Dix-septième lettre (Les dix-neuf lettres)

jeudi 8 janvier 2026
par  Paul Jeanzé

Vous avez raison. Toute la question de l’émancipation, qui ne concerne que notre état extérieur, ne présente qu’un intérêt secondaire pour le judaïsme. Tôt ou tard, les nations décideront de l’attitude qu’elles doivent adopter dans le conflit entre le bien et le mal, entre l’humanité et l’inhumanité, et le premier éveil d’un sentiment plus noble que la simple soif de possession et de jouissance, la première expression d’une appréciation plus vivante de la seigneurie et de la paternité universelles de l’Éternel, et de la terre comme Terre Sainte, donnée par Lui à tous les hommes pour l’accomplissement de la tâche de l’humanité, aura rapidement pour effet l’émancipation de tous les opprimés, et donc aussi celle des Juifs.

L’émancipation, tout comme notre situation extérieure, est, d’un point de vue religieux, une question secondaire. Nous pouvons certes contribuer à accélérer sa venue, mais en soi, elle ne nous rend ni plus grands ni plus petits.

Il y a un autre objectif devant nous, dont la réalisation dépend entièrement de nos propres efforts : il s’agit du raffinement et de l’ennoblissement de nous-mêmes, de l’accomplissement du judaïsme par les Juifs.

Cela nous amène à examiner le sujet que vous désignez par le terme « réforme ».

Certes, cher Benjamin, nous sommes loin d’être ce que nous devrions être, et si vous comparez l’idéal de vie que la Torah souhaite nous voir réaliser, même selon les grandes lignes que je vous ai esquissées dans ces lettres. Avec notre vie actuelle en tant qu’individus et en tant que communauté, vous discernerez immédiatement combien les étapes à franchir sont nombreuses et combien la distance à parcourir est grande avant que nous puissions atteindre le sommet glorieux de notre aspiration et de notre espoir. Que notre devise soit donc : « Réforme » ; efforçons-nous de toutes nos forces, avec toutes les qualités nobles et bonnes de notre caractère, d’atteindre cette hauteur de perfection idéale : la Réforme.

Son seul objectif, cependant, doit être l’accomplissement du judaïsme par les Juifs de notre époque, l’accomplissement de l’idée éternelle en harmonie avec les conditions du temps ; l’éducation, le progrès vers les sommets de la Torah, sans toutefois abaisser la Torah au niveau de l’époque, en réduisant le sommet imposant au niveau abaissé de notre vie. Nous, les Juifs, avons besoin d’être réformés par le judaïsme, nouvellement compris par l’esprit et accompli avec la plus grande énergie ; mais chercher simplement plus de facilité et de confort dans la vie en détruisant le code éternel établi pour tous les âges par le Roi de l’éternité n’est pas et ne peut jamais être une réforme. Le judaïsme cherche à nous élever à son niveau, comment oserions-nous tenter de le ramener à notre niveau ?

Vous reconnaissez sans doute le mal qui afflige notre époque : l’ignorance ou les fausses conceptions du judaïsme, combinées à une tendance, qui pénètre de l’extérieur dans nos humbles demeures, à considérer le plaisir comme le but principal de la vie.

Hélas ! Combien l’ignorance est répandue, combien rares sont les Juifs qui se connaissent eux-mêmes, qui connaissent leur but dans la vie et le sens de leur histoire ! Où sont les fils d’Israël dans le cœur desquels résonnent les accords de la harpe de David et les paroles des prophètes, et dont l’esprit – mais, hélas ! je devrais me taire au sujet de l’esprit – comprend l’étendue du devoir d’Israël ? Et quelles notions erronées et malveillantes existent concernant les principes, les ordonnances et les enseignements du judaïsme ? Même ce qui est connu de manière externe et superficielle, combien peu est-il connu en ce qui concerne sa signification intérieure merveilleusement profonde ! Par exemple, les devoirs d’Edot, si utiles et indispensables par les leçons qu’ils enseignent, sont considérés par certains comme de simples opus operatum [1] mécaniques, ou comme des tours de passe-passe talismaniques destinés à prévenir les maux physiques ou à ériger des mondes mystiques supra-mondains. D’autres encore considèrent les lois les plus saintes de la justice comme des questions extérieures au judaïsme, et non, comme ils devraient les considérer, comme indissolublement liées à sa structure même.

Quant aux lois très importantes du judaïsme, qui nous fortifient pour lutter contre les désirs sensuels de l’appétit et de la passion, de l’indulgence et de la facilité, elles sont si peu comprises, si souvent dénoncées comme des privations cruelles, au-delà de la capacité de la nature humaine à les supporter ; comment pourraient‑elles ne pas succomber dans ce combat inégal, puisque leur victoire est remportée par l’esprit, et que celui-ci est soit absent, soit terriblement déficient ? Cette conception intérieure fait défaut, la compréhension du judaïsme, de la signification de sa mission historique et de ses enseignements, et, par conséquent, l’amour pour lui n’a pas de terreau sur lequel pousser. On peut imaginer à quel point le danger qui en résulte est extrême si l’on considère que cet amour est notre seul contrepoids contre les tentations internes et externes, et que l’atteinte de cet amour est notre but et notre seul salut. Comparez ce point de vue avec les tendances de la réforme contemporaine. Ne soyez en colère contre personne, respectez tout le monde, car tous ressentent les lacunes qui existent, tous souhaitent ce qui est bon, tel qu’ils le conçoivent ; tous désirent sincèrement le bien-être d’Israël, et s’ils n’ont pas su reconnaître le bien et se sont trompés dans leur compréhension de la vérité, ce n’est pas eux qui sont principalement à blâmer ; c’est tout le passé qui en porte la responsabilité avec eux. Vous devez donc respecter leurs intentions, mais vous pouvez à juste titre pleurer et vous lamenter lorsque vous examinez les objectifs vers lesquels leurs efforts sont dirigés. Est-ce là la réforme dont nous avons besoin, prendre un point de vue extérieur au judaïsme, accepter une conception dérivée d’étrangers, des buts de la vie humaine et de l’objet de la liberté, puis, en correspondance avec cette notion empruntée, couper, réduire et effacer les principes et les ordonnances du judaïsme ? Est-ce là la réforme que nous souhaitons, rester dans le judaïsme, un judaïsme incompris, et limiter nos efforts à modifier la forme extérieure d’une partie incomprise du judaïsme, le culte, conformément aux exigences d’une époque qui regorge de sentimentalisme creux, mais qui manque cruellement de réflexion et de pensée saines, en remplaçant des choses mal comprises et abolies par d’autres choses tout aussi incomprises ? sans rien instituer ni créer pour souligner ou perpétuer un véritable sentiment intérieur de notre foi ? Quant à l’éducation religieuse des jeunes, qui devrait être porteuse de tous nos espoirs pour l’avenir, quelle est sa situation ?

L’éducation ne manque pas ; nos jeunes sont rendus parfaitement capables de lutter vigoureusement dans la lutte pour le pain ; le travail manuel, le commerce, l’art, la science – tout cela leur est soigneusement inculqué et leur esprit est développé, bien que, même à cet égard, on accorde plus d’attention au simple renforcement de la mémoire qu’à la culture des habitudes de pensée ; mais la culture du cœur, l’inculcation du judaïsme, sa présentation emphatique par l’école, qui se traduit par son infiltration dans la vie, l’éducation d’êtres humains qui se comprendront comme des êtres vivant dans un monde divin et dotés de pouvoirs divins, qu’ils consacreront à l’accomplissement de la volonté divine ; des êtres humains qui se réjouiront de leur mission et seront remplis d’un amour ardent pour le nom « Juif », qui les appelle à une telle vie, à accomplir la loi divine au milieu des périls, des souffrances et des privations ; des êtres humains qui comprennent le monde, le passé et le présent, et se considèrent comme les pierres angulaires de l’édifice de l’avenir – si nous recherchons cela, nous trouvons un vide. Prenez l’un des livres religieux entre vos mains et que trouverez-vous ? Un principe de vie tiré de l’extérieur du judaïsme, les treize croyances sur lesquelles repose peut-être le judaïsme, mais dont il n’est pas composé, et quelques principes moraux déduits des Dix Commandements, les Chukkim et Edoth n’étant pas mentionnés, ou seulement brièvement, comme la loi dite cérémonielle en annexe. Tout cela est plus ou moins le reflet de catéchismes, issus d’un domaine différent, à des fins totalement différentes. Parmi ceux qui n’utilisent pas ces catéchismes, on trouve à nouveau ceux à qui l’on enseigne la connaissance la plus superficielle de la Torah, parfois même pas cela ; quant aux devoirs, ils sont simplement enseignés pour la pratique, de la manière la plus superficielle, mais sans la moindre explication ni ferveur spirituelle, afin d’assurer leur compréhension et leur mémorisation dans la vie. D’où, au nom du ciel, viendront les Juifs, les Juifs inspirés par l’esprit vivant de la connaissance de l’Éternel et de leur mission, et armés de la force nécessaire pour lutter contre la sensualité et l’erreur, contre les troubles et les chagrins du temps ? Vous voyez, mais pourquoi continuer à brosser un tableau sombre ? Réjouissons-nous qu’au moins la jeunesse d’Israël ne soit pas inférieure aux autres en matière d’intelligence et de moralité, même si elle est loin des idéaux du judaïsme. Réjouissons-nous de l’activité au sein du judaïsme, même si elle consiste en grande partie à détruire ou à recouvrir les parties pourries. C’est la promesse d’une époque meilleure. Essayons d’esquisser les méthodes permettant d’obtenir une reconstruction souhaitable et une réforme qui nous semble juste.


[1L’opus operatum décrit la manière dont les rites sont censés fonctionner dans la production de la sainteté


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Une journée ordinaire

Aujourd’hui est une journée ordinaire... enfin je crois. Je profite donc de cette journée ordinaire pour mettre en ligne mon dernier roman, intitulé sobrement... une journée ordinaire.

Dans la mesure où j’aurai eu besoin d’un peu plus de quatre années pour voir ce petit livre achevé, ne devrais-je pas considérer cette journée comme extraordinaire ? Peut-être... peut-être pas. D’une certaine façon, n’est-il pas extraordinaire de pouvoir profiter d’une journée ordinaire ?

Cher lecteur, je vous souhaite une bonne journée... ordinaire.
Paul Jeanzé, le 19 décembre 2025


Brèves

8 janvier - 1836 - Les dix-neuf lettres (Samson Raphaël Hirsch)

Mise en ligne d’une version en français de l’ouvrage Les dix-neufs lettres, de Samson Raphaël (…)

30 septembre 2025 - La méditation juive

Mise en ligne d’une version en français de La méditation juive (1982), livre de Aryeh Kaplan.