IX
par
Depuis sa cellule, Jean se demanda si le petit matin n’était pas arrivé. En effet, même si les bruits du commissariat lui parvenaient de manière étouffée et lointaine, il lui sembla qu’ils étaient maintenant plus nombreux. De plus, les effets de l’alcool s’étaient entièrement dissipés ; seul son mal de tête persistait. Jean, qui était assis en tailleur sur le petit lit depuis un long moment, déplia ses jambes avec difficulté et fut saisi de crampes. Que son corps lui paraissait fatigué… Il devait reconnaître qu’en raison de son travail toujours plus prenant, il avait peu à peu abandonné toute activité physique et notamment son footing du dimanche matin ; depuis presque deux ans, c’était même Marie qui tondait la pelouse. Jean respira profondément et attendit que la douleur s’estompât ; alors, il se leva péniblement et entreprit de faire quelques pas dans le minuscule espace. Jean avait les jambes raides et les bras ankylosés ; il se gratta le menton et perçut la rugosité d’une barbe naissante ; il sentit également qu’il avait les traits tirés. Il aurait été curieux de pouvoir se regarder dans une glace, mais à part le lit, la cellule ne disposait d’aucun autre mobilier.
À plusieurs reprises au cours de la nuit, Jean s’était repassé le film de l’accident, au ralenti, pour tenter de mieux comprendre. Dans un premier temps, il avait essayé de se persuader qu’il ne roulait pas trop vite au moment des faits. Pourtant, il dut se rendre à l’évidence en se souvenant que la voiture s’était déportée sur la gauche en entrant dans la large courbe. En raison de la pluie, un pneu avait certainement perdu de l’adhérence en roulant sur la ligne continue ; et effectivement, il devait avoir dépassé la vitesse autorisée pour que son véhicule déviât ainsi de sa trajectoire. Mais comment en était-il arrivé à commettre une telle imprudence ? Jean réfléchit quelques instants. Malgré ses efforts, il était incapable de se rappeler ce qu’il avait consommé chez Michel. Tout ce dont il se souvenait, c’était que ce qu’il avait bu l’avait écœuré au lieu de lui apporter le réconfort habituel. Pourquoi ? Était-ce la Providence qui avait tenté de le mettre en garde ? Et si c’était cette dernière qui avait fait déraper sa voiture ? Pourquoi pas après tout ? Et dans quel but ? Pour le punir ? Pour le mettre à l’épreuve ? Pour lui faire prendre conscience qu’il était en train de se fourvoyer ? Jean s’étonna, après une si mauvaise nuit passée dans cette sinistre cellule de dégrisement, d’avoir en tête de telles interrogations métaphysiques. Pour Jean, qui s’était toujours voilé la face devant sa consommation d’alcool, faisant fi des états d’âmes qui constamment venaient perturber son quotidien, cet accident et cette arrestation avaient été nécessaires pour qu’il commençât à se poser les bonnes questions… enfin, les bonnes questions… C’était à voir… Jean sentit un grand vide en lui. Un profond trouble s’empara de tout son être et il fut projeté loin en arrière, au fond du lit de son adolescence, au milieu de la nuit, alors qu’il ne trouvait pas le sommeil et que la noirceur des ténèbres se transformait peu à peu en un gouffre immense qui semblait vouloir l’engloutir. En ces terribles instants, il avait l’impression de connaître avant l’heure les sensations que procurait l’approche de la mort. Que de nuits angoissantes il avait pu ainsi vivre dans sa jeunesse. Et voilà que ces terrifiants souvenirs venaient de nouveau le hanter. Pour se calmer, Jean voulu se concentrer sur sa respiration, mais de nouvelles pensées l’assaillirent et ne lui laissèrent aucun répit : honte, culpabilité, déshonneur, confusion… Jean, en proie au vertige, s’arrêta de marcher et pris appui contre le mur de la cellule avant de revenir s’asseoir sur le lit. Il fut alors parcouru de tremblements et fondit en larmes, submergé par la peur et les remords ; Jean venait de brutalement réaliser que jamais il ne s’était inquiété des conséquences de son comportement : accident de voiture, cancer du pancréas ou cancer du foie, crise cardiaque… la liste pouvait être encore bien longue… Il venait de commencer par l’accident de voiture. Et maintenant, que lui réservait l’avenir ? Le cancer du foie ou celui du pancréas ? À aucun moment non plus, il ne s’était soucié de sa fille et de Marie. Et pour cette dernière, comment avait‑elle vécu tout ceci ? D’un autre côté, Jean se souvint qu’ils s’étaient rencontrés sur les bancs de la faculté, là où peut-être il avait connu les pires mésaventures, avant celle de la nuit dernière, avec l’alcool.
Jean avait énormément souffert de la solitude lors de sa première année à l’Université ; il se sentait perdu au milieu des matières qui lui étaient enseignées ; au milieu des autres étudiants également. Alors, un peu comme au cours de son séjour en Allemagne, il compta sur l’alcool pour surmonter ses difficultés. Malheureusement, comme il était incapable de modérer sa consommation, les rares liens qu’il tissait en début de soirée finissaient par se déliter dès le petit jour qui suivait une chaotique nuit d’ivresse. Mais son pire souvenir fut ce jour où, alors qu’il s’était rendu chez un camarade ayant une mauvaise influence sur lui, Jean avait démarré sa journée en buvant de la liqueur de menthe dès dix heures du matin. À onze heures, il était déjà salement éméché, et il lui fut bien difficile de rejoindre la cafétéria de la faculté vers midi. Ce jour-là, elle était surpeuplée et il y faisait très chaud. En proie à des nausées, Jean s’assit en tanguant sur un haut tabouret avant de s’agripper à une petite table ronde. Il se sentait de plus en plus mal ; sa tête lui tournait. Sans avoir le temps de réagir, il vomit sur la table autour de laquelle deux étudiants mangeaient leur sandwich. Jean s’écroula dans son vomi, les yeux fermés, plus par honte qu’en raison du léger malaise qu’il éprouva au même moment. Pendant de longues secondes, il fut incapable de bouger, comme s’il était paralysé ; en revanche, il put entendre distinctement les exclamations dégoûtées des étudiants qui avaient assisté à la scène. Dans un état second, Jean se laissa alors transporter en direction des toilettes où il vomit une seconde fois, la tête penchée au-dessus de la cuvette des sanitaires. Il ne reparut à la faculté qu’une semaine plus tard, en espérant que les témoins du désastre l’auraient oublié. En fin d’après‑midi, aucun étudiant n’était venu le voir et Jean en fut soulagé ; pourtant, au fond de lui, il ne put s’empêcher de ressentir une profonde tristesse que personne ne lui demandât de ses nouvelles. Peu avant de quitter la faculté, il dut de surcroît subir le sourire goguenard du camarade qui l’avait conduit dans ce misérable traquenard. Jean avait les amitiés qu’il méritait : des compagnons de beuverie sans cœur et sans avenir.
Fils unique, comme le rappelait souvent sa mère de façon dramatique en levant les yeux au ciel, Jean avait eu une enfance solitaire ; et par manque d’habitude sans doute, il se sentait mal à l’aise au milieu d’un groupe de plusieurs personnes, se croyant systématiquement mis à l’écart dès lors qu’on ne lui prêtait pas un minimum d’attention. C’était dans ces moments-là qu’il essayait par tous les moyens d’attirer les regards. Enfin, par tous les moyens… Il utilisait finalement toujours la même technique : il buvait pour se donner le courage d’aller vers les autres, en se créant notamment ce qu’il croyait être une personnalité plus conviviale. Voilà comment il s’était retrouvé à ne plus côtoyer que des fêtards peu enclins à s’intéresser à leurs études. Un soir, alors que ses parents étaient partis une semaine en voyage à l’étranger, il avait organisé une soirée chez lui, soirée qui avait failli tourner à la catastrophe. Il était facile d’imaginer une dizaine de jeunes gens avinés au milieu des verres en cristal, du service en porcelaine de l’arrière-grand-mère et de fragiles souvenirs de voyages. Une journée entière avait été nécessaire à Jean pour nettoyer de fond en comble la maison de ses parents, et trois jours avant que disparaisse l’odeur fétide de l’alcool et de la cigarette mélangées.
Alors qu’il aurait été plus judicieux que sa vie fût rythmée par les études et les partiels, Jean avait un emploi du temps erratique qui l’emmenait de soirées étudiantes en sorties en boîte de nuit, avant de le ramener chez lui au petit matin, souvent dans un état lamentable. D’ailleurs, incapable de se lever deux ou trois heures après s’être écroulé sur son lit, il était rare qu’il pût assister aux cours ayant lieu en matinée ; et en fin d’après-midi, il passait souvent plus d’une demi-heure, dans un état comateux, devant la photocopieuse de la bibliothèque universitaire pour rattraper les cours. Inévitablement, les quelques soirs où il ne s’embarquait pas dans une virée hasardeuse, Jean s’endormait sur la montagne de feuilles volantes qui s’entassaient sur son bureau sans qu’il eût le temps d’y jeter le moindre coup d’œil.
Pourtant, afin de lui permettre d’étudier dans les meilleures conditions, les parents de Jean lui avaient loué un petit logement au cœur de la ville universitaire, située à une trentaine de kilomètres de leur domicile. C’était à cette occasion que Jean était passé de l’austère rigueur de la vie familiale à une existence oisive et désordonnée. Ainsi, son studio recevait plus de jeunes gens éméchés que d’étudiants avec lesquels il aurait pu réviser ses matières ou réaliser un travail de groupe. Pour autant, quand la fin d’année se précisa et qu’il devint évident que jamais il ne parviendrait à passer en deuxième année, Jean ne put s’empêcher d’en être terriblement meurtri. Plus qu’un vague sursaut d’orgueil, c’était surtout un terrible sentiment d’impuissance qui l’étreignait ; et peu après l’annonce des examens qui confirmèrent son redoublement, Jean se retrouva dans un état si lamentable lors de la soirée de clôture de l’année étudiante, que deux de ces camarades durent le ramener chez lui afin de le coucher dans son lit, à la limite du coma éthylique. Trois jours plus tard, complètement hagard, il rendit les clefs de son appartement et rentra chez ses parents où il fut reçu dans un silence chargé de lourds reproches. En croisant leur regard, Jean comprit qu’un immense fossé s’était creusé entre ses parents et lui, que de l’unique lien qui l’unissait encore à eux, à savoir la réussite de ses études, ne restait plus qu’une immense et amère déception. En désespoir de cause, peut‑être également en guise de punition, Jean passa ses vacances d’été sous la surveillance de sa mère, cloîtré dans une petite pièce du chalet de vacances que son père avait loué à la montagne. Là, assis devant les photocopies de ses cours de faculté, alors qu’il était censé réviser en vue de la session de rattrapage du mois de septembre, Jean tenta de se changer les idées en faisant vagabonder son esprit, le regard perdu dans le lointain. Face aux majestueuses montagnes qui se dressaient devant lui, il ne trouva malheureusement aucune voie à gravir pour rejoindre les sommets ; il ne vit que de froides et infranchissables parois qui lui renvoyaient le triste écho des musiques mélancoliques qu’il écoutait pour tuer le temps. Bien entendu, il n’y eut pas de miracle en septembre et c’est sans surprise que Jean redoubla sa première année de faculté. Malheureusement pour lui, parce qu’il lui était toujours impossible de s’imaginer le moindre horizon une fois ses études terminées, Jean s’abîma de nouveau dans les fêtes et les beuveries.
Peu après la rentrée, Jean avait été invité chez un ancien camarade de terminale où il retrouva des connaissances qu’il avait perdues de vue depuis plus d’un an. Il fut très triste de revoir une jeune fille dont il avait été secrètement amoureux dans les bras d’un garçon qu’il ne connaissait pas. Plus cruel encore, le couple semblait heureux et vivait bien des études qui, selon eux, allaient certainement les mener vers des postes de cadres dans la banque ou la fonction publique. Ils envisageaient même de se fiancer prochainement. Jean en eut le vertige. Pourquoi de son côté n’avait-il aucune vision de l’avenir ? Et pourquoi se sentait-il aussi désespérément seul ? De nouveau, il but plus que de raison, et vers minuit, il embarqua trois autres jeunes gens dans sa voiture pour aller chercher une fille à l’autre bout de la ville. Par quelle folie s’était-il mis en tête de faire le taxi alors qu’il n’était absolument pas en état de conduire ? Pour avoir l’impression d’être utile, lui le solitaire qui ne réussissait rien, lui qui ratait tout ce qu’il entreprenait ? Alors qu’il ruminait ces noires pensées sur le chemin du retour et qu’une grosse averse s’abattait sur le bitume, Jean arriva à hauteur d’un grand carrefour à une vitesse excessive. Le feu vira à l’orange, et au lieu de passer au rouge, ce qui aurait été un moindre mal eu égard aux circonstances, Jean paniqua et freina brusquement. Immédiatement, la voiture fit plusieurs têtes à queue qui l’envoyèrent de l’autre côté du boulevard où elle heurta violemment le trottoir. Dans l’habitacle, un silence de mort avait succédé aux rires et aux cris. Par chance, le boulevard était complètement désert à cette heure tardive, et en descendant sous la pluie constater les dégâts, Jean ne distingua qu’une grosse entaille au niveau de la jante, côté pneu arrière droit. De retour sur les lieux de la fête, si ses passagers oublièrent rapidement l’incident, ce fut loin d’être le cas de Jean. Ce dernier resta prostré deux longues heures sur un fauteuil, hagard, en se demandant si cet accident avait vraiment eu lieu. Réalité ? Illusion ? Il avait l’impression que sa tête allait exploser ; Jean dut se cramponner au fauteuil pour éviter que celui-ci ne tournât et dansât au milieu du salon. Quand il rentra en fin de semaine chez ses parents, Jean expliqua la présence de l’entaille sur la jante en disant qu’il avait simplement heurté un trottoir en jugeant mal un virage à angle droit. Quelques jours plus tard, après avoir emmené la voiture dans un garage, ses parents l’informèrent que la direction de la voiture était faussée. Et ce fut tout. Lui comme ses parents faisaient semblant de ne rien voir. Personne pour oser prendre la situation à la hauteur de ce qu’il s’était passé. Jean et ses passagers étaient des miraculés : la voiture allait à plus de 90 km/h au moment où il en avait perdu le contrôle.
