VIII
par
Son année de première venait de se terminer ; Jean n’avait pas encore dix-sept ans. Devant des résultats scolaires très moyens, ses parents, enfin surtout sa mère, décidèrent de l’envoyer un mois en Allemagne en espérant qu’il y ferait des progrès. En effet, alors qu’il apprenait cette langue depuis la sixième, Jean peinait à construire ses phrases correctement, mélangeant allégrement les « Die », les « Der » et autres « Das », pendant que de leur côté, les temps des verbes, notamment le prétérit, le parfait ou encore cet incongru « futur II » s’accordaient bien mal dans son esprit. Sachant que l’épreuve d’allemand première langue du Baccalauréat constituerait en un oral et un écrit coefficient quatre au total, ses parents s’en inquiétèrent et décidèrent donc d’employer les grands moyens. Ils se souvinrent avoir reçu pendant une semaine, alors que leur fils était au collège, un correspondant allemand dénommé Wolfgang. Les deux adolescents avaient sympathisé et s’écrivaient encore deux fois par an : pour la nouvelle année et à l’occasion de leurs anniversaires respectifs. Après avoir contacté les parents de Wolfgang qui acceptèrent avec joie cette initiative, il fut convenu que Jean viendrait passer le mois d’août chez eux ; quant au jeune français, il accueillit la perspective de quitter pendant plus de quatre semaines le foyer familial avec enthousiasme, plus parce qu’il n’aurait plus ses parents sur son dos que par goût du germanisme. En effet, c’était la première fois qu’il partirait seul. Oui, seul ! enfin seul ! enfin un peu de liberté ! tant il lui devenait de plus en plus difficile de supporter les nombreuses contraintes imposées par sa mère.
Dès qu’il fut dans le train de nuit pour l’Allemagne, Jean laissa aussitôt la liberté le prendre par la main. Mais où allait‑elle bien vouloir le mener ? Alors qu’il disposait d’une couchette en première classe, Jean préféra se mêler aux différents groupes de jeunes qui s’entassaient dans les compartiments fumeurs, et dont l’ambiance joyeuse lui fit oublier ses yeux rougis par la fatigue et la fumée. Au fil des heures néanmoins, les rires, les cris et les chants succombèrent au sommeil ; et au petit matin, c’est dans une atmosphère impénétrable et silencieuse que les compartiments se vidèrent au fur et à mesure de leurs passagers parvenus au terme de leur voyage. Jean descendit du train dans les derniers, à Brême. Éreinté, il eut bien du mal à partager l’enthousiasme de Wolfgang, et c’est à peine s’il entraperçut la magnifique place de la ville au milieu de laquelle des animaux en bronze perchés les uns sur les autres semblaient gentiment se moquer de lui en même temps qu’ils lui donnaient ce précieux conseil : « Sois prudent, la liberté n’est pas une compagne facile à apprivoiser. Elle peut même se montrer dangereuse ; nous en savons quelque chose ! » Mais Jean n’entendit pas les avertissements que l’âne, le chien, le chat et le coq lui formulaient en chœur : loin du conte, il s’était endormi.
Jean se réveilla une demi-heure plus tard, lorsque la voiture se gara dans la cour gravillonnée d’un corps de ferme où pétunias et autres géraniums s’épanouissaient dans d’imposantes jardinières. Sur le côté et légèrement en retrait, il remarqua une grange qui abritait deux énormes tracteurs ; devant celle-ci, une petite moto argentée semblait en garder l’entrée. Tel un automate, Jean suivit Wolfgang vers l’habitation principale ; un perron de trois marches en pierre en permettait l’accès. Si Jean refusa poliment le petit déjeuner qui lui fut proposé, il fut reconnaissant envers ses hôtes de pouvoir prendre une douche pour se débarrasser de l’odeur de sueur et de cigarette qui lui collait à la peau ainsi qu’à ses vêtements. Ensuite, il fut conduit à l’étage, dans une chambre équipée d’un téléviseur et d’un grand lit rehaussé d’un édredon ventru sur lequel il se laissa tomber avec délice. Une heure plus tard, Jean émergea de l’édredon en pleine forme. À cette époque, il ignorait combien il était formidable d’être jeune, combien le corps débordait de ressources insoupçonnées. Hélas, on oubliait la plupart du temps d’en prendre soin ; trop souvent on maltraitait sa jeunesse. Mais laissons là une bonne fois pour toutes les conseils des animaux musiciens et autres littérateurs, tant ce genre de considérations n’étaient décidément pas au cœur de cette histoire, et encore moins dans celui de notre jeune héros.
Jean se leva d’un bond et s’approcha d’une fenêtre baignée par le soleil. La vue sur la campagne environnante, dédiée à la pâture des vaches et aux cultures céréalières, était splendide. Au loin, il remarqua de curieux bâtiments qui lui firent penser à des silos à grain. À l’aplomb de la chambre, il découvrit un verger adossé à un espace vert ; ce dernier accueillait dans un coin ombragé une balançoire, tandis que de part et d’autre du terrain, deux cages de football se faisaient face. Jean s’éloigna de la fenêtre et entassa ses affaires dans une grande armoire ; il regarda également l’heure au moment de se passer un peu d’eau sur la figure. Il allait être midi et demi, et s’il ignorait à quelle heure ses hôtes prenaient leur repas, il lui sembla qu’il était temps, au risque de paraître impoli, mais également parce qu’il avait une faim de loup, de descendre retrouver Wolfgang. Son ami devait l’attendre de pied ferme, car avant même qu’il eut atteint la première marche de l’escalier, le jeune allemand l’apostropha dans un français très correct : « je suis content que tu est réveillé ! Ah ! et je préfèrer qu’on parle français. Je très envie de parler français ! » Jean esquissa un sourire en répondant par l’affirmative ; il n’était pas certain qu’il ferait beaucoup de progrès en allemand au cours de son séjour ; mais peu lui importait, il n’était pas venu pour cela.
Wolfgang le conduisit avec entrain dans une grande salle d’où provenaient des conversations enjouées. Autour de la table, six hommes étaient installés, tous en bleu de travail ; ils venaient de terminer de manger et prenaient un café. Wolfgang lui expliqua que c’était les ouvriers agricoles qui prenaient leur repas avec son père. Jean fut très surpris de voir ces ouvriers et leur patron assis à la même table, en train de discuter, pendant que la mère de Wolfgang débarrassait les assiettes en souriant. Alors certes, le père de Wolfgang présidait cette petite assemblée ; certes, les ouvriers lui parlaient avec une légère retenue, mais on était bien loin de ce que pouvait décrire le père de Jean, cadre moyen dans un établissement bancaire, et qui très souvent s’en prenait violemment à ses « responsables irresponsables », allant jusqu’à souhaiter une nouvelle Révolution qui aurait pour vertu de couper les têtes de tous ces petits rois imbus de leurs misérables privilèges et qui… Mais il était rare qu’il puisse achever sa diatribe, car son épouse l’interrompait sèchement en arguant que ce genre de comportements appartiendrait au passé si plus de femmes étaient nommées à des postes à responsabilité. Et la mère de Jean d’enchérir en affirmant que dans notre monde moderne dit civilisé, les femmes étaient encore trop souvent reléguées dans les arrières-cuisines ou à devoir faire le ménage dans la poussière. Inévitablement, la discussion dégénérait en une violente querelle. Jean redoutait ces disputes qui éclataient régulièrement. Elles le perturbèrent d’autant plus qu’au fil du temps, son père prit des responsabilités dans sa banque, sans que cela fît pour autant retomber sa colère, bien au contraire : cette dernière décupla et les trois pauvres employés qu’il avait maintenant sous ses ordres en faisaient régulièrement les frais. Quant à sa mère, depuis qu’elle se livrait corps et âme à son association venant en aide aux femmes battues, Jean avait vu défiler plusieurs hommes de ménage embauchés pour entretenir la maisonnée, ainsi que pour préparer certains repas. Pourtant, Jean n’avait jamais le temps d’apprécier leurs talents culinaires, car ils étaient rapidement congédiés sans autre forme de procès, sa mère les accusant de tous les maux de la terre. Mais pour Jean, le plus douloureux à supporter était que pris dans des enjeux de société au sujet desquels ils n’avaient finalement que bien peu d’influence, ses parents en oubliaient complètement leur fils qui aurait simplement eu besoin, à ce moment-là, d’un petit mot de réconfort ou d’un élan de tendresse.
« Haben Sie Hunger ? » lui demanda la mère de Wolfgang avec un large sourire. Jean, interloqué, se tourna vers son correspondant pour qu’il vînt à son secours. « Ma Mutter demande si tu as faim ? » Et avant qu’il pût répondre quoi que ce soit, Jean vit arriver une énorme assiette fumante composée d’une magnifique pièce de bœuf accompagnée de pommes de terre et de légumes variés, le tout baignant dans une sauce rouge foncé constellée d’herbes aromatiques. Après ce délicieux plat, Jean goûta une spécialité de la ferme dont il eut du mal à en saisir la préparation, malgré les efforts déployés par Wolfgang pour lui en expliquer tous les secrets de fabrication. Tout ce qu’il comprit, c’était que cela ressemblait un peu à du yaourt, mais pas tout à fait, car le lait avait un curieux aspect granuleux et un goût un peu plus prononcé. Néanmoins, accompagné de céréales et de fruits de saison, ce dessert devint au fil de son séjour son plat préféré au moment du petit déjeuner.
Ils avaient à peine fini de manger que des bruits de mobylettes et de sonnettes de vélo retentirent en provenance de la cour. Wolfgang tira Jean par le bras et l’entraîna dehors. Là, il vit une dizaine de jeunes garçons s’avancer vers eux en riant, et avant que Jean se fût remis de sa surprise, tout ce petit monde se dirigea en direction du terrain qu’il avait aperçu de la fenêtre de sa chambre. Wolfgang lui expliqua avec enthousiasme qu’il avait invité tous ses copains pour une mémorable partie de football. Jean en était tout étourdi ; il fut même très ému lorsque vint le moment de former les équipes. Pourtant, il se souvint d’abord du cruel rituel qu’il avait vécu dans la cour de l’école primaire puis au collège : les deux garçons les plus forts physiquement s’autoproclamaient capitaines et choisissaient chacun leur tour des coéquipiers parmi l’ensemble des joueurs potentiels. Pendant ces minutes interminables, Jean n’avait qu’une peur, c’était d’être intégré le dernier. Heureusement pour lui, même s’il avait mauvaise conscience, il était soulagé de constater qu’il se trouvait toujours un ou deux camarades à être sélectionnés juste après lui. Mais aujourd’hui était son premier jour de liberté, aujourd’hui était un jour si extraordinaire que tout le monde voulait avoir Jean dans son équipe, et peu leur importait qu’il fût un bon ou un mauvais footballeur. Mais quel était donc ce miracle ? Comment était‑ce possible que l’on pût vivre des moments si intenses alors que… Mais Jean n’eut pas le loisir de laisser ses pensées aller plus loin : il était maintenant au cœur de l’action. Wolfgang, à qui était revenu l’honneur de prendre Jean dans son équipe, venait de lui faire une longue passe au niveau du milieu du terrain. Jean leva la tête et s’aperçut qu’il ne restait plus qu’un défenseur entre lui et le but adverse ; il remarqua également qu’il n’avait aucun coéquipier démarqué à qui il aurait pu transmettre la balle. Jean ne tergiversa pas bien longtemps : il fonça le long de la ligne de touche, et au moment où son adversaire arrivait à sa hauteur, il effectua un crochet vers la droite ; le défenseur se laissa surprendre par la feinte. Jean lui-même fut étonné de son geste technique ; il réussissait rarement à dribbler ses compagnons de jeu. Il avait plutôt pour habitude de se faire prendre la balle ; au mieux, il parvenait à faire une passe à un coéquipier… et encore, la passe n’arrivait pas toujours à destination. Assez rapidement d’ailleurs, il se cantonna au rôle de défenseur latéral, un de ses postes qui n’avait pas la faveur de jeunes garçons n’ayant d’yeux que pour les attaquants qui marquaient ces buts incroyables qui les couvriraient de gloire. À la suite de ce superbe crochet, Jean se retrouva dans l’axe du but et vit le gardien légèrement avancé. Alors, d’un magnifique tir enveloppé, il envoya le ballon dans la lucarne gauche. Il n’eut pas le temps de prendre conscience de son exploit que tous les joueurs, y compris ses adversaires, le portèrent en triomphe à travers la ferme. Jean exultait de bonheur. Et quelle crise de rigolade quand, vers la fin du match, Jean effectua un dégagement si puissant que le ballon atterrit dans un grand « splash » au milieu de la fosse à purin qui jouxtait le terrain de jeux. D’abord embarrassé d’avoir envoyé le ballon dans un tel endroit, Wolfgang le rassura en riant, lui indiquant que cela arrivait très souvent. D’ailleurs, il avait fabriqué une longue épuisette pour sauver le ballon du lisier. Cet incident marqua la fin de la partie de football et un somptueux goûter fut alors servi par la mère de Wolfgang à l’ombre des arbres du verger.
Au moment où Jean finissait d’avaler une délicieuse part de tarte aux pommes, Wolfgang revint avec deux casques de moto et lui en tendit un. « Nous aller avec mes amis faire promenade ! » Jean n’en croyait ni ses yeux, ni ses oreilles. La petite moto argentée qu’il avait vue dans la matinée appartenait donc à Wolfgang ! C’était vraiment incroyable ! Il s’inquiéta quand même un peu au moment de monter derrière Wolfgang, mais ce dernier le tranquillisa immédiatement en lui montrant le peu qu’il avait à faire : il lui suffirait de mettre les deux mains sur la barre en fer située juste derrière lui. Et surtout, dès lors que Wolfgang s’arrêterait, de poser les deux pieds par terre en même temps ; et une dernière chose : dans les virages, de bien se pencher du même côté que le virage, et non à l’opposé, comme on aurait instinctivement envie de le faire. « Tu fais comme moi, Jean ; seul différence, c’est moi je conduis ! » lui dit Wolfgang en guise de conclusion, avec un large sourire. Alors que Jean s’agrippait nerveusement à la barre dans l’attente d’un démarrage en trombe, la petite moto s’élança doucement dans une joyeuse pétarade. Au début, les amis de Wolfgang qui étaient venus en vélo parvinrent même à les suivre, avant qu’une légère montée ne les repoussât en arrière. Les uns après les autres, ils raccompagnèrent tous les amis de Wolfgang, les premiers dans des fermes isolées, les derniers dans le village voisin, qui ne devait pas abriter plus de trois-cent âmes. Avant de se quitter, les jeunes se promirent de faire un autre match de football durant le séjour de Jean.
Toujours cramponné à l’arrière de la petite moto, Jean ressentit le besoin de reprendre ses esprits. Son casque n’avait pas de visière ; mais ce n’était guère un problème finalement, car il n’était pas certain que la petite moto dépassât les quarante kilomètres à l’heure. Le temps d’une longue ligne droite et Jean ferma les yeux tout en se délectant du vent qui lui fouettait le visage. Quel bonheur que cette sensation de bien-être ! Il n’avait qu’à se laisser aller et profiter… mais un virage pris un peu brusquement et Jean fut ramené à la réalité du moment présent. Par bonheur, le moment présent était tellement enthousiasmant que Jean ferma de nouveau les yeux et respira à pleins poumons ce merveilleux vent, synonyme de liberté. Puis la petite moto ralentit et Wolfgang cria à Jean de bien s’accrocher. Ils tournèrent à droite et prirent une toute petite route en partie recouverte de terre ; la moto commença à être secouée sous l’effet des chaos. Au moment où la route allait se transformer en un petit chemin, Wolfgang gara la moto sur le bas-côté et enleva son casque ; Jean l’imita. Avec la main, Wolfgang lui montra la ferme familiale qui était à deux ou trois-cent mètres environ ; Jean distingua le verger et aperçut les cages de football. À l’opposé, il reconnut les fameux silos. Pourtant, il lui sembla que leur forme avait quelque peu changé, comme s’ils avaient gagné en hauteur ; peut-être parce qu’ils s’en étaient rapprochés ? Alors que Jean allait demander à Wolfgang ce qu’étaient ces curieux bâtiments, ce dernier lui fit signe de se dépêcher : « c’est l’heure de rentrer les Kühe, tu venir ? » Jean ne comprit pas de quoi il s’agissait, mais il emboîta le pas de son ami jusqu’au moment où il ouvrit une large barrière en métal dans un grincement. Dans le champ, Jean vit un troupeau de vaches ainsi que le père de Wolfgang qui donnait des consignes à ses ouvriers. « Jean, toi te mettre là, et si les Kühe venir vers toi, tu fais peur à elles ; d’accord ? » Jean marqua un temps d’hésitation avant de répondre machinalement par l’affirmative. Au loin, il vit les hommes se poster à différents endroits et commencer à canaliser les vaches vers la sortie. Jean était placé près de la barrière ; derrière lui, un petit passage menait vers un autre champ. Non sans inquiétude, Jean vit le troupeau venir à sa rencontre. Plus il se rapprochait, plus les vaches lui semblaient nombreuses, et surtout… énormes ! On aurait presque dit des taureaux, car elles arboraient, pour la plupart d’entre elles, d’impressionnantes cornes. Le cœur de Jean battait de plus en plus fort. Alors que les vaches semblaient prendre tranquillement le chemin de la sortie, elles se tournèrent au dernier moment vers Jean et trottinèrent dans sa direction. C’était comme si elles avaient senti qu’elles avaient affaire à un néophyte. Il entendit Wolfgang crier : « tu simplement agites les bras ! » en même temps que les vaches se rapprochaient. Jean leva mollement les bras, comme s’il se sentait bien incapable d’avoir la moindre autorité devant la masse monstrueuse qui lui fonçait droit dessus. Il ne tergiversa pas bien longtemps ; il ne pouvait pas imaginer, après une si belle journée, finir piétiné par des vaches ! Jean abandonna son poste et courut se réfugier derrière la barrière qui marquait la sortie du champ ; les vaches s’engouffrèrent immédiatement dans la brèche. Soulagé de voir les animaux se désintéresser de lui, Jean regarda passer tout le troupeau ; son cœur battait la chamade. Il venait d’avoir une peur bleue ! Pourtant, il était désolé de ne pas avoir respecté les consignes qu’on lui avait données ; surtout quand il vit tous les hommes se ruer à la poursuite des vaches pour les remettre dans le droit chemin. Wolfgang le réconforta en venant lui mettre une main amicale sur l’épaule : « nous oublier que tu as jamais faire ce travail. C’est pas grave ! ».
Jean regarda son ami et partit d’un rire un peu nerveux. Décidément, quelle journée ! Pour se remettre de ses émotions, Jean rentra à pied à la ferme, en suivant le troupeau de loin. Alors que les vaches étaient dirigées vers leur étable et que ses parents seraient occupés pour les deux heures à venir, Wolfgang lui proposa une activité plus paisible pour clore cet fin d’après‑midi : la pêche. Un quart d’heure plus tard, ils se retrouvèrent assis dans l’herbe verte, au bord d’une toute petite rivière, à regarder les bouchons de deux cannes à pêche flotter à la surface d’une eau calme et limpide. Le soleil allait disparaître à l’horizon ; le ciel était d’un bleu immaculé. Au loin, on entendait les meuglements des vaches qui se bousculaient pour se rendre à la traite ; en provenance d’un bosquet voisin, les oiseaux entamaient un concert. Pourtant, au milieu de ces bruits de nature, Jean crut entendre autre chose, comme un ronronnement métallique. Son attention se porta vers les fameux silos et il crut être victime d’une hallucination ! Non, il ne rêvait pourtant pas. La terre venait de se soulever et il en était sorti comme une sorte de fusée. Jean resta bouche bée. Devant son air ahuri, Wolfgang partit d’un grand éclat de rire : « Ah, c’est missile américain sortir de terre ! Base américaine très près ici ! » Au même moment, deux avions de chasse passèrent au-dessus des deux jeunes gens en déchirant le silence. « Je crois c’est heure de rentrer ! Pas de poissons ce soir ! » conclut le jeune allemand en portant ses mains à ses oreilles. Deux ans plus tard, quand le Mur de Berlin s’était effondré, souvent jean se sera demandé ce qu’il avait pu advenir de cette base américaine et de ses missiles. Continuaient-ils à se dresser vers le ciel à la tombée du soleil ? Curieusement, il avait éprouvé une vive nostalgie à cette annonce qui pourtant faisait la joie de la plupart des étudiants. Ce qui était vécu par les uns comme le début d’une nouvelle ère de liberté et de fraternité, était vécu par Jean de manière bien différente. Peut-être parce que Jean savait ce qu’était la liberté, la vraie, bien loin de celle que l’on essayait de vous faire avaler dans les livres ou dans les belles paroles de telle ou telle personnalité influente. La vraie liberté, Jean l’avait vécu intensément, le temps d’une journée ; et sur la carte postale de sa liberté, il y avait les missiles à tête nucléaire d’une base militaire américaine implantée en plein milieu de la campagne allemande.
Jean se retourna sur son lit de fortune. Les souvenirs qu’il venait de se remémorer dataient d’une vingtaine d’années. Pourtant, il se rappelait du moindre détail de son arrivée. Alors qu’il avait fait une nuit blanche la veille dans l’inconfort d’un train enfumé, alors qu’il se trouvait loin de sa maison et de ses parents et qu’il ne comprenait pas grand-chose à tout ce qu’il entendait autour de lui, il avait profité de cette journée dans toute sa plénitude ; une journée radieuse, lumineuse ; et voilà que bien des années plus tard, une nouvelle nuit blanche… mais il était peu probable que le jour d’après fût aussi enivrant. Au cœur de cette nuit passée dans le dénuement le plus complet, Jean réalisa combien cette journée dans un coin perdu au nord de l’Allemagne de l’Ouest l’avait durablement marqué. À ce jour, ces instants inoubliables constituaient peut-être son bien le plus précieux… Jean s’arrêta dans ses réflexions et revint brusquement à sa situation présente. Pris de vertige, il se laissa submerger par les pensées les plus noires et les plus absurdes : la tournure qu’allait maintenant prendre sa vie ne faisait plus guère de doute. Marie allait demander et obtenir le divorce ainsi que la garde de leur fille, car une jeune adolescente ne pouvait bien évidemment pas être éduquée par un chauffard alcoolique ! Du côté de son travail, il n’osait même pas y penser. Une démission serait certainement moins honteuse que de connaître le déshonneur d’une mise à pied qui précéderait un reclassement comme simple employé. « Mon Dieu, comment ai-je bien pu en arriver là » se répéta-t-il. Et il songea de nouveau à cette merveilleuse journée en Allemagne, cette journée qui avait certainement été la plus belle qu’il ait jamais connue, et la seule également, car dès le lendemain, il perdit de vue les joies simples d’un match de football entre copains, d’une partie de pêche avec un ami, d’un joyeux repas accompagné de produits de la ferme, tout ça parce que, parce que…
Jean eut un haut le cœur ; sa tête le faisait terriblement souffrir ; il avait la bouche pâteuse. Il s’assit en tailleur sur le lit et remarqua la petite caméra et son bouton rouge clignotant qui devait le fixer depuis qu’il était enfermé dans cette cellule. Il regarda la caméra comme s’il regardait un être humain ; ou plutôt, il regarda l’objet métallique en songeant au policier qui devait l’observer de temps à autre sur son écran de contrôle. Jean eut presque envie d’esquisser un geste pour indiquer à son surveillant de ne pas s’inquiéter ; que tout allait pour le mieux ; qu’il allait attendre sagement qu’on le laissât sortir ; qu’il acceptait docilement la punition, comme il accepterait le retrait de permis et la forte amende qui s’ensuivraient.
Le lendemain de son arrivée en Allemagne, Jean était dans un camping au pied de la mer du Nord. Le temps était maussade ; il était fatigué. Avec une journée de retard, il ressentait le contrecoup de sa nuit blanche passée dans le train ; mais surtout, l’atmosphère qui régnait était bien différente de celle de la veille. Loin de la camaraderie simple d’une partie de football, Jean se retrouva propulsé au milieu des camarades de lycée de Wolfgang ; des garçons et des filles qui ne se contenteraient certainement pas d’une partie de pêche, et encore moins de rentrer les vaches à l’approche du soir. Devant lui, une jeune fille chuchotait à l’oreille de son amoureux ; trois autres, plutôt jolies, se faisaient tourner autour par cinq garçons. Malgré deux ou trois petites flirts sans lendemain, Jean n’avait pas encore connu de véritable aventure amoureuse ; il préférait encore jouer au football et discuter avec les copains ; sans compter qu’il était également très timide. Bref, il avait finalement peu l’habitude des jeux de l’amour. C’était pour lui un monde encore inconnu, attirant certes, mais ô combien déroutant. Enfin… la cohabitation ne serait pas bien longue, puisqu’elle ne durerait que le temps d’une soirée et d’une nuit. En effet, tout ce petit monde se disperserait dès demain, en fin de matinée. En attendant, ils avaient à disposition une caravane et plusieurs tentes deux ou trois places. Alors que Jean était resté un peu en retrait, deux jeunes hilares vinrent dans sa direction et lui proposèrent une bière. Il hésita avant d’accepter ; il n’avait encore jamais bu d’alcool ; enfin… rien depuis ce fameux mariage en Angleterre. Mais il se sentait un peu perdu, un peu exclu même, tant il était mal à l’aise au milieu de tout ceci ; gêné, il devait souvent détourner le regard pour ne pas voir un couple s’embrasser sur la bouche, ou deux jeunes allemands vider d’un trait un grand verre de bière à grand renfort d’encouragements et de tapes dans le dos. Alors, il accepta la bière qu’on lui tendait, car il avait également peur de passer pour un attardé. Jean grimaça en buvant la première gorgée ; sur l’instant, il ne comprit pas comment on pouvait apprécier un tel breuvage ; et puis au bout de plusieurs gorgées, il commença à ressentir les effets de l’alcool : alors qu’il avait froid depuis son arrivée, la chaleur l’enveloppa en même temps qu’une étrange sensation de bien-être. Jusqu’à présent, il n’avait pas été très loquace ; il avait seulement échangé quelques mots en français avec son correspondant. Avec son verre à la main, il se risqua à dire quelques mots en allemand. Grâce à cette initiative, Jean attira enfin l’attention des jeunes gens. Avec une joie non dissimulée, il répondit aux questions qu’on lui posait avec l’aide de Wolfgang, soit en allemand, soit en français et parfois même avec un savant mélange des deux. Il était soulagé ; il se sentit enfin, lui l’étranger, accepté par la joyeuse bande. Au moment du repas, il but un verre de vin ; il trouva le goût encore plus détestable que la bière ; mais l’euphorie qui en résultat compensait largement ce désagrément. Un peu plus tard, au moment où le crépuscule s’annonçait, il fut initié à une merveilleuse boisson, une liqueur à la cerise très sucrée. Tandis que cette dernière affichait 18 % d’alcool, la douceur de la liqueur lui fit ignorer combien elle était forte. Au bout du troisième verre, sa vue se brouilla ; il devint maladroit ; il balbutiait et ne parvenait plus à formuler la moindre phrase, en allemand comme en français. Jean sortit de la caravane en titubant et s’allongea au pied d’une tente d’où provenaient des rires étouffés ; il préféra s’éloigner et s’écroula sur le sable. Là, Jean s’assoupit avant d’être réveillé par le froid, un sérieux mal de tête ainsi que de désagréables nausées. Il s’assit en tailleur pour tenter de retrouver ses esprits en écoutant le bruit de l’océan.
Le parallèle entre cette nuit sur la plage et sa nuit en cellule de dégrisement n’échappa pas à Jean. Il se retrouvait dans une situation similaire, avec le même vague à l’âme, le bruit de la mer en moins, mais la culpabilité et les ennuis en plus.
Le lendemain matin, Jean s’était réveillé dans la caravane. Il se souvenait confusément avoir été aidé par Wolfgang afin qu’il pût trouver un endroit plus approprié pour dormir. Le petit déjeuner qu’il avala avec peu d’entrain lui resta sur l’estomac, et quand les jeunes firent une partie de football dans le sable, il préféra rester seul et partit marcher le long de la mer. Et puis les tentes avaient été démontées et les parents d’un des lycéens avaient repris possession de leur caravane ; l’éphémère communauté se dit au revoir et quitta alors le terrain de camping par petits groupes sous un ciel chargé de nuages gris. Jean suivit du regard une des filles présentes à la soirée avec la certitude que jamais il ne la reverrait, ce qui le rendit extrêmement triste. Lui avait-il seulement adressé la parole ? Et de son côté, s’était-elle un seul instant intéressée à lui ? Quelle image la jeune fille garderait-elle de Jean si elle l’avait vu peu à peu sombrer dans l’alcool ? Tant de questions qui resteraient à jamais sans réponse… Maudite soit cette liberté dont il avait tant rêvée ! On se croyait libre, mais on se trouvait aussitôt de nouvelles chaînes auxquelles s’emprisonner. Jean regarda la cellule dans laquelle il reprenait peu à peu ses esprits. « C’est la même histoire qui recommence finalement… ou qui continue… Qu’est-ce que j’en sais ! » Jean n’était pas vraiment en état de philosopher.
Du reste de son séjour en Allemagne, Jean ne gardait que deux autres souvenirs : la fête du village où, dans une atmosphère joyeuse et dansante, il avait bu plusieurs bières dans des chopes énormes. Lui qui était d’ordinaire si peu bavard, il avait discuté et plaisanté avec la mère de Wolfgang qui lui fit gentiment remarquer qu’il était dommage qu’il dût être un peu ivre pour parler avec elle dans la langue de Goethe. Deux jours avant son départ, avait également été organisée une fête en son honneur, dans une maison du petit village distant d’environ deux kilomètres de la ferme. Pour l’occasion, Wolfgang et Jean décidèrent de s’y rendre en vélo… et d’emmener une cagette remplie de bouteilles de bières avec eux ! Ils durent se livrer à un exercice d’équilibriste, chacun tenant une anse de la cagette : Wolfgang avec sa main droite, et Jean avec sa main gauche. Qu’ils pussent parvenir sans encombre au lieu de la fête tint du miracle, même si à plusieurs reprises, il s’en fallut de peu que la cagette leur échappât des mains : une fois parce que Jean fit un léger écart à droite ; une autre fois parce que Wolfgang roula plus vite que son camarade. Pourtant, ce fut le retour qui s’avéra chaotique, car Jean avait tant et si bien abusé de la fameuse liqueur de cerise qu’il se retrouva à plusieurs reprises dans le fossé. Et Wolfgang de se tordre de rire quand Jean, à grand renfort de jurons et de gestes désordonnés, tentait de remettre son vélo sur la route sous un ciel heureusement éclairé par une magnifique pleine lune. Le lendemain, alors qu’il faisait un soleil radieux, Jean garda la chambre presque toute la journée, malade en raison des excès de la veille. Quelle ne fut pas la déception de Wolfgang et de ses amis qui étaient pourtant venus pour une ultime partie de football ; déception de courte durée se lamenta Jean en entendant les cris joyeux qui ponctuaient certainement un but ou une belle action. Cloîtré dans sa chambre, Jean ne put s’empêcher de verser quelques larmes d’amertume.
Avant de quitter la chambre pour la dernière fois, Jean regarda tristement le terrain de foot entouré de sa fosse à purin. Au loin, les fameux silos pointaient toujours vers le ciel. Il n’avait pas envie de rentrer chez lui ; il aurait tant voulu rester, ou alors remonter le temps afin de vraiment profiter des lieux. Ses escapades enivrées l’avaient rendu profondément mélancolique, en même temps qu’elles lui donnèrent l’impression qu’il n’avait pas réussi à saisir tous ces petits bonheurs qui s’étaient offerts à lui. Pour son malheur, il avait préféré jouir, à la moindre occasion, de l’ivresse du moment. Pourtant, en restait-il vraiment quelque chose qui vaille la peine que l’on s’en souvienne ? À condition qu’il s’en souvienne, car après avoir bu, il avait surtout l’impression de sortir d’un épais brouillard… Au fond de sa valise, Jean avait rangé une bouteille de liqueur vide, sur laquelle Wolfgang et ses amis avaient collé des étiquettes avec un petit mot à son attention. Visiblement, ses hôtes avaient apprécié sa compagnie. Lui, de son côté, avait surtout l’impression d’avoir dû composer avec une compagne encombrante qui ne l’avait guère laissé en paix durant son séjour. Peu avant d’arriver à la gare de Brême, alors qu’il somnolait à l’arrière de la voiture, il passa de nouveau devant les quatre animaux de la grand‑place sans les voir ; ces derniers hochèrent tristement la tête, sans rien dire. Il était à peine monté dans le train de nuit qu’il se recroquevilla sur la couchette qui lui était destinée, sans se préoccuper des autres voyageurs. Il s’endormit immédiatement pour se réveiller seulement au terminus.
Après son séjour, Wolfgang lui écrivit à plusieurs reprises, assez longuement. Jean ne lui répondit qu’une seule fois, brièvement. Dans sa dernière lettre, Wolfgang le suppliait même de lui répondre. Jean en fut bien incapable, tant il avait été bouleversé par ce voyage qui lui avait fait entrevoir combien la vie pouvait être simple et néanmoins formidable. Hélas, à son retour en France, Jean s’était complètement replié sur lui‑même. Par une étrange coïncidence, quelques semaines avant la nuit de son accident, Jean avait, dans d’un intense moment de nostalgie, cherché à savoir ce qu’était devenu son ancien correspondant. Non sans difficultés, il avait retrouvé sa trace et lui avait fait parvenir un courrier indiquant qu’il aimerait bien renouer des liens avec lui. Wolfgang, qui occupait alors un gros poste dans une entreprise traitant des biotechnologies, lui avait poliment répondu, sans montrer la moindre surprise ni le moindre enthousiasme, comme si cet épisode de sa vie n’avait jamais existé. Malgré une nouvelle relance de la part de Jean, Wolfgang n’avait plus jamais donné de ses nouvelles. Qu’il semblait loin le temps de l’insouciance, ce temps dont il n’avait su aucunement profiter. Et au diable cette vie professionnelle qui nous transformait en machine et qui… Peut‑être les théories de Marx et Engels n’étaient pas si éloignées que cela de la réalité finalement… Jean, alors qu’il avait pris cette initiative afin de retrouver un peu le sourire, n’en avait retiré que d’amers regrets.
Deux ans après son séjour en Allemagne, Jean décrochait péniblement le baccalauréat à l’oral. Pour l’examen, son niveau en allemand n’ayant guère évolué, il avait même pris l’initiative de choisir l’anglais en première langue et de passer l’allemand en « option deuxième langue ». Lors d’une épreuve orale où il s’exprima avec beaucoup de difficultés, il tomba sur un examinateur bienveillant qui lui attribua la note de onze sur vingt, « pour avoir fait l’effort de prendre une deuxième langue en option ». Maigre consolation.
