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Jean fut tiré de ses pensées par un bruit de pas qui semblaient se rapprocher ; sans doute le commissariat démarrait-il son activité diurne et peut-être même allait-on venir s’occuper de lui. Quant à Marie, avait‑elle été prévenue comme il l’avait demandé ? Comment avait-elle réagi, et quelle serait son attitude si elle venait le chercher ce matin ? Jean s’inquiéta et se demanda s’il ne préférerait pas plutôt rentrer chez lui à pied, comme pour retarder l’échéance, car il avait toujours honte de ce qui venait de lui arriver. Néanmoins, il savait qu’il était peu probable que Marie lui en tînt rigueur… Jean s’arrêta un instant dans ses réflexions. Mais qu’en savait-il ? Lorsqu’ils s’étaient rencontrés, et Jean se rendit compte de la coïncidence, ce qui le troubla, c’était justement peu après son premier aquaplaning sur un boulevard. Il s’était alors éloigné de ses compagnons de soirée ; mais c’était surtout parce que ses parents s’impatientaient devant sa désinvolture et ses résultats médiocres qu’il avait fait preuve de plus d’assiduité pendant les cours. Marie l’avait alors abordé, s’étonnant de ne pas l’avoir remarqué plus tôt. De son côté, Jean s’était perdu en conjecture, mais petit à petit, les jeunes gens s’assirent régulièrement l’un à côté de l’autre, s’échangèrent des cours et puis… Et puis Jean avait pris son courage à deux mains pour inviter Marie à boire un verre dans un bar avant de se rendre ensemble à une soirée étudiante. Là, après deux bières, il avait vaincu sa timidité et s’était montré drôle et enjoué. Bien entendu, il avait un peu menti, ou plutôt légèrement enjolivé certains de ses exploits passés. Mais surtout, il s’était bien gardé de parler de ses problèmes avec l’alcool. Au cours de la soirée, Jean avait attendu avec appréhension la séquence des slows. Alors, le cœur battant, il l’avait invitée à danser et…
Un cliquetis de clefs le sortit de sa rêverie ; la porte s’ouvrit sur un policier qui lui fit signe de le suivre. « Bonjour Monsieur ; il est sept heures trente du matin et vous allez pouvoir rentrer chez vous. Bien entendu, votre permis a été suspendu provisoirement en attendant que vous passiez en jugement. Votre épouse a été prévenue et sera là d’ici une demi‑heure.
Après qu’on lui eut restitué ses effets personnels, Jean fut conduit dans la salle d’attente du commissariat, encore déserte. En s’asseyant difficilement sur une chaise en bois peu confortable, la douleur dans le pied se rappela à son bon souvenir ; son dos et son cou lui semblèrent n’être qu’une douleur sourde qui ne demandait qu’à hurler ; sans compter qu’il se sentait sale et ne supportait plus l’odeur fétide en provenance de sa bouche. Mon Dieu, quel visage allait-il présenter à sa femme ? Pour tenter de se détendre, Jean essaya de s’imaginer prendre une douche très chaude puis dormir, dormir très longtemps avant de se réveiller avec la sensation qu’il émergeait d’un long cauchemar ; qu’il était un homme neuf et parfaitement heureux, maintenant que tous ses soucis s’étaient miraculeusement envolés. Hélas, les miracles n’existaient pas ailleurs que dans la Bible, et pour un incroyant comme lui, il devait bien se résoudre à admettre qu’il n’avait fait qu’ajouter, après son accident de cette nuit, une nouvelle couche d’emmerdements à tout le bordel qui au quotidien lui agitait le bocal… Jean eu un rire nerveux et s’étonna de ce soudain accès de vulgarité… mais il se sentait tellement fatigué. Même la pièce dans laquelle il se trouvait était fatiguée : au sol, une vieille moquette usée, tandis que les murs étaient recouverts d’une peinture grise délavée. Et que dire de la « décoration » qui, cruelle ironie, consistait en diverses affiches plus ou moins déchirées de prévention routière consacrées à la vitesse ou à l’alcool au volant. Jean fut alors parcouru d’un long frisson ; il avait froid et s’agita nerveusement sur son siège. Il aurait payé cher pour se lever et s’éclipser sans faire de bruit. Mais il savait que cela était impossible ; près de la porte, il apercevait un policier qui regardait de temps à autre dans sa direction. Plus le moment approchait et plus il redoutait l’instant où Marie allait apparaître. D’ailleurs, il n’avait pas vraiment réfléchi à ce qu’il allait bien pouvoir lui dire. Certainement qu’il n’arriverait que péniblement à articuler un malheureux « Je suis désolé », alors qu’il aurait voulu tout lui raconter, comment il en était arrivé là, depuis le mariage de son enfance jusqu’à…
Dans l’embrasure de la porte, le policier s’effaça après avoir adressé quelques mots à l’intention d’une silhouette qui se tenait en retrait. Marie hésita un instant avant de pénétrer dans la salle d’attente. Toute la nuit, elle s’était demandée quel serait son état d’esprit au moment d’aborder son mari, mais quand elle vit son visage las et les cernes qui creusaient ses yeux, elle n’eut qu’une seule envie : courir vers lui et le serrer dans ses bras. Elle avait eu tellement peur ; peur qu’il se soit blessé dans l’accident ; peur qu’il se soit révolté contre les policiers ; peur qu’il ait été malmené par ces derniers. Pourtant, l’agent de police qui l’avait appelé au milieu de la nuit avait été très courtois avec elle et l’avait rassurée quant à la santé de son mari : « Ne vous inquiétez pas Madame, votre mari va bien. Le choc a certes été violent, mais il ne souffre d’aucune fracture, seulement de quelques contusions. Peut-être ressentira-t-il des courbatures dans les prochains jours, mais rien de plus. Il a eu beaucoup de chance de ne pas heurter de plein fouet le platane, et surtout de ne pas faucher un piéton ou un cycliste quand la voiture a fini sa course sur l’esplanade devant la piscine. Heureusement, il était tard et il n’y avait visiblement personne à proximité puisque c’est une de nos patrouilles qui l’a pris en charge. Vous pourrez venir chercher votre mari demain matin vers huit heures ; en attendant, il va rester en cellule de dégrisement le temps que les effets de l’alcool se dissipent. Au revoir, Madame. »
Jean sentit son parfum avant que la main de Marie ne vînt prendre la sienne. Il ferma les yeux et se laissa envahir par cette sensation inattendue. Ses tremblements cessèrent immédiatement ; Jean soupira et sentit son corps se détendre. Il resta ainsi quelques instants avant de se lever prudemment. À la pression qu’exerça la main de Marie, Jean comprit que son épouse l’invitait à venir avec elle. Sans oser lever les yeux vers sa femme, Jean la suivit en silence. En sortant du commissariat, il fut ébloui par la luminosité qui contrastait avec la blafarde lumière artificielle qu’il avait côtoyée toute la nuit. Jean, qui regardait toujours droit devant lui, demanda :
« Comment va Lisa ?
— Elle va bien, Jean, ne t’inquiète pas. Quand la Police a appelé vers deux heures du matin, le téléphone l’a réveillé. Nous avons vécu dans l’angoisse pendant un court instant, lorsque je me suis aperçu, en me levant précipitamment pour répondre au téléphone, que tu n’étais pas rentré. Une fois le téléphone raccroché, nous nous sommes installées sur notre lit pour nous remettre de nos émotions ; nous avons bavardé un peu plus d’une heure toutes les deux, avant que Lisa ne s’endorme à mes côtés. Elle était fatiguée ce matin, mais avant de partir au collège, elle m’a donné pour mission de te dire « Papa, je t’aime très fort. ». Jean sentit les larmes lui monter aux yeux. Pour la première fois, il se tourna vers son épouse : « Ah ! Elle aime son père, ce pauvre type alcoolique qui se plante comme une merde en bagnole et qui… ». Marie posa une main sur la bouche de son mari avant de l’enlacer. Ils restèrent ainsi quelques instants, le temps que Jean retrouvât son calme. « Excuse-moi, Marie, je suis si fatigué ; je raconte n’importe quoi… » Alors qu’ils étaient toujours serrés l’un contre l’autre, Jean, par-dessus l’épaule de son épouse, aperçut leur deuxième voiture un peu plus loin dans la rue ; une petite citadine blanche légèrement cabossée, et se rappela tout à coup qu’il ne pouvait plus conduire, que son permis lui avait été provisoirement retiré dans l’attente de son jugement. Inutile, il était devenu totalement inutile ; il n’était plus bon à rien. Il sentit comme un début de révolte s’emparer de lui et se mit à trembler de tout son corps. « Marie, je ne me sens pas très bien. Avant de rentrer chez nous, j’aurais besoin de respirer un peu l’air extérieur, je crois. Pouvons‑nous nous asseoir quelques instants dans le petit parc qui est à deux pas d’ici ? »
Cela faisait maintenant plusieurs minutes qu’ils étaient assis sur leur banc, sans rien se dire ; mais ils n’étaient pas un de ces vieux couples qui ne se parlaient plus parce qu’ils étaient persuadés qu’ils savaient tout l’un de l’autre après de longues années de vie commune. Marie tenait toujours la main de Jean. Voyant son époux incapable de prendre la parole et certainement toujours en proie avec de noires pensées, Marie choisit de rompre le silence :
« Tu sais Jean, je me suis parfois demandée ce qu’il adviendrait si un jour tu devais trébucher. J’avais particulièrement peur de ma réaction ; c’est idiot, n’est-ce pas ? Et égoïste également, car alors que c’est l’autre qui souffre, on ne peut pas s’empêcher de quand même penser à soi. Pour ma défense, je dois dire que j’ai souvent entendu certaines de mes collègues parler de leur mari comme d’un bibelot, un beau bibelot dont elles sont fières. Mais un bibelot, c’est fragile. Alors un beau jour, crac, le bibelot se casse sans prévenir : le pauvre bibelot a perdu toutes ses belles couleurs et le voilà qui gît par terre, en plusieurs morceaux. Oui, le bibelot, enfin le mari, est tombé brutalement malade. Du jour au lendemain, il doit garder la chambre et ne peut plus aller au restaurant. Mais la femme du bibelot n’en a cure ; elle veut aller au restaurant ! Alors la femme du bibelot n’a plus qu’une chose en tête : lui trouver un remplaçant. Je dis bien un remplaçant, et non une remplaçante, car ce n’est pas un resto entre copines dont rêve la femme du bibelot. Non, ce dont elle rêve, c’est de mettre sa plus belle robe afin de sentir un bel homme la dévorer des yeux quand il s’installera en face d’elle en lui adressant son plus beau sourire. Je te laisse imaginer l’état d’esprit de la femme du bibelot si ce dernier se retrouvait à avoir un problème avec l’alcool. Dans de telles circonstances, la femme du bibelot se sent tellement blessée dans son amour-propre qu’elle demande immédiatement le divorce en répétant à la terre entière combien sa vie aura été un enfer pendant toutes ces années passées avec un époux alcoolique.
Jean écoutait sans vraiment savoir s’il devait dire quelque chose. Et puis… quoi répondre ? Il hésita et se souvint tout à coup du début de la matinée de la veille ; aussi, il profita d’une pause de Marie dans sa narration pour articuler péniblement : « Excuse-moi pour cette histoire de poubelles hier matin. Je ne sais pas ce qu’il m’a pris. Peut-être avais-je pressenti que cette journée ne serait pas une journée ordinaire. » Il s’arrêta là, ne sachant pas quoi ajouter. Il trouva sa phrase d’une banalité affligeante. Marie, quant à elle, lui déclara à brûle-pourpoint :
« Et si, pour une fois, on parlait d’amour ? »
Jean regarda son épouse avec incrédulité. Après cette curieuse histoire de bibelot, il était maintenant complètement décontenancé par la dernière réplique de Marie. Mais que venait faire l’amour dans cette histoire ? D’ailleurs, était-ce vraiment le moment de parler d’amour ? Qu’est-ce que c’étaient que toutes ces conneries ? Et la voiture, sans doute à l’état d’épave, comment allaient-ils faire pour en acheter une autre, d’autant plus que l’assurance n’allait certainement pas leur rembourser quoi que ce soit ! Et mon travail ? Comment vais-je pouvoir m’en sortir ? Pour commencer, je vais devoir sans tarder les prévenir de mon absence ! Parler d’amour, c’est bien le moment ! Vraiment, mais quelle idée à la con ! Jean sentit la colère l’envahir avant que Marie ne vînt de nouveau poser sa main sur la sienne. Et là, Jean fut définitivement vaincu par la chaleur et la douceur de sa femme qui se propagèrent dans tout son être. Il aurait voulu lui dire, le plus simplement du monde, combien il l’aimait ; combien il se sentait faible et fragile en ce début de matinée ; et combien il avait été bouleversé de voir en ce petit matin à quel point elle l’aimait. Mais voilà, toutes ces belles paroles resteraient à l’état de pensées, sans qu’il arrivât à les exprimer ouvertement. Jean avait passé la quarantaine, avait une maison avec jardin (avec une seule salle de bain certes), un travail très bien rémunéré avec d’importantes responsabilités ; pourtant, il était profondément malheureux malgré tout ce confort matériel. Mais c’était comme cela qu’il avait été éduqué par ses parents : travaille, travaille bien au cours de tes études et surtout, attache-toi à trouver un métier qui puisse t’élever socialement ; rien n’est plus important sinon tu ne seras pas considéré. Nous savons de quoi nous parlons, nous qui avons vu nos propres parents peiner pour un salaire de misère sous les ordres d’un tyran ! En y songeant en ce début de matinée, Jean ne se souvenait pas avoir entendu ses grands-parents se plaindre de quoi que ce soit, bien au contraire ! Il se souvenait surtout des récits de parties de chasse ou de pêche, et des virées nocturnes avec les copains dans les bals populaires. Une vie simple, sans la moindre ambition, et c’était peut-être pour cela que ses grands‑parents avaient été heureux ; ils avaient évité les déceptions et autres désillusions ! Il se souvenait également de ces dimanches matin, lorsqu’il se rendait à la messe avec sa grand‑mère pendant que ses parents faisaient la grasse matinée. Jean en avait gardé de bons souvenirs, et les sermons prononcés par le prêtre de la paroisse lui avaient laissé, sans qu’il se souvînt très bien de leur contenu, une forte impression. Et que dire de la sortie de la messe sur le parvis de l’église, au cours de laquelle les fidèles prenaient un peu de temps pour se saluer et se donner des nouvelles les uns les autres, dans une atmosphère bienveillante. Il pensa à Michel qui cheminait sur les voies de la spiritualité. D’ailleurs, Jean évitait soigneusement d’aborder ce sujet avec lui. Était-ce cela qui faisait défaut à Jean aujourd’hui ? Peut-être… encore faudrait‑il qu’il arrivât à le formuler à voix haute, car la Providence elle-même était-elle seulement capable de s’immiscer dans les pensées de l’être humain ? À moins qu’elle attende patiemment que l’on voulût bien la contacter…
Jean leva les yeux ; un court instant, il fut troublé par le soleil qui illuminait progressivement le parc ; une belle et douce journée automnale s’annonçait. Un peu plus loin dans une allée, un homme promenait son chien ; et d’ici une heure ou deux, les lieux seraient investis par les poussettes et les rires des enfants. Il songea alors à sa fille et se demanda depuis combien de temps il ne lui avait pas adressé le moindre sourire. Et la dernière fois qu’il l’avait embrassée tendrement, quand était-ce ? Et une parole bienveillante, un geste de réconfort ? Cela faisait certainement longtemps, bien longtemps. Jean soupira. Pourtant, il aimait sa fille comme au premier jour. Quand elle était revenue de la maternité avec sa maman, Jean avait été incapable de dormir et s’était rendu tous les quarts d’heure au pied du petit lit pour être certain d’entendre la respiration tranquille de l’enfant qui dormait. En même temps que ce tendre souvenir lui revenait à la mémoire, Jean sourit intérieurement. Il tourna alors lentement la tête vers son épouse et lui dit :
« Parler d’amour… encore faudrait-il que je sois capable de parler tout court ! Enfin… je vais essayer, mais ne t’attends pas à des révélations sensationnelles ! Cela sera même assez creux… Finalement, cela fait bien longtemps que je suis préoccupé par ma place au milieu des autres. À ce sujet, j’ai cru que j’arriverais à la trouver par l’entremise de mon travail, notamment en raison de la réussite sociale qui lui était associé, surtout si je parvenais à faire carrière. Malheureusement, rien n’y changea, ce qui augmenta plus encore mon ressentiment. Pour m’exprimer, enfin, pour exister… je ne sais pas trop comment le dire… pour être moi-même d’une certaine façon, j’avais toujours besoin de boire un verre ou deux. Et encore, mes propos restaient souvent limités à d’insignifiantes banalités agrémentées d’une ou deux blagues, histoire de divertir l’assistance ! Parler pour ne rien dire en quelque sorte… Alors tu penses bien que parler d’amour… Jean fit une courte pause… En fait, je ne suis même pas certain d’avoir envie de parler. Cela me fatigue de parler. Il m’arrive même de penser que quand je parle un peu plus que d’habitude, c’est plutôt mauvais signe. Enfin, pas en ce moment ; là, c’est différent. Et puis, c’est à toi que je parle… enfin bref… Jean s’interrompit de nouveau suite à ses derniers propos qu’il jugea bien maladroits. Mais d’un autre côté, cela faisait combien de temps qu’il ne s’était pas confié ainsi à son épouse, lui faisant part de ses doutes, de ses interrogations, de ses peurs ? Cela ne lui était peut‑être jamais arrivé d’ailleurs. Jean poursuivit : il est certain que dans notre société où le flot de paroles est continu, je dois passer pour un grand timide, voire un asocial ! Mais tant pis, je préfère rester muet, car je suis souvent affligé par les propos que je peux entendre à droite et à gauche : médisance, calomnie, politique de comptoir et que sais-je encore. C’est à peu près tout ce que j’entends ! Excuse‑moi, Marie, je commence à dire n’importe quoi. Tu vois finalement, je ferais mieux de me taire ! Il est vraiment préférable que je ne dise rien. D’un autre côté, j’ai forcément besoin de m’exprimer non ? Alors comment ? Certains font de la musique, d’autres bricolent dans leur garage pendant que d’autres encore s’occupent de leur jardin ou écrivent des bouquins. Que dois-je entreprendre pour enfin trouver la sérénité et la paix intérieure ? Après s’être exprimé si longuement, Jean soupira et se leva du banc ; d’une voix lasse, il laissa échapper dans un soupir : « Marie, rentrons à la maison maintenant. »
Jean s’installa à la place du passager, ce qui lui procura une impression étrange. D’habitude, c’était toujours lui qui conduisait, y compris les soirs où il avait un bu. Cette pensée le mit mal à l’aise quelques secondes ; mais le temps n’était plus aux remords, et encore moins aux regrets. Il ferma les yeux ; la lutte était terminée. Depuis combien d’années ne s’était-il pas laissé aller ? Tout à coup, il s’imagina loin d’ici, sur une petite plage balayée par un vent frais. Le soleil, légèrement voilé, laissait présager de la fin prochaine de l’été. Quelques promeneurs ; un bateau de pêche et surtout la main de Marie bien lovée dans la sienne.
Quand les immeubles bariolés apparurent dans son champ de vision, Marie tourna la tête en direction de son époux. Il dormait, un léger sourire au coin des lèvres. Cela faisait si longtemps qu’elle ne l’avait plus vu aussi paisible au petit matin : pas de radio-réveil pour le tirer brutalement du lit avec des nouvelles déprimantes ; pas de bruit de lave-vaisselle ; et encore moins le vacarme des poubelles. Curieusement, alors qu’elle ramenait son mari du commissariat après que ce dernier eut un accident sous l’empire de l’alcool, elle ne lui en tenait absolument pas rigueur. Elle était surtout très émue de l’avoir entendu s’exprimer aussi sincèrement sur lui-même depuis… depuis toujours peut-être. Alors certes, ces propos s’étaient avérés un peu décousus, mais ce n’était pas le plus important. Par inadvertance, Marie alluma la radio qui immédiatement laissa éclater les nouvelles du jour : Nuit calme au nord du Kahistan ; après les bombardements de la veille, la Coalition… Marie ne se donna pas la peine d’écouter la suite et éteignit précipitamment la radio. Derrière elle, le soleil illuminait les immeubles et leurs fresques campagnardes. Elle regarda de nouveau son mari, toujours endormi. Rue des Tulipes, comme au Kahistan, tout était calme également ; mais pour combien de temps ?
