression d’être un personnage de second plan au sein d’une mauvaise série policière. La pluie cognait de plus en plus fort contre les vitres.
Se serait-il assoupi ? Jean ne gardait aucun souvenir du trajet entre l’hôpital et le poste de police. Pourtant, il était là, assis devant un autre policier, qui venait de lui demander de donner ses effets personnels, à savoir, en sus de sa pochette, sa montre, son alliance et la chaîne qu’il portait autour du cou. Il lui pria également d’enlever sa ceinture et les lacets de ses chaussures ; Jean ne put s’empêcher de se sentir humilié par ses deux dernières demandes. Il se rendit alors compte qu’il avait oublié son téléphone portable dans sa voiture, mais lui aurait-il été possible de joindre Marie au téléphone ? Mais quoi lui dire ? Et comment le lui dire ? « Allô, Marie ? Je ne te réveille pas j’espère ? Moi ? Oh, rien de grave, je vais juste passer la nuit au commissariat, car j’ai eu un accident de voiture en rentrant à la maison. Bien entendu, l’alcootest s’est avéré positif. Non, vraiment… rien de grave… absolument rien de grave… Si ces derniers temps avaient été difficiles, même s’il se disputait de plus en plus fréquemment avec Marie, il ne pouvait pas laisser sa femme sans nouvelles. Elle allait certainement s’inquiéter. Peut-être s’inquiétait‑elle déjà d’ailleurs ? Alors, il articula quelques mots en direction du policier qui finissait de remplir le formulaire qu’il s’apprêtait à signer : « excusez-moi, mais pensez-vous qu’il serait possible de prévenir mon épouse ? » Le fonctionnaire dévisagea un instant Jean, et sans changer une physionomie qui demeura impassible, lui répondit : « De façon générale, les appels téléphoniques ne sont pas autorisés » avant d’ajouter après un court silence : « Donnez-moi son numéro de téléphone, je verrai ce que je peux faire ». Jean se sentit soulagé, et un peu lâche également : il n’aurait peut-être pas à apprendre à Marie son accident ainsi que son arrestation. Oui, son arrestation… Jean tenta tant bien que mal de chasser cette pensée de son esprit, sans y parvenir. Il était horrifié de la situation dans laquelle il était ; et en même temps, il parvenait à peine à réaliser… Plus tard, il affronterait la réalité… la réalité et Marie… plus tard… un peu plus tard… Tout ce qu’il souhaitait, à cet instant, c’était se mettre en boule dans un coin et tenter de dormir un peu, juste un petit peu.
Il était environ une heure du matin lorsque Jean fut installé dans une petite cellule ne comprenant pour tout mobilier qu’un espace pour s’allonger recouvert d’un matelas en mousse très fin. Il regarda autour de lui, hébété. Et comme bien d’autres avant lui, alors que le mal était fait sans aucun retour en arrière possible, il se prit la tête entre ses mains et ne put s’empêcher de murmurer : « mon Dieu, comment ai-je bien pu en arriver là ? »
